Juin 2, 2022
Par Contretemps
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« Au point de dĂ©part de toute quĂȘte initiatique – et la vie en est une ! -, il y a l’expĂ©rience poĂ©tique : la saisie du monde comme totalitĂ© comme totalitĂ© vivante, l’intuition que tous les Ă©lĂ©ments qui nous entourent nous traversent et nous composent – le vĂ©gĂ©tal, le minĂ©ral, l’eau, l’air, les ondes magnĂ©tiques – se rĂ©pondent, s’entrelacent et forment un seul et mĂȘme « cosmos Â». La sagesse des lianes consiste non seulement dans l’expĂ©rience de ces liens cosmopoĂ©tiques, mais aussi dans la capacitĂ© Ă  faire d’eux des cordes tendues d’arcs de combat. C’est pourquoi je vois dans les lianes – en tant que  figuration des plantes et des biomes alliĂ©s – les esprits auxiliaires des luttes pionniĂšres « indigĂšnes Â» contre la marchandisation intĂ©grale du vivant et l’uniformisation des modes d’existence Â»[1].

Son premier livre Fugitif, oĂč cours-tu? retraçait la complexitĂ© de l’expĂ©rience de la fugue pour les vies constituĂ©es comme « mineures Â», pensĂ©e tout autant comme une lutte pour un « droit Ă  l’opacitĂ© » pour reprendre l’expression d’Edouard Glissant, l’un des multiples compagnons de route de l’auteur, que comme tentative soustraction et de dĂ©-liaison des chaines coloniales.

Dans Sagesse des lianes, son nouvel ouvrage sorti en fin d’annĂ©e derniĂšre chez Post-Ă©ditions, le penseur et artiste DĂ©nĂštem Touam Bona prolonge ses rĂ©flexions sur cet art du camouflage et de la subversion en choisissant de se concentrer sur la figure de la liane, sur les populations humaines et non-humaines, aux paysages et aux rĂ©cits qu’elle convoque dans nos imaginaires. Il esquisse ainsi une philosophie en clair-obscur des corps, des pratiques sociales ou rituelles qui ont historiquement incarnĂ© la rĂ©sistance au capitalisme colonial.

Évoquant tour Ă  tour la rĂ©sistance de diffĂ©rents mondes marrons ou afrodiasporiques, la figure raciste de Tarzan, l’usage toxique des plantes Ă  Saint Domingue, le Krump, la liane fait Ă©merger d’autres architectures subversives, d’autres modes de penser, de crĂ©er et de lutter ensemble. Lien et levier mĂ©taphorique, elle devient Ă©galement l’occasion d’une rĂ©flexion sur la possibilitĂ© d’alliances, d’un « liannaj Â» entre diffĂ©rentes expĂ©riences de la minoritĂ© et de la domination.

Au moyen d’une Ă©criture poĂ©tique ciselĂ©e et espiĂšgle, DĂ©nĂštem Touam Bona s’attache Ă©galement Ă  dĂ©nouer les formes de sclĂ©roses symboliques hantant les rĂ©cits et les concepts en vogue dans les pensĂ©es hĂ©gĂ©moniques de l’écologie actuelle. Il se propose mĂȘme au contraire d’en questionner la pertinence afin de tracer des « cosmopoĂ©tiques Â» capables d’intĂ©grer « soin du vivant et reconstruction de soi (Ă©thique et politique) dans un mĂȘme mouvement de rĂ©existence « enlianant Â» corps et territoires Â».

