Cette situation pose une question évidente : comment un concept académique obscur, et assez peu novateur, a-t-il pu devenir si rapidement omniprésent ? Comment une compréhension des rapports raciaux aussi singulière (et, pour être honnête, aussi étrange et aliénante) est-elle devenue celle en usage, à tel point que des entreprises qui ont encore recours à l’esclavage et continuent à produire des crèmes blanchissantes pour la peau sont maintenant quasiment obligées de publier des déclarations dénonçant l’existence de ce privilège blanc ?

En termes simples, l’essor rapide de la théorie des privilèges est dû au fait que cette théorie est fondamentalement conservatrice. Pas conservatrice au sens culturel du terme, bien sûr. Mais, si nous comprenons le conservatisme comme une approche de la politique qui cherche avant tout à maintenir les structures de pouvoir existantes, alors la théorie des privilèges est l’équivalent au sein des cultural studies de la phrénologie ou de l’école autrichienne d’économie.

Cette prise de conscience pose une deuxième question, beaucoup plus grave : comment un concept aussi régressif et inutile que le privilège structure-il la vision du monde fondamentale de personnes qui se présentent comme des progressistes et dont l’image d’elles-mêmes est fondée sur la conviction qu’elles s’efforcent de remédier à l’injustice ? C’est ce que nous proposons de creuser.

Tout d’abord, empruntons un chemin bien rodé et établissons l’inutilité du privilège en tant qu’objectif analytique. Nous commencerons par deux observations fondamentales : 1) dans l’ensemble, les Blancs ont plus de facilité à vivre aux États-Unis que les personnes non-blanches, et 2) le racisme systémique existe, du moins dans la mesure où les non-Blancs rencontrent des obstacles qui leur rendent plus difficile l’accès à la sécurité et la réussite matérielle.

Je pense qu’une grande majorité des Américains seraient d’accord avec ces deux déclarations – environ 80 %, y compris, parmi ceux-ci, de nombreuses personnes que vous et moi considérons comme clairement racistes. Ces affirmations sont évidentes et indéniables, comme le sont celles proclamant que « les politiciens sont corrompus » et « les bonnes choses sont bonnes et les mauvaises sont mauvaises ». Elles ne contiennent rien de difficile à admettre, ni de révolutionnaire.

Aussi simplistes que ces déclarations puissent être, la théorie des privilèges tente de faire de ces constats le niveau principal de toutes les compréhensions des systèmes sociaux et de l’interaction humaine. D’où l’accent mis sur la reconnaissance des privilèges comme fins et moyens de la justice sociale. Nous devons continuer à admettre les privilèges, continuer à mettre en avant notre conscience de ceux-ci, encore, encore et encore, puisque la vigilance est tout, et qu’il n’y a rien au-delà de la conscience.

Bien sûr, reconnaître l’existence d’inégalités ne se confond pas avec l’action pour y mettre fin. La prise de conscience peut être une condition préalable importante (mais pas nécessairement indispensable) au changement, mais elle ne conduit pas, en soi, au changement.

Je le dis depuis des années, mais l’argument est toujours d’actualité : ceux qui défendent la théorie des privilèges n’expliquent presque jamais comment la prise de conscience peut, en elle-même, entraîner un changement. Même dans la situation hypothétique la plus généreuse, où toute interaction humaine est précédée d’une énonciation formelle de la dynamique de pouvoir fondée sur la race actuellement à l’œuvre, cette reconnaissance ne change rien. Pour la simple et bonne raison qu’il n’y a jamais de deuxième étape.

Certaines personnes ont suggéré de passer à la deuxième étape. Mais les suggestions sont généralement ignorées et, dans les rares cas où elles sont prises en compte, elles sont systématiquement rejetées, souvent pour des motifs incroyablement spécieux et malhonnêtes. Pour en venir à un autre point bien connu, examinons la campagne présidentielle de Bernie Sanders. La majorité des critiques progressistes de Sanders admettent que le bilan du sénateur en matière de justice raciale est impeccable et que son programme aurait fait beaucoup plus que celui de ses adversaires pour remédier aux inégalités raciales. Tout le monde est d’accord sur ce point, mais on nous dit que rien de tout cela n’a d’importance.

Sanders a abandonné la course il y a près de trois mois [Ndt : en avril 2020], et pourtant, la semaine dernière [le 19 juin 2020], le New York Times a publié un autre article à succès2 expliquant que même si les politiques qu’il aurait menées auraient bénéficié aux Noirs, le fait qu’il s’était écarté de normes discursives arbitrairement admises le rendait trop problématique pour être soutenu.

