Nous avons demandé à un ami, qui garde un œil attentif à la situation au Liban, de nous en parler. Il a commencé par revenir pour nous sur les événements des derniers jours.
Depuis la dernière semaine, il y a eu des feux de forêt qui se sont déclenchés dans plusieurs parties du pays. Le gouvernement n’était pas capable d’éteindre les feux par lui-même. C’était surtout la défense civile qui s’est mobilisée pour combattre les incendies. Il faut savoir que la défense civile est composée de volontaires qui ne sont pas payés et qui demandent de l’être depuis des dizaines d’années. Ils ont déjà fait des manifestations où ils demandaient à devenir des employés payés. Dans une des manifestations, ils voulaient aller en mer et ne pas revenir tant qu’ils ne seraient pas payés. Ils étaient prêts à donner leur vie. Au Liban, la défense civile est considérée comme venant du peuple et pas du gouvernement. Ils ont été les premiers à bouger pour éteindre le feu, mais ce n’était pas suffisant. Le feu dépassait leurs capacités. Les feux arrivent toujours dans cette période au Liban. C’est la fin de l’été juste avant que l’hiver commence. Tout est sec, le feu peut se déclencher à tout moment.

Chaque fois qu’il y a des incendies, le pays utilise des hélicoptères qui ont été achetés pour combattre les feux de forêt. Cette fois spécifiquement tous les hélicoptères étaient en maintenance, donc rien n’a bougé de ce côté. Par conséquent, le peuple libanais, des gens de tous les milieux, sans barrière de religion ou de parti, ont commencé à s’organiser sur les réseaux sociaux pour acheter de l’eau.

Alors que les différents partis du gouvernement s’accusaient mutuellement à la télévision, le peuple libanais a vu qu’il était seul avec la défense civile pour régler le problème. D’une certaine manière, ce peuple qui était très opprimé s’est éveillé et a compris qu’aucun parti et aucun groupe religieux n’a pu sauver le pays. Il s’est rendu compte que s’ils étaient capable d’arrêter un feu aussi grand, ils seraient capable d’arrêter la corruption politique. Une grande manifestation est donc prévue le dimanche 20 octobre par rapport à tout ce qui arrive dans le pays. Mais les gens ont commencé à sortir dans la rue le jeudi (17 octobre) : des dizaines de personnes d’abord, puis des vingtaines et rapidement des milliers. Ça s’est répandu dans toutes les provinces, dans tous les villages et toutes les villes. Les gens se sont rendus compte qu’ils n’avaient pas besoin d’aller à Beyrouth pour faire le mouvement.

Deux jours après que les feux ont été éteints, le gouvernement n’a pas parlé des réparations qui pourraient avoir lieu partout dans le pays, comme la reforestation par exemple. Il n’a rien dit. Il a plutôt annoncé une nouvelle taxe sur l’application WhatsApp, qui est internationalement gratuite. It’s the only thing we have for free ! (« C’est la seule chose que nous avons de gratuit ! »). Si on rapporte cela à l’instabilité économique des dernières semaines que le gouvernement cherche à masquer et à son incapacité par rapport aux feux de forêts, la taxe sur WhatsApp a été la goutte de trop.


Quel est le rapport entre la population libanaise et le gouvernement ?
Les gens qui dirigent le pays sont des warlords (« seigneurs de guerre »). Ils ont fait la guerre civile et ont continué à diriger leurs partis. Les gens sentent que sans ces leaders, ils ne peuvent rien accomplir. Ils votent pour eux, sans autre espoir. Maintenant, des milliers de personnes sont dans les rues. Énormément de gens politisés, qui sont dans la rue contre leurs propres leaders. Plutôt que de s’accuser mutuellement, chaque communauté demande des comptes à ses propres chefs. Dans les régions chrétiennes, les chrétiens veulent que les chefs chrétiens dégagent, rendent l’argent ou soient emprisonnés. Les sunnites demandent la même chose pour leurs leaders et les chiites aussi. Même dans la ville de Nabatieh, qui est au sud du Liban et dirigée par le Hezbollah et où il n’y a jamais de manifestation, les gens sont en train de contester leurs dirigeants. C’est la première fois que le pays s’unit contre son gouvernement. Les partis vont à la télévision pour dire qu’ils supportent le peuple qui manifeste, mais le peuple manifeste partout contre tous les partis.

Le peuple libanais est très opprimé. Le pays est dans la merde. Les équipements pour arrêter les manifestations sont parmi les plus avancés du monde. Mais pour arrêter les feux de forêt, ou pour faire quoi que ce soit qui serve la population, rien. Le gouvernement a des centaines de milliers de compte WhatsApp pour espionner la population. Nous avons les caméras, la surveillance 24/7, des policiers undercover dans toutes les rues, qui connaissent tout le monde. Ils peuvent sortir des centaines de raisons pour mettre n’importe qui en prison. Il n’y avait pas d’eau pour éteindre les feux, mais pour les canons qui servent à réprimer les manifestants, aucun problème. Ils disent avoir installé les caméras à cause des attaques terroristes, mais on sait très bien qu’ils n’en ont pas besoin et qu’elles ne servent pas à ça.