Cy Lecerf Maulpoix – Comment se sont tissĂ©s tes premiers liens avec l’écriture, notamment jusqu’à l’écriture de ton premier livre, Fugitif, oĂč cours-tu ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Ça fait longtemps que j’écris mais il a fallu que je conquiĂšre la confiance et l’estime pour m’imaginer comme auteur. Aujourd’hui, il est devenu peut-ĂȘtre un peu plus Ă©vident d’écrire ou de faire de l’art pour de nombreuses personnes afrodescendantes. Pour ma part, cela restait une chose Ă  conquĂ©rir. Pendant longtemps, je n’ai pas fait grand-chose, je me cherchais, La figure du zombie est assez prĂ©sente chez moi : sortir de l’état de somnambule, ĂȘtre travaillĂ© par l’envie de faire des choses mais ne pas oser. J’ai donc fait plein de dĂ©tours. J’ai longtemps Ă©tĂ© maitre d’internat, ce qui me permettait d’ĂȘtre inscrit en fac. J’ai une formation de philo au dĂ©part sans me retrouver vraiment dans la philosophie telle qu’elle m’était enseignĂ©e. En allant Ă  Lille, j’ai intĂ©grĂ© l’association  Genepi qui m’a permis de lui donner un sens concret. La philosophie prenait sens dans un rapport Ă  un terrain spĂ©cifique. La rencontre avec les textes de Foucault, notamment Surveiller et Punir m’a fait entrer dans l’univers d’un auteur que l’on ne m’avait jamais enseignĂ© Ă  la fac et m’a fourni des Ă©clairages sur la rĂ©alitĂ© carcĂ©rale dans laquelle j’évoluais avec l’association.

Et puis, il y a eu la dĂ©couverte des mondes marrons Ă  partir de l’écoute d’un entretien de l’écrivain guadeloupĂ©en Daniel Maximin. Que des sociĂ©tĂ©s d’esclaves fugitifs aient pu voir le jour, que des peuples marrons comme les Businenge de Guyane ou les Garifunas d’AmĂ©rique centrale aient pu se perpĂ©tuer jusqu’à nos jours, cela remettait complĂštement en question l’histoire qui m’avait Ă©tĂ© contĂ©e Ă  l’école. Car derriĂšre le rĂ©cit de l’abolition, derriĂšre l’hĂ©roĂŻsation de Victor Schoelcher (l’auteur du dĂ©cret d’abolition), il y a le mythe de l’esclave docile et le blanchiment de l’histoire. Blanchiment au sens oĂč l’acteur principal de cette histoire reste le Blanc. Blanchiment au sens oĂč le geste d’humanitĂ© de Schoelcher permet d’innocenter la RĂ©publique de crimes contre l’humanitĂ© au fondement de la puissance française : la traite et l’esclavage nĂ©griers. Ces histoires d’hommes et de femmes noirs luttant pour s’arracher Ă  la damnation m’ont permis de me rĂ©concilier avec ma part africaine. Mon pĂšre, Ing-Na Touam Bona, Ă©tait un opposant centrafricain qui, jusqu’à sa mort, a luttĂ© contre les rĂ©gimes de Bokassa et de Kolingba, un exemple parmi d’autres des autocraties africaines dont l’armĂ©e française constitue l’assurance-vie. Je ne pouvais donc me reconnaĂźtre dans une histoire de victimes.

Par ailleurs, il n’y avait rien en France d’intĂ©ressant sur le marronnage. On distinguait un petit marronnage d’un grand marronnage, une terminologie liĂ©e Ă  la nomenclature esclavagiste. Dans des travaux historiques sur le marronnage comme ceux de Gabriel Debien ou Yvon Debash, il Ă©tait rĂ©duit Ă  des fuites « instinctives Â». Un homme, une femme esclavisĂ©s ne fuient pas par instinct comme un rat soumis Ă  une dĂ©charge Ă©lectrique, ils fuient d’abord pour ne plus ĂȘtre niĂ©s dans leur humanitĂ©, ils fuient parce qu’ils rĂȘvent d’une autre existence, d’un autre monde : I have a dream ! D’oĂč mon intĂ©rĂȘt pour les aspirations et « utopies Â» des esclavisĂ©s. Ce n’est pas dans les archives laissĂ©es par les maĂźtres qu’on trouve le meilleur tĂ©moignage de cette spiritualitĂ© politique, mais dans les archives musicales, chorĂ©graphiques, cultuelles des AmĂ©riques noires.

J’ai donc voulu aller en Guyane pour en savoir plus. Je savais que vingt pour cent de la population appartenait Ă  des communautĂ©s marronnes. J’ai eu mon premier poste lĂ -bas mĂȘme si Ă  cette Ă©poque, je ne me sentais pas capable d’enseigner. J’ai eu un poste de documentaliste Ă  Patou sur le Maroni en Guyane en 2002, en partant Ă  l’arrache. Enseigner dans les anciennes colonies a Ă©tĂ© une façon de financer mon travail de recherche, mon enseignement Ă©tant lui-mĂȘme une expĂ©rimentation.

