Novembre 1, 2021
Par Lundi matin
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« Du fait que la langue est un fait social il résulte que la linguistique est une science sociale, et le seul élément variable auquel on puisse recourir pour rendre compte du changement linguistique est le changement social. »

Antoine Meillet, Leçon inaugurale au Collège de France, 1906

Dans le cadre d’une nouvelle collection intitulée « Orient XXI », en collaboration avec le site d’information du même nom fondé par Alain Gresh, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique et spécialiste du Moyen-Orient, les éditions Libertalia ont publié en juin dernier un écrit historique du Fatah : La révolution palestinienne et les Juifs. L’opuscule, initialement paru en France en 1970 aux éditions de Minuit, était épuisé depuis longue date. Document qui en son temps avait marqué les esprits et contribué à inscrire durablement la question palestinienne en tête des préoccupations de la gauche révolutionnaire occidentale, notamment française, la réédition de ce texte s’imposait à plus d’un titre. Mais peut-être aurions-nous pu souhaiter qu’il soit accompagné d’une mise en perspective moins ingénue que celle proposée par Gresh dans son introduction. Cela dit, le lecteur, pour peu qu’il fasse preuve d’esprit critique ainsi que d’une connaissance minimale des réalités moyen-orientales, idéologiques et linguistiques, est à même d’en combler les lacunes.

I. La « nouvelle Palestine démocratique » : une révolution dans la révolution ?

Resituant le contexte de sa parution en 1970, « le temps des révolutions, des utopies, de l’espérance » (p. 7), Gresh pose d’emblée le décor : « le fond de l’air était rouge, rouge des incendies qui consumaient le système colonial, que certains s’étaient imaginé millénaire » (ibid.). Et à le suivre, cet écrit appelant à la création d’une « nouvelle Palestine démocratique », signé par « el Fatah » (parti politique fondé par Yasser Arafat au Koweït en 1959 et principale composante de l’OLP), était alors de ce décor un élément particulièrement flamboyant. De la vision esquissée dans l’opuscule, Gresh résume les grandes lignes en ces termes :

« Ce texte, paru en septembre 1970, regroupe trois articles publiés en mars, avril et mai 1970 dans l’organe du Fatah à Beyrouth et représente le point le plus achevé des tentatives d’expliciter le projet palestinien. Il opère une distinction radicale entre judaïsme et sionisme, condamne l’antisémitisme qui sévit dans les rangs arabes et palestiniens, affirme un point de vue humaniste et dessine les contours d’un Etat démocratique, d’une Palestine où coexisteraient musulmans, juifs et chrétiens, et où l’arabe et l’hébreu seraient les deux langues officielles. Le livre rejette toute forme de gouvernement théocratique, autoritaire ou raciste et affirme que le futur Etat donnera ‘‘des chances égales à chacun de ses citoyens’’. En revanche, il reste flou sur le contenu de l’Etat envisagé, sinon qu’il ne sera ni binational ni multiconfessionnel (comme le Liban). ‘‘Le concept de Palestine démocratique non confessionnelle, reconnaissent les auteurs, n’est pas encore tout à fait clair et doit encore être étudié. Mais on ne peut faire mieux à cette étape d’une lutte difficile pour la libération’’ » (p. 19).

Récusant le mot d’ordre « les Juifs à la mer », dénonçant l’antisémitisme d’où qu’il vienne et appelant à construire une Palestine « démocratique » où juifs, chrétiens et musulmans vivraient en bonne entente, le nouveau programme du Fatah avait en effet de quoi séduire des progressistes européens qu’un nationalisme juif conquérant et militarisé, ou « sûr de lui-même et dominateur », pour reprendre le mot de De Gaulle, rebutait, et continue de rebuter. C’est d’ailleurs pourquoi cet opuscule n’aurait rien perdu de sa pertinence aujourd’hui, assure Gresh, l’échec de la solution à deux Etats ayant engendré une « situation d’apartheid » (p. 32) intenable à terme, si bien que l’impasse actuelle inviterait à revenir à « l’utopie qu’imaginait en 1970 La révolution palestinienne et les juifs » (ibid.). Dans un Moyen-Orient plus désorienté que jamais, cet écrit du Fatah serait donc à même de servir de boussole. C’est du moins la conviction de Gresh, qui sait de quoi il parle puisqu’il est un spécialiste reconnu de la question palestinienne et, en outre, un ami des révolutions. Mais précisément, l’intérêt de republier ce texte aujourd’hui est que le lecteur est à même d’examiner par lui-même ce que tant de militants progressistes ont donc célébré, et continuent de célébrer comme une « utopie » des gauches révolutionnaires.

