Juillet 13, 2022
Par Rapports De Force
277 visites

Dans une enquête menée conjointement avec le journal montpelliérain Le Poing, nous révélons l’existence, ainsi qu’une partie de la composition à Montpellier et sa région, d’un groupe semi-clandestin, dont l’objet est de mener des actions violentes contre des groupes politiques de gauche ou antifascistes. En son sein, se côtoient des militants de l’extrême droite locale qui utilisent ce label pour cacher leurs actions coup de poing.

« Attaque du bar antifa Le Barricade par 12 têtes de la South Face. Les antifas se planquent dans le bar et refusent de sortir pour un contact. Montpellier à jamais nationaliste ! » C’est le texte chargé de testostérone qui accompagne un extrait d’une vidéo publiée sur la chaîne Telegram Ouest Casual, animée par ce que l’extrême droite compte de groupes les plus violents. Cette vidéo montre une douzaine de personnes habillées tout en noir, masquées ou cagoulées, se dirigeant vers ce bar associatif autogéré montpelliérain, le jeudi 14 avril 2022. Une fois face à son entrée, un individu tire au mortier d’artifice en direction des occupants du local, pendant que d’autres jettent nombre de projectiles. L’opération dure moins d’une minute, avant que les assaillants ne quittent les lieux. Aussi rapidement qu’ils étaient arrivés. Miraculeusement, aucun blessé n’est à déplorer. Seule une vitrine est cassée.

C’est la seconde fois que ce local associatif autogéré subit une attaque violente. Quatre mois plus tôt, une quinzaine de personnes attaquent la soirée d’inauguration du local, qui vient de déménager à deux pas de La Poste Rondelet. Là aussi, les assaillants filment leur forfait, qu’ils publieront le 11 décembre sur la même chaîne Telegram. L’attaque est également revendiquée par la South Face. Cette fois, un homme d’une petite cinquantaine d’années, venant d’une fête voisine, reçoit une pluie de coups nécessitant son évacuation par les pompiers.

La South Face : six actions coup de poing revendiquées

Ce groupe apparaît pour la première fois sur Ouest Casual – un canal Telegram d’orientation néonazie – en janvier 2019. Ce jour-là, il revendique avec l’Alliance Scandale (un groupe toulousain de même nature) l’attaque de manifestants antifascistes à Carcassonne. Puis, le nom South Face est brandi de nouveau sur ce même canal pour revendiquer, fin 2019, l’attaque de militants d’un syndicat étudiant, à l’Université de lettres de Montpellier. Ensuite, l’utilisation du nom tombe en désuétude, malgré plusieurs actions violentes fort similaires signalées sur Ouest Casual. Puis, la South Face refait une apparition discrète le 1er août 2021, par le biais d’une bannière à son nom présente sur une photo qui accompagne un message revendiquant l’agression de militants marxistes, pendant une manifestation contre le pass sanitaire.

Photo revendiquant l’agression de militants marxistes postée le 1er août 2021

Mais, depuis fin 2021, ce label fait son retour officiel sur le canal néonazi. En décembre, lors de l’attaque du local associatif le Barricade par une petite quinzaine de castagneurs. Et de nouveau, lors de la seconde agression du même lieu en avril 2022, avant de faire l’objet d’un compte rendu d’une confrontation entre militants d’extrême droite et antifascistes, à l’occasion d’un rassemblement devant la statue de Jeanne d’Arc, à Montpellier le jeudi 26 mai.

Quand la South Face fait son coming-out

Mais qu’est ce que la South Face et qui sont ses cogneurs ? Leur dernière publication en date sur Ouest Casual, le 26 mai 2022, est à ce titre instructive. Ce jour-là, la Ligue du Midi appelle à un rassemblement public pour commémorer la pucelle d’Orléans, et une confrontation a lieu avec des militants antifascistes, à quelques rues de la statue de Jeanne d’Arc. S’y réunissait, en plus de la Ligue du Midi, tout ce que Montpellier compte de militants radicaux : des royalistes de l’Action française, des militants néofascistes de Jeunesse Saint-Roch (JSR). Et même des partisans d’Eric Zemmour, notamment la coordinatrice de Reconquête dans l’Hérault, Nicole Mina, ainsi que le candidat de ce parti dans la première circonscription du Gard, Erick Cavaglia, également membre de la Ligue du Midi.

Or, le fait qu’en plus du communiqué de presse de la Ligue du Midi, dénonçant une attaque des antifascistes, la South Face publie un compte rendu l’impliquant dans la confrontation sur le canal dédié aux actions coups de poing de l’extrême droite, est une première. En effet, ce groupe reste un groupe clandestin. Il n’a pas de vitrine légale, pas plus que de site internet ou de compte sur les réseaux sociaux. Il n’organise jamais d’événement public et n’avait, jusque-là, jamais revendiqué sa présence aux côtés d’autres groupes politiques d’extrême droite à l’existence officielle. Par conséquent, ce 26 mai 2022, soit la South Face participait en tant que groupe constitué à part entière à la célébration de Jeanne d’Arc, soit la South Face était présente parce qu’étant en réalité l’émanation d’un ou de plusieurs groupes politiques présents ce jour-là.