Cy Lecerf Maulpoix – Entre Fugitif, oĂč cours-tu ? qui se concentrait sur la fugue comme processus de libĂ©ration et de rĂ©sistance des communautĂ©s marronnes et ce second livre qui choisit de mettre en lumiĂšre la figure de la liane, quels Ă©chos y-a-t’il ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Pour moi, la liane n’est qu’une figuration parmi d’autres de ce que j’appelle la fugue. Passer par la liane plutĂŽt que par la fugue permet de montrer de façon plus explicite le lien entre la thĂ©matique du marronnage et de l’écologie. La figure de la liane, je la pense davantage comme un trickster, une divinitĂ© farceuse. Biologiquement, Ă  la diffĂ©rence d’une espĂšce comme la fougĂšre, la liane peut regrouper des conifĂšres, des vignes, une multitude de familles vĂ©gĂ©tales qui n’ont pas grand-chose Ă  voir, Ă  part leur mode de propagation, grimpante ou rampante, ou leur dimension filaire ou textile par exemple. Le fait de ne pas disposer de tronc les amĂšne Ă  toujours dĂ©velopper des tactiques d’accrochage complexe. Elles peuvent passer par des torsions, se distordre autour d’autres supports. Elles relaient et relient, et participent ainsi Ă  la structuration d’un monde forestier.

À la diffĂ©rence du rhizome qu’on ne voit pas, une liane comme le ficus Ă©trangleur rend visible une ambivalence du vivant. La liane n’est pas bonne en soi. Elle peut mettre en relation mais peut aussi Ă©touffer ou Ă©trangler.

Au-delĂ  de la liane, il s’agit aussi pour moi de rĂ©habiliter une pensĂ©e critique qui, dans toutes les cultures et les Ă©poques, est toujours passĂ©e par des images, par des contes, des fables, des proverbes, etc. RĂ©habiliter une forme sensible : l’image en tant qu’outil et vĂ©hicule de la pensĂ©e

Cy Lecerf Maulpoix – Tu Ă©cris «  la liane n’existe pas : elle n’existe que sur un mode « figurĂ© Â» en tant que tour de langage et de tours de main Â»â€Š

DĂ©nĂštem Touam Bona – Quand je dĂ©cris la liane, je dĂ©cris en fait mon propre mode opĂ©ratoire. Je m’en suis rendu compte aprĂšs coup. Une image ne permet pas seulement de fixer des contenus de pensĂ©es, mais aussi des opĂ©rations, toute une cartographie. Pour moi, la poĂ©sie, c’est une maniĂšre de penser en condensation : un entremĂȘlement de strates diffĂ©rentes, hĂ©tĂ©rogĂšnes, comme une constellation.

En France, qualifier le travail de poĂ©tique revient souvent Ă  dire que ce n’est pas vraiment rationnel. La poĂ©tique est rĂ©duite Ă  l’émotion, Ă  la sensibilitĂ©, Ă  la rĂȘverie


