Si la prise de ce territoire fut rendue possible, c’est grâce à la déstabilisation du régime de Bachar Al-Assad, provoquée par le soulèvement syrien de 2011. Pourtant, tantôt niée, tantôt mal comprise, la révolte populaire menée en Syrie — dont Idleb constitue le dernier vestige territorial — ferait figure, selon ses partisans, de « révolution oubliée ». En peinant à réfléchir ces deux événements conjointement, les représentations françaises illustrent aussi la réalité du terrain, marquée par l’antagonisme entre rebelles syriens et combattant·e·s kurdes. Dans un moment d’ébullition sociale marqué par le mouvement des Gilets jaunes, les enseignements tirés de ces deux expériences ont été réinvestis singulièrement par les milieux radicaux français.



(Paru dans lundimatin#208, le 19 septembre 2019)

Mars 2018, la Ghouta orientale, une banlieue populaire de Damas, essuie de terribles bombardements. Le régime de Bachar Al-Assad et ses alliés russes et iraniens s’apprêtent à reprendre l’un des derniers fiefs de la révolution débutée en 2011. Si les grands médias documentent massivement l’horreur de l’offensive, le silence de la gauche radicale est pesant. Tentant de briser ce mutisme, des voix pointent « le degré d’incompréhension pour ne pas dire d’indifférence, de la gauche française envers ceux qui depuis 2011, avaient remis à l’ordre du jour la question révolutionnaire » [1]. Vaine ambition. L’enthousiasme pour la révolte est retombé depuis trop longtemps. L’espoir de la gauche au Moyen-Orient brille encore, mais éclaire une autre partie de la Syrie : le Rojava.

Le 26 du même mois, sur la façade de l’université de Bordeaux, trois bannières claquent au vent ; deux d’entre elles sont jaunes et vertes, la troisième est noire : « Les drapeaux des Unités kurdes de protection du peuple YPG/YPJ flottent sur la fac occupée de Bordeaux, — les comités Vietnam avaient agité la France au printemps 68 — faisons débuter ce printemps 2018 par un soutien actif à nos camarades du Rojava, qui se battent eux aussi contre le fascisme et l’impérialisme ! » [2]. Cette déclaration du collectif « Pavé brûlant » intervient alors que le Kurdistan syrien subit l’assaut de l’armée turque. Quelques jours seulement après la prise de la ville d’Afrin, jusque-là tenue par le parti kurde PYD (Parti de l’union démocratique), cette manifestation de solidarité n’est ni isolée ni nouvelle. Après le Chiapas ou la Palestine, la « révolution du Rojava » a su s’imposer comme l’une des luttes transnationales les plus soutenues par la gauche.

Comment expliquer qu’en l’espace de quelques années seulement, la petite province du nord-est de la Syrie ait pu éclipser à ce point la grande révolte populaire syrienne de 2011 ?



Rojava : zone à défendre

Pour le comprendre, revenons à la fin de l’été 2014. Les projecteurs du monde entier mettaient alors en lumière la résistance d’une autre ville kurde du nord-est de la Syrie, attaquée cette fois-ci par l’État islamique. « Avec la bataille de Kobané, j’entends parler pour la première fois de milices kurdes qui avaient pris des villes. Je finis par m’intéresser à leurs idées et découvrir qu’elles étaient proches des miennes », se rappelle Alexandre*, attablé à une terrasse marseillaise. Le jeune homme, membre d’un collectif libertaire issu de la loi Travail, raconte avoir découvert à cette occasion le Rojava, un territoire autonome de facto, composé de trois cantons et administré par le parti kurde PYD (Parti de l’union démocratique), organisation-sœur en Syrie du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). C’est à la fin de l’année 2011, alors que la Syrie est agitée depuis près d’un an par une vague de manifestations sans précédent, que le PKK, originaire de Turquie, a réussi à tirer son épingle du jeu. En envoyant combattant·e·s et militant·e·s et en s’appuyant sur le PYD, il est parvenu en quelques mois seulement à prendre le contrôle du Kurdistan syrien. Il faudra ensuite attendre quelques années, et l’offensive de Daesh sur ces territoires, pour que parvienne en France l’écho de ces événements.

Depuis la bataille, le Kurdistan a peu à peu irrigué la gauche radicale française. Les universités occupées du printemps 2018 en portent les traces : « PKK ! », peut-on lire en lettres rouges dans les couloirs de la fac de Paris 8 ; « Beji Beji Beji Rojava », tapisse ceux de l’ENS Ulm. En 2015, c’était à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes que des habitant·e·s cagoulé·e·s paradaient aux côtés d’une banderole de soutien au Kurdistan. Sur le plan matériel, de nombreuses campagnes d’envoi de livres, de pansements ou d’argent ont été organisées ces dernières années. Enfin, marchant dans les pas des Brigades internationales de la Guerre d’Espagne, plusieurs Français·e·s sont parti·e·s depuis 2015, combattre aux côtés des Kurdes ou « aider la révolution » dans le civil. Si, seuls les services de renseignements sont capables de chiffrer précisément leur nombre, depuis 2014 on estime à moins d’un millier le nombre de départs d’Occidentaux (grecs, espagnols, américains, italiens, allemands) sur place, et à moins d’une cinquantaine pour les internationalistes français.

Aussi divers soient-ils, une large partie des protagonistes de ces différentes formes de solidarité internationale sont issus, de près ou de loin, du milieu contestataire ravivé par une agitation sociale et politique en recrudescence sur le territoire français depuis 2016 au moins. Ils sont à l’origine de nombreux groupes : « le Comité anarchiste de soutien à Kobané », « la Communauté femme kobané », ou encore « le Collectif Marseille-Rojava ». S’y côtoient des jeunes politisés à l’occasion du Mouvement contre la loi Travail ou proches des milieux autonomes et féministes, des militants du syndicat Solidaires et d’autres provenant d’organisations anarchistes, comme Alternative libertaire ou la Coordination des groupes anarchistes.

Si, de son côté, la gauche institutionnelle, de la France insoumise au Parti communiste, historiquement plus proche des mouvements kurdes, se contente d’un appui diplomatique et événementiel, fait de prises de paroles publiques et d’interventions à l’Assemblée nationale, les milieux libertaires, quant à eux, se sont rapidement distingués par un soutien actif en faveur du Kurdistan syrien.

Importer le Rojava

Pour beaucoup d’entre eux, les circulations avec le Rojava ne sont pas unilatérales. Loin des fantasmes de la DGSI relayés récemment par le site Médiapart [3], ce n’est pas le « savoir faire » militaire qu’entendent importer ces militants (qui ne se résument pas qu’à ces « douze revenants » partis combattre sur place), mais bien de nouvelles idées politiques. En témoigne la formation à Paris en 2015, d’Initiative pour le confédéralisme démocratique », un groupe qui entend « promouvoir ce projet politique (…) en mettant en œuvre, là où nous vivons, cette politique par des actions concrètes » [4]. Il s’est livré, dans les années qui suivent sa création, à une large diffusion des idées en provenance du Kurdistan. Pour présenter les théories kurdes, des rencontres sont organisées dans des universités parisiennes ou des squats toulousains, sur le territoire en lutte de Bure, ou encore, à quelques dizaines de kilomètres de ce dernier, dans un local associatif de la petite ville de Commercy.


Article publié le 15 Oct 2019 sur Paris-luttes.info