Les Gilets jaunes sortent du cadre du mouvement social traditionnel. Il regroupe des précaires et des salariés qui n’ont pas l’habitude de lutter. Cette révolte prend des formes nouvelles et s’appuie sur l’action directe avec le blocage des flux économiques. Les Gilets jaunes vont laisser une trace comme mouvement autonome de classe. 

La révolte des Gilets jaunes sort du petit mouvement social balisé. Le pouvoir en place et l’Etat savent parfaitement faire face à des grèves de la fonction publque qui se bornent à défendre le statut de fonctionnaire. Mais les Gilets jaunes deviennent un phénomène en rupture avec ce qui est attendu. Sa composition sociale regroupe des exploités qui n’ont pas l’habitude de lutter. Son organisation ignore ou rejette les médiations politiques et syndicales. L’action directe reste le moteur du mouvement avec des occupations, des blocages et des manifestations sauvages.

Le mouvement des Gilets jaunes est comparable à la révolte de Mai 68 dans son bouleversement des pratiques de lutte. Les Gilets jaunes affirment leur autonomie par rapport aux règles de bienséance envers les pouvoirs politiques, économiques, médiatiques. Cette communauté en lutte agit de manière pragmatique, sans se préoccuper du cadre de la légalité qui obsède tant les syndicats et partis. La revue Temps critiques propose une compilation de ses analyses et observations sur ce mouvement inédit dans le livre L’événement Gilets jaunes.

 

                      

 

Nouvelle forme de révolte

 

Le texte « Sur le mouvement des Gilets jaunes » est publié le 29 novembre 2018. Il tente de comprendre la nouveauté de cette révolte. Le terme de jacquerie est rapidement utilisé pour définir les Gilets jaunes. L’historien Gérard Noiriel évoque les cahiers de doléances de la Révolution française qui ont permet de propager la révolte sur tout le territoire français, comme les réseaux sociaux aujourd’hui. La révolte contre l’écotaxe ne peut pas se réduire à une revendication de petits patrons. C’est avant tout l’augmentation des prix et du coût de la vie quotidienne qui est attaqué. La connaissance de la situation d’exploitation ne passe pas par une « conscience de classe ». Face à la dureté des rapports sociaux, les Gilets jaunes affirment une exigence de justice, d’égalité, de fraternité.

Le surgissement de cette révolte sort du cadre de la vieille gauche. Ce n’est pas une mobilisation corporatiste et il n’y a aucun appel à la convergence des luttes traditionnelles. Ce mouvement affirme immédiatement sa détermination et sa capacité à rassembler. Beaucoup participent à leur première manifestation. Le mouvement semble indifférent à la légalité. Il ne cherche pas à négocier et ne déclare pas les points de blocage. Les Gilets jaunes ne critiquent pas le capitalisme mais quelques grosses entreprises et surtout les figures du pouvoir.

 

Le texte « Sur cette révolte en général et sur celle des Gilets jaunes en particulier » est publié le 10 décembre 2018. Le mouvement valorise la casse et le blocage comme des moyens de lutte indispensable pour se faire entendre. Les manifestations des 1er et 8 décembre dressent des barricades, caillassent des banques, saccagent des quartiers de luxe.

Le mouvement évolue avec des revendications qui dépassent largement l’écotaxe et remettent au centre la « question sociale ». Les conditions de vie et le pouvoir d’achat restent au cœur des préoccupations. Mais les syndicats ont du mal à soutenir se mouvement. Les syndicats, même « radicaux », défendent les individus en tant que travailleurs, avec leur statut et leur position hiérarchique. Les syndicats ne remettent pas en cause cet ordre-là et encore moins le travail lui-même. Ensuite, les Gilets jaunes luttent pour une augmentation de leurs revenus sans évoquer précisément les salaires.