Cy Lecerf Maulpoix – Une sĂ©rie de figures ou de termes sont trĂšs en vogue en ce moment dans les pensĂ©es de l’écologie, l’horizontalitĂ©, l’invitation Ă  « atterrir Â» pour reprendre le concept de Bruno Latour. Tu Ă©voques le fait que cette « Ă©cologie Â» ou en tous les cas des pratiques dites terrestres se pratiquent dĂ©jĂ  ailleurs diffĂ©remment. Dans quelle mesure ces termes t’interrogent ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Une des choses qui nous possĂšde, dans notre sociĂ©tĂ© occidentale et occidentalisĂ©e, c’est le mot d’ordre comme le souligne Gilles Deleuze. Aujourd’hui, une des choses qui m’étouffe, ce sont tous les mots d’ordre auxquels nous sommes constamment confrontĂ©s, y compris au sein de mouvements qui essayent de remettre en question l’ordre mais qui, paradoxalement, ont souvent recours Ă  des mots d’ordres. Je comprends que politiquement, Ă  tel moment stratĂ©gique, on a besoin de mots d’ordre. Le problĂšme c’est que cela dĂ©borde le moment stratĂ©gique. Dans une pensĂ©e comme celle d’Edouard Glissant, de Walter Benjamin ou de Montaigne, ce qui importe, c’est le tremblement. Il s’agit de remettre en question la grammaire du verbe « trembler Â». On ne tremble pas forcĂ©ment devant quelque chose. Le tremblement qu’on impulse dans le travail d’écriture, et dans n’importe quelle pratique de crĂ©ation, peut Ă©branler les certitudes les mieux ancrĂ©es, les fondations des Ă©difices thĂ©oriques et idĂ©ologiques les plus majestueux. Le KRUMP par exemple est une danse sismique, une façon de convertir le tremblement de rage des vies noires bĂąillonnĂ©es en cĂ©lĂ©bration des puissances de rĂ©existence.

Par son buissonnement, par la multiplicitĂ© de ses « em-branchements Â», de ses fourches diaboliques, de ses ombres et formes fugitives, la forĂȘt est le lieu par excellence du trouble : trouble de la vision et de l’identitĂ©, troubles de la perception. Ce que j’appelle, avec une pointe d’ironie, la « sagesse des lianes Â» ne peut que faire trembler les Ă©vidences et fracturer la « rĂ©alitĂ© objective Â». Une sagesse pas si sage donc, une sagesse qui dĂ©stabilise, mais qui parce qu’elle remet en question un Ă©quilibre illusoire ouvre Ă  la mĂ©tamorphose. Les Soufis, Ă  travers notamment le « sema Â», la danse des derviches tourneurs, font du vertige un vortex vers d’autres dimensions de l’existence.

Penser est une danse. On ne peut danser avec des articulations sclĂ©rosĂ©es, des muscles complĂštements rigides voire tĂ©tanisĂ©s. La souplesse qu’exige une pensĂ©e vivante, en rĂ©sonance avec les sujets qu’elle aborde, ce ne sont pas les formules stĂ©rĂ©otypĂ©es, les slogans, les expressions fĂ©tiches qui l’apportent mais le recours Ă  la crĂ©ativitĂ© du langage, Ă  des usages imprĂ©vus et fĂ©conds de la langue, des torsions-distorsions du corps de la langue. Face aux « novlangs Â» qu’impose l’ordre dominant, cette appauvrissement terrible du vocabulaire et des usages de la parole, la langue tordue de la poĂ©sie et du chamane, l’opacitĂ© du parler « marron Â» ne peuvent ĂȘtre que subversifs.

Cy Lecerf Maulpoix – Tu Ă©cris « D’un certain point de vue, le marronnage n’est pas « Ă©cologie dĂ©coloniale Â», mais l’abolition de l’écologie en ce qu’il intĂšgre soin du vivant et reconstruction de soi (Ă©thique et politique )». Quelles sont alors les limites de cette expression d’ Â« Ă©cologie dĂ©coloniale Â»?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Le seul danger, c’est Ă©ventuellement de faire croire qu’on peut garder l’écologie tout comme on pourrait conserver l’économie. MĂȘme s’il est difficile de se passer de ces termes, ce qu’il faut viser c’est l’abolition de l’écologie et de l’économie, cette compartimentation de l’existence qui est l’actrice mĂȘme des dĂ©sastres que nous vivons. Il y a une lĂ©gitimitĂ© Ă  parler d’écologie dĂ©coloniale, Ă  faire comprendre qu’il y a d’autres façons d’aborder l’écologie : depuis la cale, depuis le ghetto, depuis les vies noires et prolĂ©taires exposĂ©es sciemment aux rejets les plus toxiques des sociĂ©tĂ©s industrielles. Il faut juste Ă©viter de fĂ©tichiser le terme « dĂ©colonial Â». Dans une France qui reste rĂ©fractaire Ă  tous les mouvements subalternes, le geste de Malcom Ferdinand est important car il offre des repĂšres et des perspectives diffĂ©rentes concernant les questions dites « Ă©cologiques Â». Il ne suffit pas d’accoler l’adjectif « dĂ©colonial Â» Ă  un domaine, que ce soit l’écologie, l’art, la pĂ©dagogie, etc., pour que la dĂ©colonisation opĂšre. Mais c’est valable pour tous les termes de ce type qui affiche une prĂ©tention. Vieux problĂšme : le mot n’est pas la chose
.