L’article a été rédigé par Sidney Ember, une spécialiste de Wall Street, qui cite des lobbyistes anonymes de la finance et de l’assurance maladie pour affirmer que la réglementation financière est raciste3. Ember, comme la majorité des néolibéraux, a du mal à concilier son vague soutien aux récentes manifestations, avec le fait qu’elle est payée pour mentir sur les personnes qui tentent d’améliorer les conditions existantes. Maintenant que les gens réclament avec force des changements, le Times l’a redéployée pour expliquer pourquoi le changement est en fait mauvais, même s’il est bon.

Comment ces personnes peuvent-elles à la fois défendre le fait que les Noirs n’auront pas accès à une couverture santé universelle, et s’apitoyer sur les taux de la mortalité liée à la Covid, disproportionnés sur le plan racial ? Elles sont équivoques. Elles s’appuient essentiellement sur la pureté rhétorique, et dénoncent une politique a priori aveugle à la race. Bernie n’a jamais dit « privilège blanc ». Bon, d’accord, il l’a fait, mais il ne l’a pas dit sur le bon ton, ou pas assez souvent, et c’est bien là le problème. Citons Ember :

« Ainsi, au sein d’un mouvement national pour la justice raciale qui s’est implanté après les meurtres très médiatisés d’hommes et de femmes noirs, certains progressistes reconnaissent également que leurs prises de parole sur le racisme, y compris celles de leurs représentants, ne semblent pas avoir rencontré ni anticipé la force de ces protestations.

Kimberlé Crenshaw, la juriste qui fut la pionnière du concept d’intersectionnalité pour décrire la manière dont les différentes formes de discrimination peuvent se chevaucher, a déclaré que M. Sanders a dû faire face au fait que parler avec force de l’injustice raciale a traditionnellement aliéné les électeurs blancs – en particulier les électeurs blancs de la classe ouvrière qu’il cherchait à gagner. Mais c’est là que le fait de considérer la classe comme une « expérience aveugle à la couleur » devient une limite pour les progressistes blancs. « La classe ne peut pas vous aider à voir les contours spécifiques de la disparité raciale », a-t-elle déclaré.

Beaucoup d’autres institutions, a-t-elle fait remarquer, progressent maintenant plus rapidement qu’un parti qui est la base politique de la plupart des électeurs afro-américains. « Nous sommes à un moment où toute entreprise digne de ce nom parle de racisme structurel et anti-noir, et ces propos surpassent même ceux des candidats du Parti démocrate » , a-t-elle déclaré. »

L’argument de Crenshaw ici mentionné est que les déclarations de soutien vides de sens et totalement immatérielles provenant des multinationales sont plus substantielles et plus importantes que des propositions politiques qui auraient réellement abordé les inégalités raciales. Une telle conception est stupéfiante. Une étreinte à gorge déployée de l’entropie comme praxis.

Crenshaw a commencé à suivre les primaires en tant que partisane de Warren4, mais a donné son soutien à Bernie une fois que la course s’est réduite à deux candidats viables. Ce fait n’est pas mentionné, et Ember ne ressent pas le besoin d’aborder les dizaines de faux pas rhétoriques de Biden concernant la race (peut-être vous souvenez-vous qu’il a commencé sa course à la présidence en racontant une histoire décousue sur la fois où il s’est battu avec un « bon à rien » noir nommé Corn Pop5, ou de sa plus récente affirmation selon laquelle « vous n’êtes pas noir » si vous ne votez pas pour lui). L’affirmation – non pas l’implication, l’affirmation, directe et indéniable – est que le ton et la posture sont plus importants que les propositions matérielles, mais aussi que les préoccupations concernant le ton et la posture ne doivent être soulevées que pour délégitimer ceux qui ont osé faire des propositions qui pourraient en fait améliorer les choses.

L’essor de la théorie des privilèges marque le triomphe de l’indignation sélective, la classe dirigeante et ses laquais médiatiques ayant reçu le pouvoir de rejeter toute proposition de changement matériel sur la base de normes trop absurdes pour être appliquées de manière équitable ou cohérente. Ce concept est d’une immense utilité pour ceux qui souhaitent perpétuer le statu quo. Et c’est, plus que tout, la raison pour laquelle il a connu un tel succès, si rapidement. Cependant … pourquoi les gens sont-ils tombés dans le piège de quelque chose d’aussi manifestement lâche et régressif ? Pourquoi si peu de gens honnêtes sont-ils capables d’émettre la moindre critique à son encontre ?

