Juin 6, 2022
Par Le Numéro Zéro
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Enquêter sur le « sport » à Saint-Étienne et alentours conduit inévitablement à une activité mystérieuse qui, bien que toujours pratiquée, voit ses heures glorieuses jaunir sur les murs des Amicales et autres Cercles de Jeux : la Sarbacane, ou « jeu de la souffle ».

Le principe de la Sarbacane de la Loire est simple : les concurrent.es se placent à huit mètres d’une cible et, à l’aide de tube de métal d’environ 1,5 mètres de long, iels expédient de petites fléchettes sur des cibles. La documentation sur la pratique en elle-même existe, et il est tout à fait possible de solliciter les structures qui accueillent encore des pratiquant.es pour essayer ; pour ma part, je me suis adressé à l’Amicale Laïque de Tardy, qui est le dernier lieu où ce jeu se pratique à Saint-Étienne même [1]. L’objet de cet article n’est pas de donner des détails sur les règles et le matériel, mais plutôt de se pencher sur la dimension sociale de ce sport, ce qu’elle révèle du monde du travail et des loisirs dans la région stéphanoise à l’époque de son expansion démographique, entre la fin du XVIIe siècle et le début du XXe.

Sur fond de silicose ?

Commençons par battre en brèche la légende selon laquelle la Sarbacane est un sport de mineurs, inventé pour guérir les maladies pulmonaires :

Selon la tradition populaire, la sarbacane aurait été créée par quelque médecin hygiéniste souhaitant dégager les poumons silicosés. Il est possible que l’objet ait pu remplir cette fonction, mais ce n’est certainement pas son but originel […] sauf indication contraire, la sarbacane viendrait plus de l’imagination des armuriers [2]

La Sarbacane serait donc, pour reprendre les termes de Jérôme Sagnard, une « réutilisation ludique des canons de fusil du XVIIe », transformés en véritables pièces d’art populaire [3]. Hypothèse confirmée par Paul Castella, selon qui « il existe […], dans les réserves du musée [d’art et d’industrie], une sarbacane sur laquelle on voit nettement que le guidon du fusil a été limé » [4]. Ou comment les ouvriers qualifiés de l’armurerie stéphanoise se sont réappropriés leur travail pour en faire un instrument de détente et de convivialité. Une forme de « travail en perruque » (expression désignant le fait d’utiliser à des fins personnelles les moyens de production disponibles sur son lieu de travail), à une époque où l’outil de travail est souvent à domicile ou dans de petits ateliers loués ensemble par plusieurs artisans. On s’aperçoit ici combien le cadre stéphanois était propice à l’invention de ce sport, et combien il témoigne de l’histoire de la ville, de ses mutations économiques. La découverte de minerais de fer dans les carrières de grès (début XVe), le choix politique sous François Ier d’impulser l’industrie de l’armement, la création de la Manufacture d’Armes, en passant par l’épilogue « Armeville » pendant la Révolution : Saint-Étienne vit avant tout par les armes et le travail du métal, jusque dans ses loisirs mêmes.

Un peu de compétition positionnelle

Un autre aspect fondamental pour comprendre l’apparition de ce sport est le contexte social. Il a « souvent été dit que les jeux de sarbacane et de tir à l’arc sont des activités récréatives exclusivement ouvrières. […] Le développement important de ce jeu entre 1815 et 1855, relève principalement de l’initiative de petits artisans de Saint-Étienne et ce, comme pratique […] distincte, à la fois par rapport aux classes bourgeoises et par rapport aux classes prolétaires », selon J.M. Roux. Nous sommes ici en présence d’une classe qui cherche sa place dans la hiérarchie sociale, et invente donc ses propres codes de différenciation. Déjà, la peur du déclassement instaure des lignes de fracture entre les différentes strates du peuple asservi par le capitalisme industriel.

En effet, Roux rapporte que « les bourgeois stéphanois ne goûtent guère cette volonté des petits artisans de jouer leur jeu de l’arc et qu’ils les raillent même à loisir lorsqu’ils s’appliquent à souffler dans un vulgaire tube d’acier tout en se faisant appeler “Chevaliers” » (terme pour désigner les joueurs). La sarbacane est en quelque sorte le fruit d’un conflit culturel entre patrons, ayant les capitaux, et artisans/ouvriers des différents secteur de l’industrie stéphanoise, comme les passementiers et les armuriers, ayant un rapport de dépendance vis-à-vis des riches « fabricants », commanditaires des ouvrages.