 

Cy Lecerf Maulpoix – S’il est important de dĂ©coloniser notre rapport au vivant, de quelle Ă©cologie hĂ©rite-t-on justement ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – J’ai beaucoup aimĂ© HĂ©ritage et Fermeture d’Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet et Diego Landivar. J’en ai notamment retenu l’idĂ©e qu’il faut savoir hĂ©riter de ce que l’on veut Ă©liminer. Il faut savoir dĂ©mĂȘler les nƓuds toxiques dans lesquels on est pris pour pouvoir tramer autre chose Ă  partir des fils dĂ©nouĂ©s.. Quand on pense couper, parfois on ne fait que refouler et cela revient comme un mauvais esprit.
Dans mon livre, je parle d’arracher la liane des mains de Tarzan, il s’agit dĂ©jĂ  de prendre conscience de liens et de nƓuds toxiques au sein de l’écologie. La figure de Tarzan me permet de figurer en quoi un certain imaginaire est toujours prĂ©sent oĂč le damnĂ©, l’esclavagisĂ©, le colonisĂ© n’existent qu’en tant que dĂ©cor qu’en tant que faune superflue. Tarzan, c’est l’incarnation non seulement du suprĂ©matisme blanc, mais aussi du patriarcat, et d’une certaine culture du viol. C’est un blanc orphelin, abandonnĂ© dans la jungle Ă  l’état de bĂ©bĂ©. C’est un sujet qui s’auto-construit, se produit lui-mĂȘme. C’est une crĂ©ation ex-nihilo. Sans transmission d’expĂ©rience de la part de communautĂ©s humaines, il parle avec des animaux, il finit par mieux connaĂźtre la forĂȘt que les Africains eux-mĂȘmes. Il incarne cette arrogance de l’occident qui prĂ©tend mieux gĂ©rer des ressources, mieux prendre soin des territoires, les mettre en valeur, En tant que hĂ©ros protecteur de la forĂȘt, il incarne la complicitĂ© entre Ă©cologie et colonialisme. L’écologie en tant que mission de sauvegarde. Ce qui menace les dits Ă©cosystĂšmes, c’est l’exploitation colonialiste et capitaliste. En construisant un hĂ©ros blanc, dĂ©fenseur de la nature, on blanchit l’Occident des crimes coloniaux mais aussi de la dĂ©vastation des milieux colonisĂ©s. Le film et le livre « Tarzan Â» sont quasiment contemporains de la crĂ©ation des premiers parcs naturels en Afrique. A l’origine de ces parcs, il y a l’idĂ©e que les Africains menaceraient de destruction leur forĂȘt. Guillaume Le Blanc dans L’invention du colonialisme vert a fait un travail d’une grande justesse lĂ -dessus, sur la façon dont cette naturalisation de l’Afrique des territoires indigĂšnes en gĂ©nĂ©ral s’articule Ă  une dĂ©shumanisation des territoires et des communautĂ©s.

Cy Lecerf Maulpoix – En cela, le liannaj apparait justement comme une rĂ©ponse, un autre imaginaire


DĂ©nĂštem Touam Bona – Oui, il s’agit de dĂ©jouer l’usage colonial de la liane. Car c’est aussi une figure qui entrave, qui fait partie de la sauvagerie de la forĂȘt, amazonienne, tropicale ou Ă©quatoriale. La liane appartient Ă  une forĂȘt qu’il faut dresser. Dans tous les rĂ©cits coloniaux, la forĂȘt est inextricable, elle nous empĂȘche de voir et de progresser, elle intĂšgre l’imaginaire toxique d’une forĂȘt chevelue et hirsute. Avec le personnage de Tarzan, ce qui jusqu’alors Ă©tait perçu comme une entrave devient l’expression mĂȘme de la souverainetĂ© du MaĂźtre sur la « jungle Â» : sa vitesse, son moyen de locomotion, avec toujours une position de surplomb. La vitesse et le fait de s’affranchir de l’apesanteur en font un hĂ©ros moderne. Dans cette fantasmagorie coloniale, les lianes se rĂ©duisent Ă  des cordes en libre-service, ce qui est plutĂŽt amusant quand on pense Ă  la rĂ©alitĂ© biologique des lianes: des plantes qui ont des racines plus profondes encore que celles des arbres.

