Mai 22, 2021
Par Le Poing
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La théorie de la “Révolution moléculaire dissipée”, une invention d’un néonazi chilien, est étudiée par les Forces de l’Ordre en Colombie.

Traduction partielle d’un article de Juanita Léon et de Juan Pablo Pérez publié le 04 mai 2021 dans “La Sillavacía” (la chaise vide) – Colombie. Pour voir la version complète et en espagnol cliquez ici.

Depuis le début des manifestations qui secouent le pays, l’ancien président A. Uribe a tweeté quatre recommandations pour combattre le mouvement contestataire. La quatrième a causé un grand remous, car elle fait allusion à la théorie diffusée par un néonazi chilien du nom d’Alexis Lopez, qui voit les manifestations sociales – fussent-elles non-violentes – comme un des multiples visages d’une guerre que livre la délinquance contre les institutions pour s’emparer du pouvoir et en finir avec la démocratie. Cette théorie de la “Révolution moléculaire dissipée”, est étudiée par les Forces de l’Ordre en Colombie.

Tweet de l’ancien président colombien Alvaro Uribe, daté du 3 mai 2021.

Traduction :

  1. Renforcer les Forces Armées, affaiblies par leur contact avec des terroristes, Cuba et JEP (Justice Spéciale pour les Crimes de Guerre commis en Colombie). Qui cherche, par rhétorique, à annuler leur légitime action.
  2. Reconnaître : Le terrorisme est plus grand que ce qui avait été prédit.
  3. Accélérer la question sociale (va savoir ce que ça veut dire)
  4. Résister à la Révolution Moléculaire Dissipée : car elle empêche la normalité, l’escalade et le monopole.

Cette théorie va beaucoup plus loin que l’habituelle stigmatisation des mobilisations – qui sont en leur grande majorité pacifiques – par le chef du parti du gouvernement et le parrain politique du président colombien Iván Duque. La Sillavacía a pu établir que l’Armée et la Police colombiennes utilisent cette théorie de “Révolution moléculaire dissipée” pour comprendre la mobilisation sociale au XXIème siècle. Dans la Police, il y a une certaine vision sur la mobilisation qui justifie les épisodes de brutalité.

La “révolution moléculaire dissipée” dans la pensée militaire

En moins d’un an A. Lopez a été invité deux fois par le recteur de l’Université Militaire, Nueva Granada (Bogota), le Général L. F. Puentes, pour donner un coloc sur la théorie de la révolution moléculaire dissipée. C’est l’université où l’on forme de nombreux militaires de ce pays.

Lopez détourne bon nombre de philosophes français du XXème siècle pour conclure que les mobilisations récentes dans le monde font partie d’un plan de la gauche radicale pour en finir avec la démocratie. Il cite J. Derrida, M. Foucault, G. Deleuze et F. Guattari (auteur du texte la Révolution moléculaire). En contextualisant les manifestations de 2019, Lopez affirme que derrière ces mobilisations se dissimule l’intention de déstabiliser le régime en place par des manifestations simultanées et dispersées, sans chef apparent. C’est une révolution sans leader qui s’organise horizontalement et donc plus difficile à contrôler dans sa prétendue volonté de faire s’écrouler la démocratie et ses institutions.

“Il n’y a pas de structures hiérarchisées. Il y a une anarchie fonctionnelle. Comme on l’a déjà évoqué, leur état-major et leur troupe sont irréguliers, difficilement identifiables. Les objectifs tactiques statiques sont dynamiques. Les unités mobiles sont stratégiques. Pourquoi ? Parce qu’elles capturent des aires d’influence. Il y a une guerre de guérillas avec des embuscades, des sièges, des incursions et des sabotages. Il y a des batailles.”, affirme Lopez durant son intervention à l’Université Militaire en juillet dernier.

Cette théorie fut reprise par l’ancien conseiller présidentiel de Duque et beau-frère de l’ancien président Uribe, C. E. Moreno – un grand entrepreneur qui a de nombreuses influences dans les secteurs financiers – dans le journal El Espectador (dont la ligne éditoriale se rapproche du journal Le Monde) : “Le mode opératoire se fonde sur des actions révolutionnaires horizontales pour générer progressivement et quotidiennement des conduites qui altèrent l’état de normalité sociale du système dominant, afin de le faire tomber. L’objectif est de créer du chaos et la fin de la normativité quotidienne, dans le but de générer un état de crispation et de crise permanente” écrit Moreno.

Avec ce langage belliqueux, A. Lopez finit par réduire toute mobilisation sociale à une guerre civile dans laquelle un groupe essaye de prendre le pouvoir, et où les forces militaires ont pour fonction de veiller sur cet ordre en danger. “Cela génère un état de guerre civile horizontale, moléculaire et dissipée” conclut Lopez dans son intervention à l’Université Militaire.
“Eux (les commandants de l’Armée) étudient cette théorie pour essayer de comprendre ce qui se passe et ce qui s’est déroulé au Chili. Ils l’utilisent dans leur analyse, parce que ça leur permet de comprendre ce nouveau type de mobilisation”, avoue un militaire à la Sillavacía qui souhaite rester anonyme par peur de représailles.