Depuis quelques mois au Liban les politiciens parlent de couper le salaire des militaires de moitié. Ça fait deux semaines qu’ils ont arrêté de fournir de la nourriture pour l’armée libanaise. La corruption est arrivée jusque là. C’est le même problème pour tout le monde, le soldat comme le citoyen normal. Ils ne pensent même pas à garder l’armée de leur côté, ils veulent seulement voler le plus d’argent possible. Même la police n’est plus clairement du côté du gouvernement. Ceux qui sont mieux payés et qui sont utilisés pour contrôler les foules, les policiers anti-émeute, les policiers proches du gouvernement, continuent à les défendre, mais ça ne fonctionne plus si bien. À plusieurs endroits, les policiers refusent de réprimer les manifestants. Autour du parlement, c’est très sensible, puisque c’est seulement une garde rapprochée de gardes du corps et de policiers choisis qui travaillent là. Les flics aussi en ont marre de toutes les taxes du gouvernement et de la corruption.

Une vidéo est devenue virale : une vieille femme parle à un soldat, et on peut voir dans ses yeux qu’il voudrait parler mais il a l’ordre de ne rien dire. Il a des milliers de mots dans les yeux. Elle lui dit : ’Ils vous affament, ils ne vous payent pas. Pourquoi ne dis-tu rien ? Tu as des yeux magnifiques, qu’est-ce que tu défends ?’ Les soldats sont sur une ligne de crête. Ils sont pris des deux côtés, mais ils penchent de plus en plus vers la population.


Randa Berri, la femme du président de la Chambre des députés du Liban écrit, depuis la Suisse : « Moi et mon mari sommes corrompus. Et après ? »

Comment se passait l’organisation pour éteindre les feux sans le gouvernement ?
Avec l’eau qu’ils avaient acheté, les gens ont commencé à éteindre les feux autour de leurs maisons. Plusieurs ont aussi annoncé qu’ils ouvraient leurs maisons à ceux étaient menacés par les incendies, ou qu’ils pouvaient apporter de l’aide de plusieurs manières. Je crois que c’est aussi ce qui a permis aux Libanais de manifester ensemble, au-delà des divisions entre partis. Ils ont dû être ensemble contre le feu, et sans leurs dirigeants respectifs. C’est comme quand Israël a bombardé le Liban en 2006 : des chrétiens ouvraient leurs maisons car ils savaient qu’ils ne seraient pas ciblés. Le feu a permis aux gens de s’unir au-delà des séparations que le gouvernement essaie de créer. C’était la raison de s’unir, sinon tout le pays y serait passé. Ça a été un gros choc : si on ne se parle pas, si on continue à être en conflit, il ne restera plus rien.

Le gouvernement fonctionne toujours par séparation. Ce sont plusieurs seigneurs de guerre, des chefs de parti de différentes religions, qui se divisent les postes de dirigeants du pays : un aura la finance, l’autre l’éducation, l’autre la défense. Le président doit être chrétien, le parliament speaker (chef du Parlement) doit être chiite, le minister speaker (premier ministre) sunnite, le chef de l’armée doit être chrétien. C’est pour mieux gouverner qu’ils ont divisé la Syrie et le Liban. Ils ont voulu approfondir la séparation entre chrétiens et musulmans. En réalité, il y a seulement Israël qui bénéficie de cette situation.

Aujourd’hui, dans les manifestations, on ne voit pas de prêtre, saufs ceux qui sont contre la hiérarchie chrétienne. Pas de cheikh, saufs ceux qui sont contre le système des cheikhs. Les chefs religieux se font tous acheter par les dirigeants politiques et en échange, ils doivent dire à la population de ne pas se révolter. Ils n’ont pas le droit de contribuer à la Justice dans le monde. Une image a fait le tour de la planète : des hommes religieux de plusieurs communautés marchent aujourd’hui main dans la main face au gouvernement. Les sectarismes semblent être remis en question pour parler des problèmes qui touchent tout le monde.

Maintenant que les feux sont éteints, est-ce que quelque chose aura changé ou est-ce que les mêmes divisions vont revenir ?
Je parlais avec ma femme et j’arrivais à quatre possibilités de sortie de cette situation.

1. Le pays vivra un coup d’État et l’armée prendra le contrôle du gouvernement. Elle mettra les politiciens en assignation à résidence. Le général de l’armée prendra la tête du pays jusqu’à ce que le pouvoir soit passé dans les mains d’un gouvernement de technocrates. Une situation similaire à celle de l’Égypte, où l’espoir réside dans le fait que la population sait qu’elle a déjà réussi à renverser un gouvernement.