Il ne faut donc pas laisser la liane au colon, à Tarzan. Il faut pouvoir puiser dans les sociétés amérindiennes, mélanésiennes qui déploient autrement la puissance de la liane au moyen de rituels pour celer leurs liens vis-à-vis des autres.

Cy Lecerf Maulpoix – HĂ©riter, ce serait donc aussi rĂ©clamer et transformer ce qui a Ă©tĂ© dĂ©robĂ© ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Dans la question de l’hĂ©ritage se loge aussi celle de la subversion. On peut conjuguer les mĂ©moires de rĂ©sistances, subvertir les hĂ©ritages qui nous ont Ă©tĂ© imposĂ©. C’est ce que fait par exemple Bintou DembĂ©lĂ© en chorĂ©graphiant Les Indes Galantes. Qu’est-ce qu’on fait d’une piĂšce aussi coloniale ? Dans son travail avec Clement Cogitore Ă  l’opĂ©ra Bastille, Bintou DembĂ©lĂ© a proposĂ© une « sub-version Â», version underground et hĂ©rĂ©tique de la partition du « MaĂźtre Â», en fonction d’enjeux contemporains. Les Indes galantes de Rameau, c’est assez fort en terme de soft power. C’est la galanterie française Ă©tendue au monde entier, avec ses codes et maniĂšres de vivre, de s’habiller. L’envers extrĂȘme de l’homme galant, c’est le nĂšgre ou l’indien.

Bien sĂ»r, il y a des moments oĂč il faut abattre des statues, des Ă©lĂ©ments qu’on ne peut pas tolĂ©rer. Parfois il faut garder une trace. Il n’y a pas de mode d’emploi gĂ©nĂ©ralisable. Sinon cela perdrait son sens.

Mais on choisit aussi ses ancĂȘtres. L’Europe ne se rĂ©duit pas Ă  l’Occident moderne colonialiste et capitaliste. Il y a d’autres histoires que des auteurs comme Sylvia Federici ont dĂ©veloppĂ©es. Je me reconnais dans les sorciĂšres, les hĂ©rĂ©tiques, les communards, les suffragettes, les spartakistes de Berlin
. Un des objectif de l’exposition La sagesse des lianes au Centre international d’art et du paysage de VassiviĂšre [2] Ă©tait de mettre en rĂ©sonance les radicalitĂ©s des mondes afrodiasporiques avec celles des Nords.

 

Cy Lecerf Maulpoix – Si le marronnage comme tu le soulignes, existe Ă  la fois dans la plantation et hors d’elle, qu’il recoure « Ă  l’anonymat des villes ou Ă  l’ombre des forĂȘts Â», c’est cependant la forĂȘt qui, cette fois-ci devient un espace privilĂ©giĂ© pour une  « cosmopoĂ©tique du refuge Â» dans ton livre. Pourquoi ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Le marronnage historiquement se produit majoritairement dans des lieux forestiers. Mais il est important de ne pas s’arrĂȘter au premier degrĂ©.

Il s’agit moins de la forĂȘt au sens botanique que du geste mĂȘme de cultiver la forĂȘt, cultiver l’ombre, l’ombre protectrice. Cette ombre on peut la cultiver au cƓur de la citĂ©, voire de la smart city. C’est l’usage qu’en fait Ernst JĂŒnger dans son TraitĂ© du rebelle ou le recours aux forĂȘts. La forĂȘt, c’est l’ombre, l’opacitĂ©. S’il y a une chose par laquelle passe le pouvoir, c’est l’injonction de la transparence. Ce qui nous guette, c’est la menace de perdre notre ombre, c’est Ă  dire de devenir des spectres.