Quand la violence fédère l’extrême droite

Cette revendication du 26 mai 2022 est-elle un impair, voire un lapsus révélateur ? « La South Face n’existe pas vraiment, c’est plus quelque chose qui permet de marquer des actions », explique Andrea*, une personne qui a fréquenté les groupuscules d’extrême droite montpelliérains en 2021. « C’est plus une couverture, un cri de ralliement », utilisé pour revendiquer des passages à l’acte violents, poursuit-elle. En son sein, on y retrouve de jeunes militants issus de plusieurs groupes, assure notre source. Principalement de Jeunesse Saint Roch (un groupe satellite de feu le Bastion social) et de la Ligue du Midi. Mais aussi, plus marginalement, de l’Action française, de Jeune d’Oc (ex-Génération identitaire dissoute) et de Génération Z, la branche jeunesse des partisans d’Eric Zemmour, pour lequel la plupart des groupes locaux d’extrême droite extraparlementaires ont assuré la campagne.

C’est ce que tendent à confirmer plusieurs témoignages. D’abord, celui de militants antifascistes qui, au soir de la première attaque du Barricade, ont retrouvé une partie des assaillants, attablés à la terrasse d’un bar du centre-ville. « On les a repérés 40 minutes après l’agression. Ils étaient sept ou huit à boire des coups dans un bar. Parmi eux, il y avait les membres de Jeunesse Saint Roch, Florian Lelong, Clément Noury et Athénaïs Neige d’Augy, ainsi que Riyan Benzaria qui milite officiellement à l’Action française, mais fréquente plusieurs groupes. Il était reconnaissable à son survêtement blanc et noir visible sur la vidéo publiée sur Ouest Casual », nous raconte Sacha* qui faisait partie du groupe d’antifascistes.

Un témoignage qui corrobore en partie les dires d’Andrea*, selon lesquels deux jeunes militants d’extrême droite, Florian Lelong de Jeunesse Saint Roch et Bastien Nicouleau de la Ligue du Midi, ont justifié l’action : « Génération Z se lance. Il faut qu’on leur fasse peur pour ne pas être attaqué dans la rue » pendant la campagne électorale. En plus des deux militants cités, Andrea* assure que deux autres membres de la Ligue du Midi, Erwan et Benjamin, faisaient partie du commando en décembre dernier. De même qu’au moins un membre de Jeune d’Oc. Enfin, un militant de Génération Z, Mathieu Moreira, qui se présente comme le directeur campagne de Maya Bouisset, la candidate Reconquête aux législatives dans la 9 circonscription de l’Hérault, a eu l’imprudence de revendiquer sa participation à l’attaque du Barricade. Dans des échanges sur Instagram que nous avons pu consulter, il assume traquer les antifas. Renvoyant vers le canal Ouest Casual, il conseille : « tu cherches Montpellier et tu verras ce qu’on fait ». Avant de poursuivre sur le ton de la complicité : « le bar est une action secrète […] il ne faut pas ébruiter ce genre de truc. Donc la version à retenir, c’est JSR et GZ n’y était pas ». Pour lui, c’est campagne électorale le jour, actions coup de poing la nuit.

Un mélange des genres qu’entretient aussi Clément Noury, un des leaders de Jeunesse Saint Roch, auprès de Louise, une militante antifasciste qui s’est infiltrée dans leurs rangs, au moment des manifestations anti passe sanitaire de l’été 2021. Une période où les groupes d’extrême droite héraultais ont été à l’origine de plusieurs agressions, dont au moins une en présence d’une bannière de la South Face, fin juillet. Fanfaronnant devant la jeune femme qui a enregistré plusieurs de leurs conversations, il lui explique le mode opératoire durant les manifestations antipass : « on a un fonctionnement un peu comme une mafia […] je suis dans l’ombre, c’est moi qui dirige les mecs et à part ça on ne me voit pas […] C’est de la chair à canon. Quand t’as besoin de bras pour virer des gens de manif, tu les appelles. Ils sont toujours OK, mais c’est pas des gens avec qui je parle ou avec qui je bois des verres ».

