DĂ©cembre 7, 2020
Par Le Pressoir
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In memoriam Bernard Maris

« 0n ne saurait mĂ©connaĂźtre les liens multiples entre ce qui se passe sur la scĂšne diplomatique et ce qui se passe sur les scĂšnes nationales. Â» Raymond Aron 1

Homme de cƓur, critique virulent de l’économie de marchĂ©, Bernard Maris a Ă©tĂ© assassinĂ© lors de l’attentat perpĂ©trĂ© contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015.

Avec cet hebdomadaire 2, l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le Stade de France et Le Bataclan, Daech a choisi des cibles symboliques de notre volontĂ© de « vivre ensemble Â» dans la diversitĂ© de nos opinions et de nos croyances.

PrĂ©cisons-le : rien ne peut justifier ou minimiser ces actes barbares commis au nom de l’interprĂ©tation dĂ©voyĂ©e d’une religion. Il ne saurait ĂȘtre question de tolĂ©rance Ă  l’encontre d’un islam porteur de haine et de violence. Cette forme dĂ©mente de bondieuserie, qui massacre, mutile, Ă©gorge tous ceux qui ne sont pas jugĂ©s purs selon ses critĂšres obscurantistes, doit ĂȘtre impitoyablement combattue.

Mais, quoi que puisse en dire littéralement le Coran dans sa partie médinoise, la plupart des musulmans ne conçoivent pas le djihad comme un devoir consistant à combattre les ennemis de leur religion les armes à la main.

Pourtant tout assassinat se revendiquant de l’islam nourrit sous nos contrĂ©es son lot de fantasmes et de gĂ©nĂ©ralisations absurdes. Les « va-t-en-guerre Â» oublient alors bien aisĂ©ment combien le Dieu de la Bible se voulait lui aussi terrible Ă  l’endroit des ennemis de son peuple. Ils oublient les carnages commis par les armĂ©es occidentales pendant les dĂ©cennies « civilisatrices Â» de la colonisation. Et ils se gardent bien d’évoquer l’extermination de milliers de musulmans kurdes, syriens ou iraquiens refusant allĂ©geance Ă  l’État islamique.

On ne doit pas nĂ©gliger le fait que le fondamentalisme ne se dĂ©veloppe pas sur n’importe quel terreau. Il prolifĂšre sur celui de la misĂšre sociale, de la frustration et du racisme, suscitĂ©s et entretenus dans les banlieues ghettoĂŻsĂ©es par la cupiditĂ© du capitalisme et par son dĂ©sintĂ©rĂȘt mĂ©prisant pour ceux qu’il exploite. Les activistes, qu’ils soient fanatiques ou froidement politisĂ©s, n’ont pas plus de scrupules que ce systĂšme politico-Ă©conomique : ils ont beau jeu de tirer parti de l’absence d’espoir, et de transformer en frĂ©nĂ©sie l’exaspĂ©ration des plus fragiles.

Toutefois, en se focalisant sur ce paramĂštre Edwy Plenel et Jean-Luc MĂ©lenchon banalisent les massacres de Paris ; ils les isolent d’une autre cause dĂ©terminante : la politique Ă©trangĂšre de la France. Ce qui revient Ă  absoudre cette derniĂšre de toute responsabilitĂ©.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les gouvernements occidentaux et leurs alliĂ©s (en particulier l’Arabie saoudite, avec les armes que lui vend la France) se sont engagĂ©s, sous la conduite des USA, dans une guerre « de civilisation Â», provoquant quotidiennement la mort de civils parmi les populations majoritairement arabes et/ou musulmanes du Moyen-Orient. Ce terrorisme international a enfantĂ© des monstres.

Faut-il Ă©galement rappeler que, sous l’occupation soviĂ©tique de l’Afghanistan, les talibans (et donc Ben Laden) Ă©taient considĂ©rĂ©s comme des « rĂ©sistants Â», qu’ils Ă©taient armĂ©s par les USA et financĂ©s par l’Arabie saoudite ? Le fondamentaliste Gulbuddin Hekmatyar, surnommĂ© « le tueur de Russes Â», a Ă©tĂ© protĂ©gĂ© par Reagan, comme il a Ă©tĂ© courtisĂ© par Obama, alors mĂȘme que ce « prĂ©dicateur Â» invitait ses ouailles Ă  jeter de l’acide au visage des femmes habillĂ©es Ă  l’occidentale !

Aujourd’hui, nous sommes toujours en droit de nous interroger sur les consĂ©quences gĂ©opolitiques de l’irresponsabilitĂ© du prĂ©sident Sarkozy. En 2007, ce dernier reçoit le dictateur Kadhafi Ă  l’ÉlysĂ©e, pour mener ensuite, en 2011, la « guerre Â» de Libye 3 avec l’approbation du PS. En 2008, il invite le dictateur syrien Assad Ă  assister au dĂ©filĂ© du 14-Juillet, tout en faisant prĂ©ciser par son Ă©missaire (Boris Boillon) : « Nous ne ferons pas de la question des droits de l’homme une condition Â» Ă  sa venue
 En faisant abstraction de toute considĂ©ration religieuse, il ne semble pas abusif de dire que Daech poursuit chez nous, par d’autres moyens, la politique que nous sommes accoutumĂ©s Ă  mener dans le tiers monde.