Le mouvement lycéen concerne la jeunesse des banlieues. D’habitude, ce sont les lycées de centre-ville avec des jeunes fortement conscientisés qui se mobilisent. Mais sur des positionnements idéologiques généraux qui laissent insensibles les autres lycéens. Les élèves des établissements techniques sont ceux qui se sentent le plus proches de la misère sociale et du mépris de classe que ressentent les Gilets jaunes.

Un collectif de lutte se construit dans le mouvement. Mais les Gilets jaunes n’affirment aucune identité corporatiste. « Et ils ne viennent pas pour la défense d’un statut qui leur a valu de rester isolés il y a encore quelques mois,  mais pour tout autre chose, la solidarité, un sentiment partagé d’exploitation et de domination au-delà des particularités professionnelles ou générationnelles », observe la revue.

 

Le texte « Une tenue jaune qui fait communauté » est publié le 27 décembre 2018. De nouvelles formes de luttes semblent rompre avec le fil historique de la lutte des classes. Les mouvements Occupy ou le 15-M en Espagne mais aussi Nuit debout ne s’appuient plus sur le blocage de la production à partir des entreprises. La question de la généralisation de la grève n’est pas posée. Les Gilets jaunes s’inscrivent dans cette dynamique.

Ce n’est plus sur le lieu de travail que se forme la communauté de lutte. « Ce n’est pas à partir du rapport de travail qu’ils interviennent, mais à partir de leurs conditions de vie et de leur inexistence sociale », analyse la revue. Les Gilets jaunes apparaissent comme un mouvement autonome. Mais leur auto-organisation semble éloignée des conseils ouvriers. C’est davantage une organisation pratique et immédiate.

 

          Les Gilets jaunes seront de nouveau dans la rue samedi pour l'acte 26.  

Structuration et revendications

 

Le texte « Ce qui dure dans le mouvement des Gilets jaunes » est publié le 12 janvier 2019. Les idées politiques des Gilets jaunes restent proches de celles de la gauche citoyenniste. C’est davantage un mouvement pour la justice sociale qu’une humeur anti-fiscale de petits patrons. Néanmoins, les Gilets jaunes semblent reprendre les discours de la gauche qui attaque la finance et les grands patrons plutôt que le patronat en tant que classe sociale. Le petit entrepreneur reste rarement ciblé. Ce mouvement n’attaque donc pas la propriété des moyens de production. Les Gilets jaunes travaillent rarement dans des grandes entreprises. Ils n’évoquent pas la grève et le rapport d’exploitation. Ils préfèrent attaquer directement la domination de l’Etat.           

Des formes d’organisation traditionnelles émergent dans les villes qui abritent les manifestations du samedi. Ces structures semblent plus idéologiques et éloignés des ronds-points et péages présents dans des zones plus périphériques. L’initiative de Commercy reproduit le formalisme des assemblées démocratiques. Les Gilets jaunes de la périphérie privilégient l’action directe et la forme réseau. La prise de décisions collective ne passe pas par des réunions spécifiques. Cette forme réseau ne sépare pas la lutte de la vie quotidienne.

 

Le texte « Dans les rets du RIC » est publié le 28 février 2019. Le mouvement semble s’essouffler. Pour se relancer, il ne se tourne pas à nouveau vers l’action directe mais privilégie les revendications citoyennes. Le mouvement cherche à perdurer quitte à s’institutionnaliser. Le RIC est présenté comme la revendication unique qui doit résoudre tous les problèmes. « Une référence appuyée au RIC qui, pourtant, ne trouve grâce dans aucune autre fraction de la population démunie et travailleuse et qui, par ailleurs, n’est pas véritablement discutée, sur le fond, au sein des Gilets jaunes », observe la revue.

Le RIC vise également à pacifier et à résoudre les problèmes sans conflits, sans grèves ni manifestations. Le RIC s’apparente à une révolution citoyenne qui ne vise pas le patronat, les licenciements ou la fixation des revenus. C’est un instrument simplement technique qui doit limiter la corruption des politiciens. La compétence d’experts pour guider le peuple dans ses décisions n’est pas questionnée. Le RIC ne pose pas la question du pouvoir. Il privilégie l’action individuelle du vote plutôt que l’action collective et la démocratie directe.