Le lendemain de ces propos tenus par Clément Noury, la manifestation contre le pass sanitaire connaît son épisode le plus violent à Montpellier. Le 21 août, une bonne trentaine de militants, groupés autour de la Ligue du Midi et de son patriarche Richard Roudier, affrontent pendant de longues minutes un cortège anticapitaliste et antifasciste. Une présence musclée, avec l’aval des organisateurs selon le jeune bavard, qui est présent ce jour-là (à gauche avec des lunettes noires à la première seconde de la vidéo de France Bleu Hérault ci-dessous), aux côtés de plusieurs militants déjà cités qui composeront quatre mois plus tard le commando attaquant le local associatif le Barricade. Après cet épisode estival, la Ligue du Midi disparaît des manifestations montpelliéraines, mais on la retrouve impliquée trois semaines plus tard dans l’attaque violente d’une manifestation à Toulouse.

S’arrogeant la paternité des actions à Montpellier – « c’est moi qui ai créé le truc » – et le leadership d’un groupe qui « frôle avec l’illégalité » selon ses mots, Clément Noury justifie le caractère clandestin de certaines actions par la crainte de poursuites judiciaires en cas de blessé grave dans le camp adverse : « Florian [Lelong] c’est mon second, on fait tout ensemble, il a une très bonne situation. Moi je suis dans l’immobilier […] lui est pharmacien. Moi je prends une condamnation, j’ai rien, je peux continuer à bosser. Lui s’il fait un truc et a une condamnation, il est radié ».

Agressions en série

Les attaques de la South Face à Montpellier sont les coups d’éclat les plus visibles, mais il se pourrait qu’elles ne soient que l’arbre qui cache la forêt d’une violence d’extrême droite qui s’y installe. Depuis deux ans, les agressions, notamment de personnes isolées, se sont multipliées. C’est par exemple le cas de Rio* qui, le 26 février, en sortant de l’édition 2020 du Carnaval des Gueux où il prenait des clichés pour un journal indépendant, croise une première fois un groupe d’une dizaine de personnes qu’il classe rapidement à l’extrême droite. L’un d’entre eux « était en cagoule intégrale. Il avait sa chemise ouverte et laissait voir sa poitrine où il y avait un tatouage avec un symbole ressemblant beaucoup à une croix gammée ». Tombant de nouveau sur la bande, un peu plus tard dans la nuit, une altercation se déclenche après que le petit groupe l’interpelle, puis lui font remarquer son accent étranger. « Je suis tombé à terre et j’ai pris plein de coups par terre. Je suis tombé dans les pommes » raconte Rio*, qui s’est réveillé ce jour-là avec deux dents cassées.

Le premier mai 2021, en marge de la manifestation syndicale, ce sont des syndicalistes étudiants du SCUM qui sont la cible des membres de Jeunesse Saint Roch déjà cités. Plusieurs militants sont frappés. Puis un syndicaliste de la CNT se fait arracher et voler son drapeau aux abords du défilé. Plus récemment, pendant l’entre deux tours de l’élection présidentielle, un commando masqué de trois militants d’extrême droite passe à tabac un étudiant à l’Université Paul Valéry. Celui-ci explique à Midi Libre qu’alors qu’il se dirigeait vers la salle de son prochain cours, il a reçu un coup violent derrière la tête qui l’a sonné en même temps qu’il était tiré vers l’arrière. Cela, avant de recevoir une salve de coups sous les yeux de sa copine et d’autres témoins sidérés, témoigne-t-il auprès du quotidien régional. Les agresseurs, au visage dissimulé sous des cache-nez et encapuchonnés, ont immédiatement pris la fuite en montant dans une voiture, après l’avoir traité de « sale gaucho ! », relate l’étudiant agressé.

La campagne électorale a également été agitée pour trois militants de la France insoumise. Le 8 avril, alors qu’ils collent leurs affiches pour Jean-Luc Mélenchon sur celles encore fraîches d’Eric Zemmour, ils sont invectivés par une personne à scooter, témoigne Jean-Paul*. Puis, « cinq minutes après, cinq personnes nous sont tombées dessus. Ils étaient cagoulés, masqués et tout en noir, ce qui m’a mis mal à l’aise. Ils ont détruit notre matériel et l’un d’entre eux m’a ceinturé et menacé. L’un d’entre eux a fait le salut nazi et a dit “Z, ça te dit quelque chose ?” ». Choqué, Jean-Paul a déposé une plainte devant le procureur de la République. Tout comme Robin*, un militant de Solidaires-étudiant.es frappé à coup de béquille le jour où 25 partisans de Zemmour viennent distribuer leurs tracts électoraux devant la faculté de lettre, considérée comme un fief de gauche, avant d’être dispersés par l’arrivée d’antifascistes. Une provocation, selon Andrea* : « sur l’action à la fac de Lettres, ils sont venus avec la Ligue, l’Action française et Jeunesse Saint Roch. L’Action Française était là pour tracter. Derrière, la Ligue et Jeunesse Saint Roch attendaient pour péter la gueule aux antifas, parce qu’ils savaient qu’ils allaient se ramener ».