Par ailleurs l’étymologie du mot forĂȘt renvoie au dehors. L’Occident, n’est pas le premier Ă  utiliser cette opposition entre espace sauvage et civilisĂ©, elle s’esquisse dĂ©jĂ  dans des grande sociĂ©tĂ©s hiĂ©rarchisĂ©es comme celle de Sumer, notamment avec le mythe de Gilgamesh : l’un de ses premiers actes hĂ©roĂŻques est de tuer l’esprit de la foret.

Cy Lecerf Maulpoix – Une partie de l’écologie blanche dĂ©montre un intĂ©rĂȘt grandissant pour des maniĂšres d’ĂȘtre au monde, des rapports autochtones au vivant. Dans quelle mesure celles-ci relĂšvent selon toi d’une appropriation problĂ©matiques ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Cela rejoint des questions liĂ©es Ă  des formes d’extractivisme, d’ Â« orientalisme Â» au sens d’Edward SaĂŻd, ou comment l’occident se produit lui-mĂȘme Ă  travers le portrait de l’autre. Pour aller vite, la naturalisation positive de l’indigĂšne et la naturalisation nĂ©gative se rejoignent, le bon sauvage et le mĂ©chant cannibale, ce sont les deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille. Comme la rĂ©serve naturelle et la mine, c’est complĂ©mentaire.

Lorsque les africains dĂ©couvrent les premiĂšres caravelles portugaises, ils vont reprendre la figure de sirĂšne sur la proue du bateau, l’enchevĂȘtrer avec leurs gĂ©nies des eaux et en faire Mami Wata, une nouvelle divinitĂ©. Il s’agit alors d’une appropriation, d’un usage dĂ©viant d’un Ă©lĂ©ment europĂ©en, en vue d’autres fins.

Cy Lecerf Maulpoix – S’agit-il de ce mouvement carnavalesque que tu dĂ©cris souvent ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Le « carnavalesque Â» renvoie pour moi Ă  une dimension de retournement, de torsion vis-Ă -vis de l’ordre social. C’est aussi ce qui m’intĂ©resse dans le mouvement de la liane. La torsion de la parole poĂ©tique, son opacitĂ© constitue un appel au dĂ©chiffrement, et donc Ă  reprendre le fil. La parole poĂ©tique tout comme la parole des devins-guĂ©risseurs donne des Ă©lĂ©ments, des indices, des pistes, mais elle n’explique pas tout, ce qui fait son efficacitĂ© c’est justement son inachĂšvement. Elle offre donc toujours plusieurs lectures possible, elle est par essence polyphonique. L’opacitĂ©, c’est l’équivalent de l’humus d’oĂč peut surgir aussi bien une fleur, qu’un lĂ©gume ou un arbuste. Penser poĂ©tiquement, c’est faire confiance en l’intelligence de ceux qui traversent nos textes, c’est avoir foi en leur capacitĂ© de reprise.

 

Cy Lecerf Maulpoix – Si le liannaj permet aussi de figurer l’alliance entre diffĂ©rents mouvements minoritaires ou de luttes sociales, comment distinguer les complicitĂ©s nĂ©cessaires des alliances toxiques ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – Je me questionne toujours sur le terme d’alliance. Mais on n’a pas dix mille mots pour parler de la possibilitĂ© d’enlianer les luttes. Comme l’analyse bien Barbara Stiegler, la force du nĂ©olibĂ©ralisme en tant que dispositif, c’est qu’il parle au nom du vivant. Il nous propose un rĂ©cit, une histoire sur la vie. La puissance d’assimilation, de rĂ©cupĂ©ration qu’a le nĂ©olibĂ©ralisme nous oblige Ă  ĂȘtre toujours prĂȘts Ă  se dĂ©faire de certains mots, Ă  quitter certaines positions quand elles sont phagocitĂ©es. Comme les Marrons, il faut toujours tenter d’ĂȘtre lĂ  oĂč on ne nous attend pas, et s’attendre Ă  ce que nos nouvelles positions soit rĂ©cupĂ©rĂ©es.