2. Le gouvernement a déjà demandé 72 heures pour arriver avec une série de réformes et de réparations. Ils vont céder aux demandes de la population : retour de l’argent volé, taxation des riches, livrer les corrompus à la justice, réforme du système bancaire, retour des plages de la Méditerranée à la propriété publique.

3. Nous perdons tout ce qui a changé. Le pays tombe dans une situation de guerre civile selon les configurations politiques actuelles. Les principaux partis arrivent à monter différents segments de population les uns contre les autres.

4. Les gens vont se fatiguer et ce sera le retour à la normale. On se réveille demain matin avec le même gouvernement, les mêmes problèmes. Il faut savoir que des réserves de gaz importantes ont été découvertes sur le territoire libanais, alors on peut être certains que ce pays ne sera jamais laissé à lui-même. Les Américains veulent avoir leur mot à dire, ainsi que les Saoudien et les Iraniens. Au Liban, rien n’arrive sans l’approbation de plusieurs pays. Par exemple, pour faire voler quoi que ce soit dans le ciel du Liban, il faut avertir l’ambassade américaine et Israël.

Le Liban n’est pas l’Irak. Dans les dernières semaines de manifestations en Irak, il y a eu plus de 300 victimes des balles de l’armée. Mais au Liban aussi, si nous voulons atteindre quelque chose de désirable pour le peuple, il y aura certainement des morts. L’armée et les flics vont utiliser leurs armes contre nous. Il y a déjà eu une personne tuée par un garde du corps à Tripoli. Les Libanais sont très têtus. Si les gens dans la rue voient des armes à feu, ils ne vont pas fuir. Mais la police n’a pas ordre de tirer pour l’instant.


Cette image stylisée d’une manifestante filmée en train de donner un coup de pied dans l’entrejambe d’un garde du corps est devenue un symbole au Liban, massivement partagée sur les réseaux sociaux, la jeune femme a été comparée à la “Reine Nubienne”, le surnom donné à une femme qui avait interpellé des manifestants au Soudan qui demandaient alors la destitution du président Omar el-Bachir.

Il y avait un large appel à la grève générale dans tout le pays pour vendredi. Comment s’est déroulée la mobilisation ?
Nous n’avons jamais vu une chose pareille. Des gens brûlent des photos et des drapeaux de leur propre parti, insultent les leaders qu’ils ont supporté pendant des décennies. Des rumeurs courent selon lesquelles certains dirigeants essayent de fuir le pays. Les chrétiens qui sont descendus, les musulmans, les druzes, tout le monde blâme son propre leader. Personne ne va accuser les leaders des autres communautés. My problem is over me, not over you. Les gens réalisent maintenant que la faute revient aux gens pour qui ils ont voté.

Dans toutes les régions, les routes principales de certains villages sont bloquées et les maisons des élus et des membres du gouvernement sont attaquées. Des bureaux sont pris d’assaut, mais les manifestants les trouvent vides. Les ministres ordonnent de cacher tous les dossiers gouvernementaux. Patchi, une chocolaterie très luxueuse et dont le propriétaire est le politicien qui a annoncé la taxe sur WhatsApp, a été pillée et les marchandises ont été distribuées aux manifestants.


Certains articles mentionnent que les manifestants chantent dans la rue pour la révolution et pour la chute du régime ? À quoi est-ce que ça pourrait ressembler ?
Les gens ont souffert longtemps, alors ça ne peut jamais se terminer en un jour. Les conflits religieux issus des guerres précédentes sont encore présents aujourd’hui. Je ne peux pas dire que demain sera un jour rayonnant. Nous sommes dans la merde en ce moment, et peu importe ce qui arrivera, ça ne peut pas être pire, à moins que nous arrivions à la troisième conclusion, celle de la guerre civile. La seule chose qui pourrait arriver est que les leaders corrompus de chaque communauté soient mis en prison par leurs propres communautés. Il ne faut pas que les chrétiens punissent les dirigeants sunnites. Il faut que les sunnites voient les chrétiens punir leurs dirigeants corrompus pour vouloir faire pareil avec les leurs. Quand les communautés sont opposées les unes aux autres, le peuple voit dans ses propres leaders sa seule défense contre les autres communautés. Il faut arriver à dépasser les séparations qui permettent au gouvernement libanais de fonctionner.

Très étrangement, je sens aujourd’hui que cette voie de sortie est possible pour la première fois. On peut dire que cette possibilité, qui semble être la plus faible, est en vérité la seule.

À Montréal, un rassemblement de soutien au peuple libanaisétaitorganisé dimanche 20 octobre.


Article publié le 21 Oct 2019 sur Lundi.am