Outre les attaques revendiquées de la South Face, notre enquête a recensé en tout onze agressions supplémentaires liées à l’extrême droite sur une période de deux ans, ce qui montre l’importance de celle-ci sur la ville de Montpellier. Si ces agressions ne sont pas officiellement revendiquées par la South Face, Andrea* estime qu’elles ont pour origine les mêmes militants. En l’occurrence, ceux de la Ligue du Midi qui auraient pour habitude de cibler militants de gauche et personnes issues de l’immigration : « Ils font des agressions racistes, dirigées depuis le local de la Ligue. […] Ils s’entraînent à la boxe et au bâton dans des parcs, souvent à Montcalm. Ils vont faire une soirée, ils se chauffent et ils font un tour à Plan Cabane et cherchent des dealers pour les démonter avec poings américains et matraques télescopiques. J’en ai vu rentrer avec du sang sur des avant-bras. Ils le font masqués à deux ou trois et s’inventent une histoire. Ils ne le font jamais au nom de la Ligue. Ils visent aussi les antifas. Si un gars a un peu trop une gueule de gauche, ils peuvent lui coller un pain ». Des pratiques courantes aussi chez Jeunesse Saint Roch qui, selon Andrea*, ciblent plutôt les militants antifascistes et les personnes LGBT : « ils se réunissent en ville et tournent en se cherchant un type à choper. »

C’est donc tout un écosystème d’une violence d’extrême droite à visage dissimulé qui s’est mis en place à Montpellier. Les attaques importantes ou planifiées se font sous le couvert de la milice semi-clandestine South Face, alors que les agressions et passages à tabac de moindre portée se multiplient, sans avoir beaucoup de visibilité, ni susciter un émoi particulier. Pourtant, l’affaire du commando de la fac de droit en 2018, pour laquelle Martial Roudier de la Ligue du Midi a été condamné en première instance à un an de prison ferme, aurait dû alerter sur les violences dont est capable l’extrême droite et sur les réseaux qu’elle est capable de mobiliser pour les conduire. À l’époque, le doyen de l’université Philippe Pétel, un enseignant royaliste Jean-Luc Coronel de Boissezon, sa compagne impliquée dans La Manif pour Tous Patricia Margand et un agrégat de militants de la Ligue du Midi ou du RN, réunis par elle, s’allient pour agresser en pleine nuit des étudiants qui occupaient un amphithéâtre pendant les mobilisations contre Parcoursup. Aujourd’hui, signe que ces liaisons restent à l’œuvre entre groupes et réseaux radicaux, la fille de Patricia Margand et belle-fille de Jean-Luc Coronel, Athénais Neige d’Augy, est active au sein de Jeunesse Saint Roch et a été identifiée par des militants antifascistes dans la première attaque du Barricade par la South Face.

La multiplication des milices d’extrême droite : un phénomène national

L’émergence de la South Face et la multiplication des agressions d’extrême droite à Montpellier n’est pas une particularité locale. Depuis quelques années, des groupes similaires se multiplient dans la plupart des villes de France. Le mode opératoire est toujours le même : des militants d’extrême droite créent des groupes consacrés aux agressions et bien souvent les filment et les revendiquent. Le canal Télégram Ouest Casual fédère ces groupes. Il est tenu par la plus importante de ces milices, les Zouaves Paris (dissoute par le ministère de l’Intérieur en janvier 2022).

Les cibles sont plus ou moins les mêmes qu’à Montpellier : principalement des activistes LGBT et des militants antifascistes, avec parfois des agressions racistes et des punitions de personnes ayant tenu des propos jugés blasphématoires. En analysant les publications du canal Telegram Ouest Casual, on se rend compte que pour les seuls mois de mai et juin 2022, y sont revendiquées : 17 attaques contre des personnes LGBT, 11 attaques contre des militants de gauche et des personnes antifascistes, deux attaques racistes et une attaque contre des « blasphémateurs ». Soit un total de 31 attaques issues de dix groupes différents : une tous les deux jours1 !

L’ampleur de la renaissance du phénomène des milices d’extrême droite s’inscrit dans un contexte plus large : celui de la banalisation des idées du fascisme le plus radical à l’occasion de la campagne d’Éric Zemmour. Mais aussi celui des scores inégalés du Rassemblement national aux élections présidentielles et législatives. Cela alors que la République en Marche prétendait en 2017 éteindre les flammes de l’extrême droite. Finalement, sa politique violemment néolibérale et autoritaire n’a fait qu’attiser ses braises. Un incendie auquel ne se résigne pas Christian*, un militant antifasciste de Montpellier : « Pour le mouvement social, l’autodéfense face aux milices fascistes est la première nécessité. Mais ce sont les luttes sociales victorieuses, face à l’offensive qui nous attend, qui arriveront à contrer les groupes d’extrême droite et le programme d’écrasement qu’ils portent ».




Source: Rapportsdeforce.fr