Les études sur la sociologie des joueurs, selon J. Sagnard, nous apprennent qu’en 1855, les « Jeux » (clubs) de Sarbacane à Saint-Étienne sont composés à « 36 % d’ouvriers passementiers rubaniers, 15 % d’armuriers, 10 % de veloutiers et seulement 6 % d’ouvriers mineurs ». Ces chiffres sont grosso modo proportionnels à l’importance de chaque corporation à l’époque. La Sarbacane ne puisait donc pas ses effectifs parmi les contingents des mineurs – ceux-ci, comme le fait remarquer Charles Ruch, « baveux » (joueur de Sarbacane) de Tardy, n’ayant souvent pas les moyens de se payer l’équipement nécessaire. Il faudra attendre pour certains la massification de la fabrication via Manufrance pour accéder à des « canons » (le tube de métal dans lequel les joueurs soufflent). Ils sont également révélateurs du biais à travers lequel est parfois abordé le passé industriel stéphanois, qui sur-représente la mine au détriment de la multiplicité de métiers qu’ont exercés les travailleur.euses stéphanois.es. Ce biais existe également dans le cadre de l’étude de la Sarbacane : comme le souligne J. Sagnard, « ce sont les jeux de mineurs qui ont le mieux subsisté, et qui pour la plupart sont arrivés jusqu’à aujourd’hui. Ce qui reflète également l’évolution du tissu ouvrier de la région stéphanoise ».

Les prémices d’une « mutualité »

Les sociétés de Sarbacane se caractérisaient par des codes rigoristes sur la tenue vestimentaire, le langage, les célébrations et fêtes communes, les admissions très fermées (les femmes n’ont pas le droit de jouer, et ce jusque dans les années 1970), et sont en cela le prolongement des logiques de compagnonnage et de corporatisme. Conservateurs et machistes, ces aspects se traduisent néanmoins par la mise en place de caisses communes gérées par un « infirmier » (rien à voir avec la fonction moderne), chargé de répartir les fonds collectés via les « amendes » selon les nécessités : banquets collectifs, mais aussi maladie, décès, blessure, etc. Pour reprendre les termes de J. Sagnard :

Dans une époque où il n’existait ni sécurité sociale, ni mutuelle, un Chevalier malade bénéficiait de l’entraide du Jeu auquel il appartenait. En cas de décès, la veuve du Chevalier pouvait également être aidée.

Ce principe matérialise un besoin de solidarité éprouvé par des ouvriers et leurs familles, et qui ne trouvait pas de cadre juridique dans le monde du travail ou dans un utopique « état providence ». Ce soutien mutuel a donc pris place dans ce temps de loisirs partagés, de rites et de cultures communes propres aux classes populaires, que constituaient alors les sociétés de jeux de Sarbacane.

Plus qu’un sport, la Sarbacane est un fil conducteur de premier ordre pour s’intéresser à la vie quotidienne des Stéphanois.es d’antan, ainsi qu’aux logiques d’oppression alors en vigueur, qui semblent pourtant tirées de notre propre actualité. Prenons l’exemple du passementier, grand amateur de Sarbacane, qui « attend qu’on lui confie du travail, ou qu’on le sollicite : de toute manière il n’agit que sur la commande du fabricant qui lui donne les matières et les accessoires nécessaires à la fabrication ». Il est « indépendant en droit, dépendant en fait, patron d’un côté, façonnier de l’autre », bref, un « patron asservi » [5]. Cette courte description n’est pas sans rappeler le virage dangereux que connaît le monde du travail aujourd’hui, poétiquement nommé « uberisation », et qui cache avant tout un retour en arrière sans précédents en termes de rapport patronat-salariat. Aujourd’hui, le passementier se connecterait via une appli et aurait le statut pudique « d’auto-entrepreneur ». Camarades, à vos sarbacanes : les bourgeois contre-attaquent.

P.-S.

Article paru dans le Couac n°13.

[1Les autres sont tous situés dans la région stéphanoise : Saint-Jean-Bonnefonds, Unieux, etc. La liste est disponible sur le site de la Fédération de Sarbacane de la Loire (https://www.sarbacane-france.com/).

[2Roux Jean-Michel, Les chevaliers du Crêt-de-Roch – Les sociétés d’Arc et de Sarbacane d’une colline stéphanoise du XVIIe aux XXe siècles, juillet 1999, n°195 pp. 72-94. Toutes les citations de J.M. Roux sont issues de cet ouvrage.

[3Sagnard Jérôme, Histoire de la Sarbacane à Saint-Étienne et ailleurs, éd. de Phénicie, Saint-Martin-la-Plaine, 2014. Toutes les citations de J. Sagnard sont issues de cet ouvrage.

[4Castéla Paul, « Le jeu de sarbacane à Saint-Étienne ». In : Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°3-4/1978. pp. 175-189.

[5Ces deux citations sont tirées de Ardouin Dumazet, Voyages en France, 11e série, Forez-Vivarais, pp. 4-5 et de La vie quotidienne en Forez avant 1914, Bernatd Plessy, Hachette, 1981.




Source: Lenumerozero.info