Les alliances dont il faut se dĂ©fier sont celles qui sont liĂ©es Ă  des intĂ©rĂȘts dominants mĂȘme s’ils se prĂ©sentent sous la forme d’une bienveillance. Je parle lĂ  d’une bienveillance qui maintient une position surplombante, une sorte de continuation de la mission civilisatrice. Jean Baudrillard dĂ©crivait dĂ©jĂ  la sociĂ©tĂ© de consommation comme une sociĂ©tĂ© de bienveillance. Aujourd’hui, nous sommes au summum de ça. Dans la « bienveillance Â», il y a une forme de « sur-veillance Â» insidieuse qui prĂ©tend veiller Ă  notre bien.

Cy Lecerf Maulpoix – Face aux quĂȘtes de visibilitĂ© dans l’espace public ou les mĂ©dias au sein de nombreuses luttes, cette opacitĂ© que tu Ă©voques plusieurs fois n’a-t-elle pas aussi Ă  voir avec un sabotage, avec cette capacitĂ© Ă  se dĂ©rober aux regards, Ă  la surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e ? À discrĂštement ou secrĂštement court-circuiter les mĂ©canismes d’oppressions et d’exploitation ?

DĂ©nĂštem Touam Bona – D’un cĂŽtĂ©, je soutiens les luttes lĂ©gitimes pour avoir accĂšs Ă  la visibilitĂ©, quand on est balayeur chez Canal + par exemple, on n’existe pas. Cette demande de visibilitĂ© est lĂ©gitime dans la mesure oĂč elle correspond Ă  une exigence de participation Ă  l’espace public. Le problĂšme, c’est quand cela devient une obsession, quand l’on n’interroge plus la structure mĂȘme de la reprĂ©sentation qui peut ĂȘtre toxique. De tout temps, lorsque l’on met trop l’accent sur la visibilitĂ©, ce qui prend le pas sur des combats rĂ©els, c’est la promotion de sa propre posture et de ses propres intĂ©rĂȘts.
Personne n’échappe Ă  ces tentations. L’exigence de visibilitĂ© est lĂ©gitime mais portĂ©e Ă  un certain point elle devient toxique. On n’a jamais Ă©tĂ© dans une sociĂ©tĂ© aussi narcissique, la sociĂ©tĂ© du spectacle et du contrĂŽle vont ensemble.
Il n’y a pas de solution a priori. Il y a toujours un Ă©quilibre Ă  trouver entre diffĂ©rentes stratĂ©gies. Je ne suis pas l’activiste ou le militant type. Je fais ce que je peux en Ă©crivant, en participant Ă  des projets de crĂ©ation. Je pense qu’on va vers des pĂ©riodes oĂč il va falloir rĂ©-apprendre Ă  agir de façon dissidente, furtive, subversive sans le dĂ©crĂ©ter ou le dĂ©clamer. On va vers des pĂ©riodes sombres. On ne peut pas attendre que cela arrive, il y a des choses que l’on peut dĂ©jĂ  faire dans le clair-obscur, au niveau de l’intime, de l’action politique ou militante. Il faut rĂ©habiliter cette modalitĂ© mineure.

On ne retient par exemple de la chute du mur de Berlin que le moment de sa chute. Alors que ce qui l’a rendu possible, c’est un temps Ă©norme, nourri d’une multitude de de micro-actions, de gestes mineurs pour faire trembler, fissurer l’ordre dominant.
C’est important de prendre une Bastille, d’abattre un mur, de dĂ©boulonner une statue, mais si on ne se focalise que sur ça, on oublie toute une Ă©cologie de codes, de pratiques, de gestes mineurs qui introduisent une variation dans l’ordre et qui vont rendre possible l’insurrection, voire une rĂ©volution.

Pour Ă©couter ou lire DĂ©nĂštem Touam Bona :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/par-les-temps-qui-courent/denetem-touam-bona-ecrivain-5682448

https://www.terrestres.org/author/denetemdouambona/

Illustration, Â« La sagesse des lianes Â», exposition sur l’Île de VassiviĂšre

Notes

[1] La Sagesse des lianes, Post-Ă©ditions, 2021, p.73

[2] https://www.youtube.com/watch?v=Dj7swAdi_HE

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Source: Contretemps.eu