 

        

Perspectives de lutte

 

Le texte « Gilets jaunes : sur la ligne de crête » est publié le 22 mars 2019. Le mouvement veut renverser « le système ». Pourtant c’est Macron et une oligarchie de très riches qui sont visés par les slogans. Néanmoins, le discours du peuple contre les 1% reste particulièrement diffusé avant les Gilets jaunes par la France insoumise et son populisme de gauche, des journaux comme Le Monde diplomatique ou les mouvements Occupy. L’analyse du capitalisme dans les tracts reste limitée et cible surtout la finance.

Le mouvement ne parvient pas à s’étendre. Les jonctions avec les lycéens puis avec la grève interprofessionnelle du 5 février échouent. Les Gilets jaunes se méfient de la tarte à la crème de la « convergence des luttes » qui additionne des luttes séparées. La manifestation commune avec la Marche pour le climat révèle des divergences sociales et politiques. Mais les Gilets jaunes se retrouvent sur les actions de blocage de l’économie et sur les actions de soutien aux salariés en lutte.

Les assemblées font songer au mouvement Nuit debout. Le formalisme démocratique rentre en contradiction avec l’idée d’une libre prise de parole. La forme organisationnelle se développe, coupé de sa forme décisionnelle. Malgré sa tentative d’organiser les manifestations, le déroulement continue de lui échapper. C’est à travers l’action collective que le mouvement fait l’expérience pratique d’un monde qu’il ne veut plus subir. L’action directe reste le moteur du mouvement.

 

Le mouvement soutient des grévistes en lutte. Les Gilets jaunes deviennent une force qui fait peur aux directions patronales. Ils se rendent dans un Carrefour pour soutenir des salariés en lutte. Cette « convergence des lutte » n’est pas décidée par les états-majors syndicaux mais relève de la solidarité de classe. Néanmoins, la présence des Gilets jaunes sert aux bureaucrates syndicaux pour négocier avec la direction. Les Gilets jaunes veulent bien soutenir des grévistes en lutte, mais ne veulent pas cautionner les stratégies syndicales.

Le texte « Si tu as envie de vivre, tu décourbes ton dos » est publié en février-mars 2019. Le soulèvement des Gilets jaunes révèle le passage d’un ressentiment individuel partagé par un grand nombre à une révolte collective. Ce mouvement apparaît beaucoup trop « sauvage » pour la gauche des enseignants et des cadres de la fonction publique. Les Gilets jaunes ne respectent rien, ni le politiquement correct dominant, ni la légalité républicaine.

Les patrons sont visés mais pas forcément en tant qu’exploiteur. Mais ils sont considérés comme des riches qui profitent du système. Les patrons ont lâché des primes importantes, ce qui révèle leur peur. Ils se sont même sentis menacés physiquement.

   

Analyse d’une révolte

 

La revue Temps critiques propose des analyses qui permettent de comprendre la singularité du mouvement des Gilets jaunes. Les textes refusent d’idéaliser ou de discréditer cette révolte. Leurs auteurs participent au mouvement, mais gardent un recul critique. Ils tentent de décrire les forces et les faiblesses de ce soulèvement inédit.

La revue Temps critiques propose une bonne critique de la gauche et des mouvements sociaux traditionnels. Les Gilets jaunes se distinguent des syndicats qui défendent avant tout le travail dans une logique corporatiste. Les Gilets jaunes luttent à partir de leurs conditions de vie, sans se référer à leur profession singulière.

La revue Temps critiques observe les postures des gauchistes et des libertaires qui se recroquevillent sur leur identité idéologique. Les militants ne comprennent pas ce mouvement qui ne se réfèrent pas un folklore militant ou syndical mais part des conditions de vie des exploités. La revue propose également une bonne critique de la « convergence des luttes » comme une addition de conflits sectoriels chapeautée par un syndicat ou un parti. Les Gilets jaunes favorisent le soutien direct aux salariés en lutte, plutôt que les démarches à l’égard des directions syndicales.