Nous pouvons répondre à cette question en examinant clairement ce qu’implique réellement le privilège. Et c’est là que les choses deviennent vraiment, vraiment sinistres :

Quels sont les effets matériels du privilège, du moins tels qu’ils sont imaginés par ceux qui pensent que le concept doit être soutenu, et la réalité qu’il décrit éradiquée ? Une personne privilégiée vit sa vie en espérant qu’elle ne rencontrera pas d’obstacles excessifs à sa réussite et à son épanouissement en raison de ses marqueurs identitaires, qu’elle ne sera pas soumise à une surveillance constante et/ou ne subira pas de graves conséquences pour des délits mineurs ou arbitraires, et que la police ne pourra pas l’assassiner selon son bon vouloir. Les effets du « privilège » sont ce que nous aurions pu appeler autrefois « liberté » ou « dignité ». Jusqu’à très récemment, les progressistes considéraient ces faits non pas comme problématiques, mais comme une base de référence humaine, une norme que toute personne décente devrait défendre, en considérant qu’il fallait se battre pour que tous nos concitoyens puissent en bénéficier.

Nous voyons ici l’utilité de l’utilisation du terme spécifique « privilège ». Tout comme les politiciens soucieux d’austérité dénoncent l’idée que la sécurité sociale serait un « dû», l’association de la dignité et des privilèges donne l’impression de quelque chose d’immérité que personne, et encore moins les membres de groupes racialement favorisés, ne pourraient espérer pour eux-mêmes à moins d’être aveuglés par l’égoïsme et dorlotés par une structure sociale insuffisamment cruelle. Le problème n’est donc pas que les humains soient brutalisés de manière sélective. La brutalité est la base de référence, l’ordre naturel, la constante inévitable qui n’a pas été introduite dans notre société mais qui est simplement ce qui fonde la société, et la fondera toujours. Le problème, au contraire, est que certaines personnes sont exemptées de certaines formes de brutalité. Le problème est que la douleur ne va pas assez loin.

Nous sommes une nation qui vénère la cruauté et l’autorité. Tous les Américains, quel que soit leur sexe ou leur race, sont unis dans le fait d’être des combattants qui prennent plaisir à se blesser les uns les autres, qui ne manqueront jamais de trouver des moyens de rationaliser leur propre cruauté, même s’ils dénoncent la cruauté des autres. Dès la naissance, on nous enseigne que la vie humaine n’a aucune valeur, que la réussite matérielle est moralement auto-validante et que ceux qui souffrent méritent de souffrir. C’est là notre véritable rupture culturelle : une haine profonde et fondamentale des uns envers les autres et envers nous-mêmes. Elle transcende tous les marqueurs d’identité. Elle nous souille tous. Et c’est pourquoi nous avons tous foncé tête baissée dans une compréhension régressive et idiote de la race, à un moment où nous avons désespérément besoin de nous unir et de nous aider les uns les autres.

Traduit de l’anglais par Vivian Petit

Initialement publié sur le blog White Hot Harlots en juillet 2020, https://whitehotharlots.tumblr.com/post/621555436263522304/privilege-theory-is-popular-because-it-is

PDF: SI_the?orie du privile?ge conservatrice_WHH_2020

1McIntosh Peggy, « Privilège blanc : déballer le sac à dos invisible », iaata.info, 2014, https://iaata.info/Privilege-blanc-deballer-le-sac-a.html

2Ember Sydney, « Bernie Sanders predicted revolution, just not this one », nytimes.com, 19/06/2020, https://www.nytimes.com/2020/06/19/us/politics/bernie-sanders-protests.html

3Halper Katie, « Meet Sydney Ember, the New York Times’ Senior Anti-Bernie Correspondent », jacobinmag.com, 02/07/2019, https://www.jacobinmag.com/2019/07/bernie-sanders-sydney-ember-new-york-times,

4Elizabeth Ann Warren, née Herring le 22 juin 1949 à Oklahoma City, est une femme politique et universitaire américaine. Membre du Parti démocrate, elle siège au Sénat des États-Unis depuis le 3 janvier 2013, pour le Massachusetts. Figure influente au sein de l’aile gauche du Parti démocrate et populaire parmi les progressistes, elle dénonce régulièrement les « abus » de la finance mondiale. Elle est candidate aux primaires présidentielles du Parti démocrate de 2020 mais se retire de la course le 5 mars 2020, n’ayant remporté aucun scrutin.

5https://www.youtube.com/watch?v=oihV9yrZRHg


Article publié le 18 Sep 2020 sur Nantes.indymedia.org