C’est de ce « doux merdier Â» et de la guerre de Libye qu’hĂ©rite le prĂ©sident Hollande en 2012. Il commence plutĂŽt intelligemment son quinquennat en annonçant le retrait accĂ©lĂ©rĂ© de nos troupes d’Afghanistan. Mais c’est bien une guerre de type colonial qu’il mĂšne au Mali « contre les terroristes Â» d’Aqmi (al-Qaida au Maghreb islamique) et « pour la dĂ©mocratie au Mali Â», alors que nul n’ignore que la dĂ©mocratie est ostensiblement bafouĂ©e dans ce pays par des rĂ©gimes corrompus. Au nord du Niger 4 , l’industrie nuclĂ©aire française exploite d’immenses mines d’uranium depuis la fin des annĂ©es 1960, et les USA y disposent d’une importante base de drones armĂ©s.

En ce qui concerne la Syrie, les volte-face prĂ©sidentielles tĂ©moignent de l’impuissance de l’ÉlysĂ©e Ă  protĂ©ger le peuple de France. Il y avait urgence Ă  Ă©viter la partition d’une rĂ©gion dĂ©stabilisĂ©e en 2003 par l’intervention des USA en Irak. Et ce, malgrĂ© les guerres d’influence religieuse que s’y livrent les chiites, soutenus par l’Iran, et les sunnites, soutenus par les pays du Golfe 5. D’un point de vue gĂ©opolitique, la position de la France Ă  l’égard de ces pays est totalement irrĂ©aliste. Le prĂ©sident Macron nous y embourbe plus encore depuis son intronisation, tout en « faisant la leçon Â» au Liban et en Irak.

« Aller rĂ©pĂ©tant que tous les peuples n’aspirent qu’à la paix et que nos religions sont toutes amour et respect de l’autre est un poncif bien creux. Aussi malfaisant que les bonnes consciences et les Ă©crits qui nous rebattent les oreilles d’une phrasĂ©ologie bisounours en oubliant les brutalitĂ©s d’une histoire dont on ne retient que rarement les leçons. Â» 6

Bernard Maris, comme tous ceux qui sont tombĂ©s sous les coups de Daech, a Ă©tĂ© une victime collatĂ©rale de cette Ă©conomie de marchĂ© qu’il pourfendait. Ne l’oublions pas, ni toutes celles et ceux morts pour ça.

Le 28 septembre 2020

Daniel Adam-Salamon

1 Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-LĂ©vy, 1975, p. 18.

2 Journal satirique ignorĂ© de la France de l’ordre moral, mais fort apprĂ©ciable du temps de Cavanna. Politiquement mĂ©prisable sous la direction de Philippe Val.

3 Qui peut penser que Sarkozy est intervenu en Lybie pour soutenir une rĂ©volution locale ? Les Ă©pigones de MĂ©lenchon prĂ©tendent aujourd’hui que ce dernier, en soutenant le renversement du rĂ©gime libyen, aurait Ă©tĂ© dupĂ© par le dĂ©tournement, par Sarko l’AmĂ©ricain (et son majordome Fillon), du vote de la rĂ©solution 1973, en 2011, du Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU, sur la protection des populations civiles. Cette thĂšse est cependant contredite par les propos tenus Ă  l’époque par leur « maĂźtre Ă  penser Â» : « Si le Front de gauche gouvernait le pays, aurait-il regardĂ© les bras croisĂ©s la rĂ©volution libyenne mourir comme nos prĂ©dĂ©cesseurs avec les rĂ©volutionnaires espagnols ? Non. Serions-nous intervenus directement nous-mĂȘmes ? Non plus. Nous aurions demandĂ© un mandat Ă  l’ONU. C’est exactement ce qui vient de se passer. Je peux soutenir une dĂ©marche quand l’intĂ©rĂȘt de mon pays coĂŻncide avec celui de la rĂ©volution. Â» (http://www.jean-lucmelenchon.fr/2011/03/page/2/)

4 « La production d’uranium au Niger est un cas flagrant d’exploitation postcoloniale. Â» In RaphaĂ«l Granvaud, Areva en Afrique. Une face cachĂ©e du nuclĂ©aire français, Ă©d. Agone, 2012. Cette extraction du minerai atomique reste un dĂ©sastre Ă©cologique et sanitaire Ă©touffĂ© au nom des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et diplomatiques de la France.

5 Daniel Ruiz, La Montagne, Ă©dito du 18 octobre 2014 : « Ce sont des fanatiques riches qui financent les guĂ©rillas d’autres fous et prennent en otage tout un continent. Â»

6 Ibid.




Source: Lepressoir-info.org