Septembre 8, 2021
Par La Brique
212 visites


Sébasto Interluttants

À Lille, le théâtre Sébastopol est occupé par des travailleur.ses de la culture et des précaires entre le 15 mars et le 28 mai 2021 en accord avec la municipalité, tout comme une centaine de lieux culturels en France. Ces occupations font suite à l’annonce gouvernementale de ne pas prolonger l’année blanche des travailleur.ses intermittent.es décidée en 2020 pour limiter les effets désastreux du covid sur le monde du spectacle. Le monde du spectacle ? Pas celui des plateaux télé et des montées des marches de Cannes mais celui, moins pailleté et bien plus précaire, des petites compagnies de théâtre, des technicien.ne.s au chômage technique ou encore des musicien.ne.s sans label ou maison de disques. Zoom sur un mouvement aux aspects multiples, particulier mais nécessaire et salutaire en ces temps incertains.

L’histoire commence le 11 mars au théâtre du Nord à Lille, quelques jours après la tentative d’occupation de la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Une délégation syndicale composée en majorité de représentant.es du syndicat SFA (Syndicat Français des Artistes interprètes) CGT et de la Coordination des Interluttant.es est reçue par David Bobée, nouveau directeur du théâtre et Marie-Pierre Bresson, adjointe à la culture. Les deux se déclarent solidaires du mouvement et se disent en accord avec l’occupation. Un changement de ton agréablement surprenant quand on se souvient de la connivence policière de l’ancien directeur du théâtre du Nord lors du précédent mouvement des interluttant.es… (1)

Si le gouvernement reste volontairement flou dans ses déclarations, les revendications, elles, sont limpides : non seulement la réouverture des lieux culturels, la prolongation de l’année blanche des intermittent.es du spectacle et l’élargissement de cette mesure à toustes les travailleur.ses précaires, mais aussi et avant tout l’abrogation de la réforme sur l’assurance-chômage. L’occupation est donc lancée, une trentaine de personnes se relaie pour dormir sur place et des commissions s’organisent. Hélas, petit couac : quinze jours d’auditions d’admission au théâtre du Nord sont prévus pour les étudiant.es à partir du 15 mars. Pour ne pas perturber ces examens, il est décidé, en accord avec la mairie, de changer de lieu d’occupation. Dans sa grande mansuétude, le beffroi propose l’auberge de la Maison Folie de Wazemmes, une toute petite salle située loin du centre-ville, et donc beaucoup moins visible. La coordination refuse et se voit alors proposer le Sébastopol, théâtre semi-privé de la rue Solférino géré par la société Vérone Productions mais dont les murs appartiennent à la mairie.

Derrière la porte du théâtre…

Sous les dorures du Sébasto, des assemblées générales régulières sont organisées. Beaucoup n’avaient jamais pénétré dans ce théâtre un peu cheap, pseudo-baroque, où se côtoient Bigard, Jeanne Mas et Garou, et dont les règles de programmation semblent dictées par le niveau de médiatisation des artistes. La scène, vide durant des mois, est maintenant habitée par des débats, des banderoles, des dessins, des projections et des mini-concerts. Un fanzine est même édité (2). L’explication des règles de l’AG par deux chanteurs lyriques sur l’air de Carmen fait sourire.

Ici, il n’y a pas que des artistes, même si iels sont majoritaires. Le théâtre est ouvert à toustes. On côtoie des personnes issues du mouvement des gilets jaunes, des chômeur.ses, des étudiant.es… et même le directeur du Sébastopol. Celui-ci explique que la mairie s’était engagée à financer l’occupation du théâtre (électricité et salaires du personnel de la sécurité incendie) mais qu’à ce jour, c’est sa société qui doit avancer l’argent. La question « Êtes-vous d’accord avec l’occupation ? » lui est clairement posée, il ne répondra qu’en évoquant les frais occasionnés. Le doute plane quant au financement de l’occupation. La mairie aurait laissé entendre qu’elle prélèverait ça sur le budget culture de l’année suivante… À quel moment doit-on la remercier ?

Actions et réflexions : comment ça se passe ?