La revue Temps critiques montre également les limites du mouvement des Gilets jaunes. Cette révolte émerge dans l’action directe, depuis les ronds-points et les péages. Mais elle s’enlise dans les méandres de la routine militante. Les gauchistes imposent leurs schémas et leurs formes de lutte éculés à un mouvement sauvage et spontané. Les assemblées valorisent le formalisme démocratique et les discussions. Mais ces espaces ne permettent pas toujours de s’organiser pour agir. Les assemblées peuvent même déboucher vers un inoffensif catalogue de revendications. Le mouvement ne propose aucune perspective de rupture avec le capitalisme et s’enlise alors dans des revendications bien tièdes.

 

La revue Temps critiques observe les limites d’un mouvement qui n’est pas ancré dans les entreprises et qui délaisse la grève comme pratique de lutte. Le blocage des flux prime sur le blocage de la production et des entreprises. La revue Temps critiques estime que cette évolution des luttes s’explique par les mutations du capitalisme. En revanche, la revue Temps critiques en vient à congédier la lutte des classes et la grève comme perspective.

Cette revue semble conserver une vision traditionnelle du prolétariat qui se réduit à l’ouvrier d’usine en bleu de travail. La classe des exploités a effectivement évolué. Mais elle n’a pas disparu. Les travailleurs de la logistique, les aides à domiciles, les intérimaires, les employés du secteur des services et toute la composition sociale des Gilets jaunes dessinent bien les contours d’une classe d’exploités. En revanche, il est évident que la conscience de former une classe unifiée a disparu. Mais « la communauté Gilets jaunes » s’apparent bien à des exploités en lutte. Les Gilets jaunes partent de leurs conditions de vie.

En revanche, il faut noter que les actions contre les patrons ou même les grèves n’ont pas rythmé ce mouvement. La lutte des classes vise surtout l’Etat et le gouvernement. Les patrons sont surtout ciblés en tant qu’habitants des quartiers riches. Ils n’empêchent qu’ils ont eu peur et se sont sentis visés en tant que classe d’exploiteurs. Le mouvement peut perdurer ou resurgir sur une autre forme. Sa force repose sur l’action directe et la spontanéité. Sa limite est révélée par l’absence de blocages d’entreprise. Il lui manque également des réflexions stratégiques pour réfléchir sur le long terme et envisager des pistes de rupture avec le monde marchand.

Source : Temps critiques, L’événement Gilets jaunes, A plus d’un titre, 2019

Pour aller plus loin :

Le mouvement des Gilets jaunes

L’insurrection en gilets jaunes

Gilets jaunes et nouvelles formes de lutte

Réflexions sur les gilets jaunes

Gérard Noiriel, historien en gilet jaune

Edwy Plenel, journaliste en gilet jaune

Une analyse du mouvement de 2016

Révoltes et théories révolutionnaires des années 1968

L’explosion de Mai 68 à Lyon

Articles liés :

Radio : #GiletsJaunes – Émission EC=2 / Exercice de critique à partir de l’actualité (2), publié sur le site Vosstanie le 15 décembre 2018

Textes sur les Gilets jaunes publiés dans le blog de la revue Temps critiques

Temps Critiques, Ce qu’il peut rester du mouvement des Gilets jaunes, paru dans lundimatin#196 le 17 juin 2019

Sur les Gilets jaunes / pistes bibliographiques, publié sur le site DDT21

Sur les Gilets jaunes / sommaire du feuilleton, publié sur le site DDT21

Max Vincent, Remarques critiques sur le mouvement des Gilets jaunes, publié sur le site L’herbe entre les pavés en avril 2019

Toulouse : retour sur 10 mois de commission action des Gilets Jaunes, publié sur le site 19h17

Site du journal Jaune


Article publié le 12 Déc 2019 sur Zones-subversives.com