Cette théorie gagne également le haut-commandement de la Police.
Sur la page du collège des Colonels de la Police Nationale, on peut trouver cet article, écrit par la sergente L. C. Pérez Castillo, reprenant la révolution moléculaire dissipée pour défendre l’idée qu’en Colombie il n’y a pas de soulèvement social mais une guerre de guérillas camouflée.
“Ce que nous vivons est un processus, et non pas le produit de ce processus, ce n’est pas un soulèvement, c’est un euphémisme qui n’a rien à voir avec les demandes légitimes d’une société, produite de conditions structurelles, économiques ou autres déterminées, cela n’a rien à voir avec avec le ras-le-bol des gens” dit-elle. La conséquence pratique de cette théorie est que les manifestations, loin d’être interprétées comme une expression légitime d’indignation ou de dissension, sont vues comme illégitimes, comme la façade d’une révolution illégale qu’il faut extirper. En d’autres termes, “l’ennemi interne” pour les forces armées ne réside plus dans l’unique figure du guerrillero mais aussi dans celle du manifestant.

Cette théorie contredit d’autres études, comme celles de la sociologue turque Zeynep Tufekci, qui démontre que l’absence d’un chef visible dans une mobilisation sociale au XXIème siècle ne fait partie d’aucun plan orchestré pour prendre le pouvoir, mais bien d’une conséquence du fonctionnement des réseaux sociaux – une conséquence qui découle du fait que les manifestations actuelles naissent de l’invitation sur les réseaux et que les usagers vont partager.

Fin de la traduction.

Réflexion personnelle sur la situation en France

Cette théorie semble pour le moment, circonscrite à l’hémisphère américain, hémisphère qui plus est, est extrêmement militarisé et où les inégalités sociales sont criantes. Au vu de la situation en Europe et en France, il pourrait sembler raisonnable que cette théorie trouve ses émules à l’heure où l’on jette pêle-mêle toute forme de “contestation sociale” en pâture au mot fourre-tout “islamo-gauchiste”. Dans la tête et la haine des dirigeants capitalistes, patriarcaux et coloniaux du “monde” européen et de ses petits laquais fascistes et fascisants nous sommes tous.tes la même chose. Un mal à “extirper” de la “Forteresse Europe”. La tribune des généraux, la rhétorique d’un Darmanin ou d’une Le Pen en sont des exemples. La police qui veut que la Justice “rende des comptes” en est une expression criante. N’oublions pas qu’en Colombie il n’y a pas d’autre justice que celle des armes et de la menace, que l’état, le narco-état ou le para-état (tant les concomitances entre paramilitaires d’extrême-droite, groupes armés, narcotrafiquants et gouvernement sont criantes) font peser sur les individus. La police veut juger elle-même les gens qu’elle ne tolère pas : cela n’est rien d’autre que la Milice. Ici le terrorisme se développerait au cœur des banlieues et à l’étranger (comprendre pour eux “pays arabes et/ou du moyen-orient”) tandis que les “gauches”, de Médiapart aux plus déterminé.e.s en passant par les revendications minimales des personnes LGBT+, les végétarien.ne.s, les Extinctions Rébellions et autres Gilets Jaunes seraient leurs allié.e.s et leurs assises. Là-bas c’est les FARC, l’ELN, Cuba et le Venezuela, ici ce sera Daesh, l’Islam radical, l’UE.

Aura-t-on pareille lecture de la situation ? Alors qu’actuellement en Colombie on s’efforce de nous faire croire qu’il n’y a pas de question sociale dans la “grève générale” et dans les manifestations mais une escalade de la violence de toutes parts et une guerre civile. Quand bien même on sait que les premières lignes se constituent de boucliers de fortunes, de pierres et de molotovs face à un déploiement tout azimut de blindés, de dispositifs anti-émeutes, d’armes automatiques, d’hélicoptères et d’escadrons de la morts ? Cette technique déployée par le capitalisme pour maintenir sa domination permet encore une fois de briser toute solidarité de classes et d’empêcher l’union des dominé.e.s pour, justement, nous atomiser en groupes disparates et mal-organisés.

La Colombie ouvre la voie à l’organisation, la lutte s’opère, le mouvement prend assise, l’aide arrive et est efficace, le gouvernement commence à plier. En Colombie les personnes LGBTIA+, la Garde Indigène et les Afrocolombien.ne.s ne vont pas simplement revendiquer des droits mais sont présents jusqu’aux premières lignes, aux côtés des étudiant.e.s et des miséreux/ses. C’est le lieu de toutes les convergences qui se trouvent dans les rues de Cali, Popayán, Bogotá ou Facatativá. L’ennemi à abattre est mondialisé : espérons que l’exemple colombien sera suivi à l’international.

¡El pueblo no se rinde carajo! ¡El pueblo se respeta carajo! ¡Viva el Paro Nacional!

Le peuple ne se rend pas, bordel ! Le peuple se respecte, bordel ! Vive la grève nationale !




Source: Lepoing.net