À l’extérieur, de nombreuses actions se déroulent. Les plus visibles et médiatisées sont les rassemblements festifs sur la Grand-Place, devant le théâtre du Nord. Des fanfares, des circassien.ne.s, des danseur.se.s occupent artistiquement la place en alternant performances artistiques et discours revendicatifs. HK, célébrité locale, viendra y donner un concert. Notons, soit dit en passant, que selon nos sources le préfet souhaiterait « sanctuariser au maximum la Grand Place » et que ces rassemblements sont vus d’un œil de plus en plus mauvais par les autorités locales à mesure que la lutte avance…

Ailleurs dans la région, ça se mobilise aussi. Le Channel est occupé à Calais quelques jours après l’ouverture du Sébasto, des résidences artistiques y sont accueillies. Pareil pour Le Colisée de Roubaix. À Noyon, des intermittent.es ont écrit une chanson militante et vont en faire un clip. Les Géants du Nord, association avesnoise, profitent de l’espace pour fabriquer une Marianne géante pour les manifestations à venir. À Amiens, le cirque Jules Verne est aussi investi… Bref, le mouvement se développe et s’intensifie dans tous les Hauts-de-France.

Juste danser encore ?

Les médias, quant à eux, retiennent une seule chose : les interluttant.es veulent juste « danser encore » et rouvrir les salles. Pourtant, la principale revendication (la plus urgente) est la suppression de la réforme sur l’assurance chômage, et non la réouverture des salles, qui ne peut se faire que sous certaines conditions. Tous les vendredis, des actions contre cette réforme ont lieu. L’occupation de la Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi… ouh c’est long) est un exemple d’actions plus radicales et donc moins médiatisées. Dans le genre, Pôle emploi a été la cible de plusieurs rassemblements, occupations, tentatives d’intrusion, dans un esprit festif ou estival : des transats devant l’agence de Lille République, une fanfare dans l’agence de Lille Port Fluvial, des affiches sur la façade de l’agence Lille Fives, et quarante personnes dans la direction régionale de l’institution à Villeneuve d’Ascq face à un directeur aux méthodes managériales innovantes. C’est le résultat des vendredis de la colère bien coordonnés.

sébasto vide theatre

Beaucoup de questions émergent lors de cette mobilisation. La lutte est tout sauf corporatiste et s’étend à toustes les précaires. Les interluttant.es précisent que leurs revendications vont au-delà de leur secteur mais qu’il y a des spécificités sur lesquelles il est nécessaire de s’attarder. Comment étendre la lutte le plus largement possible sans mettre de côté les particularités du statut ? Sans possibilité de faire la grève, il est difficile de trouver de nouveaux moyens de lutte dans ce contexte sanitaire, où couvre-feu et confinement rythment nos allées et venues. Les un.es veulent faire des spectacles sur le mouvement, d’autres estiment qu’iels ne sont pas là pour « jouer ».

Une unité nécessaire face à de sombres perspectives…

Pendant ce temps-là, Roselyne Bachelot, ministre de la sépulture, remet la légion d’honneur à Michel Mange-tes-morts Sardou et trouve que les concerts en streaming c’est « géniâââl ». On notera également que des représentations devant la presse et des programmateur.rices ont lieu (parfois jusqu’à 300 personnes, notamment au théâtre du Nord pour une représentation de la dernière création de Christophe Rauck, ancien directeur du lieu, ce qui aurait créé un cluster) pendant que des milliers d’artistes se trouvent dans l’incapacité de jouer. Aucune solution n’est envisagée pour l’embouteillage des spectacles sans cesse reportés ou annulés, qui rythmera la réouverture… Rien n’est non plus explicité concernant le renouvellement des droits des intermittent.es privées de travail le 30 août 2021.

À l’heure où ces lignes sont écrites, l’occupation continue malgré la fatigue et le confinement qui pousse certains parents à rester à domicile pour s’occuper des enfants. On sent une certaine volonté de radicalisation face à un gouvernement désespérément muet. La « convulvence » des luttes est plus que jamais d’actualité. Et même si cette lutte confinée a parfois des airs d’énergie du désespoir, elle a le mérite de faire du bruit et de réveiller les rages endormies. Dans tous les cas, il apparaît clair que le gouvernement, grâce à l’excuse sanitaire, souhaite progressivement enterrer le statut des intermittent.es du spectacle et généraliser les CDD en « harmonisant » l’assurance chômage par le bas. En ces perspectives sombres, l’unité semble plus que jamais nécessaire mais reste encore à construire.

Le Moine

Dessins : Léon

1. Pour un retour sur la dernière occupation des interluttant.es, lire « Les intermittent.es ne lâchent pas la scène » dans La Brique n°47, Luuuuutte (été 2016), p.6.

2. Fanzine à découvrir sur place, dont le titre est Le Papier dans la porte. En référence à une méthode bien connue d’intrusion dans des lieux à investir pendant des mouvements sociaux.




Source: Labrique.net