L’écrit du Fatah expose un projet politique qui, de prime abord, respire d’autant plus « l’utopie » qu’il est opposé à une réalité par ailleurs détestable : « Une Palestine ouverte, multiple, tolérante envers les juifs, les musulmans et les chrétiens est bien supérieure à un pays exclusivement raciste » (p. 49) ; ou encore : « La révolution palestinienne a créé une nouvelle alternative : pas de sécurité dans un Etat raciste, mais toute la sécurité dans une nouvelle Palestine démocratique » (p. 62). C’est le leitmotiv de l’opuscule : contre l’Etat « raciste » que représente « l’entité sioniste », il s’agit de lutter pour rebâtir, sur ses ruines, une Palestine démocratique, « ouverte, multiple, tolérante ». Présentée ainsi, qui ne souscrirait à une telle révolution ?

Gresh concède toutefois volontiers que cet écrit du Fatah « reste flou » sur un point pourtant capital, à savoir la signification donnée au « concept de Palestine démocratique ». C’est qu’en effet la résistance palestinienne est composée de sensibilités diverses et tous les mouvements combattants ne partagent pas alors le mot d’ordre d’une Palestine « démocratique », « ouverte, multiple, tolérante » ; d’où un certain « flou ». Il n’empêche, la vision esquissée en 1970 par le Fatah rompt clairement et distinctement avec la position jusque-là adoptée par la Charte Nationale palestinienne rédigée en 1964 et révisée en 1968, laquelle, en son article 6, stipulait que dans la Palestine « libérée » seuls « Les Juifs qui vivaient normalement en Palestine jusqu’au début de l’invasion sioniste seront considérés comme Palestiniens ». Puisque le début de « l’invasion sioniste » était couramment daté, dans les écrits palestiniens, de la Déclaration Balfour en 1917, presque la totalité des Juifs présents en Israël en 1970 était donc voué à quitter la Palestine « libérée ». C’est avec ce fameux article 6 que l’écrit du Fatah paru en 1970 affirme avoir rompu. La nouvelle approche est d’abord suggérée page 45 : « Un changement d’attitude s’opère : les Palestiniens exilés et persécutés redéfinissent leurs objectifs et veulent créer une Palestine nouvelle englobant les Juifs actuellement en Israël ». Le changement de paradigme est ensuite pleinement affirmé page 66 : « Ainsi l’alternative présentée aux Juifs de Palestine est radicalement changée. Auparavant, c’était un Etat d’Israël puissant ou le risque d’être jeté à la mer ; aujourd’hui, la révolution propose, au lieu de l’insécurité dans un Israël exclusif et raciste, une Palestine ouverte, sûre et tolérante pour tous ses habitants ». Enfin, la rupture avec « le principe » exposé jusque-là dans la Charte Nationale palestinienne est ouvertement consommée page 70 : « La révolution rejette donc explicitement le principe selon lequel ne seraient acceptés [dans le futur Etat] que les Juifs qui vivaient en Palestine avant 1948 ou avant 1914, et leurs descendants » (p. 70). L’opuscule en question est donc d’abord une révolution au sein même de la « révolution palestinienne », puisqu’il prétend abroger l’article 6 de sa Charte Nationale.

Mais l’opuscule, signé par le Fatah, engage-t-il l’ensemble des forces de la résistance palestinienne ? Et est-ce une authentique révision du concept de Palestine « libérée », celle-ci n’étant plus « libérée » de la majorité des Juifs qui y vivent mais exclusivement d’un appareil d’Etat « raciste », ou est-ce une opération de propagande destinée à séduire des progressistes occidentaux qui, emmenés par Sartre, désapprouvent le mot d’ordre « les Juifs à la mer » ? Gresh est apparemment convaincu que la rupture est sincère et destinée à emporter l’adhésion de l’ensemble des forces de la résistance palestinienne : « Il faudra attendre le 8e CNP [Conseil National Palestinien], qui se réunit au Caire du 28 février au 5 mars 1971, pour voir repris par l’OLP pour la première fois le projet d’Etat démocratique » (p. 26). Et Gresh de citer aussitôt la résolution de l’OLP qui en témoigne : 

« La lutte armée du peuple palestinien n’est pas une lutte raciale ou religieuse dirigée contre les Juifs. C’est pourquoi, l’Etat futur qui sera établi en Palestine libérée de l’impérialisme sioniste sera l’Etat démocratique palestinien. Tous ceux qui le désirent pourront y vivre en paix avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, dans le cadre des aspirations de la Nation arabe à la libération nationale et à l’unité totale » (cité p. 26).

Il s’agirait donc bien, dorénavant, de fonder un « Etat démocratique » ouvert non seulement aux Juifs présents en Palestine avant « l’invasion sioniste » mais à « Tous ceux qui le désirent », d’où conclure que seront concernés tous les Juifs présents en Palestine au moment de sa « libération », à condition, bien sûr, qu’ils désirent y demeurer et devenir des citoyens palestiniens. Gresh peut dès lors à bon droit affirmer que les positions exposées en 1970 dans cet écrit du Fatah ont été ratifiées un an plus tard par l’OLP à l’occasion du 8e CNP. Nous aurions néanmoins souhaité qu’il précise davantage ses sources, car la question fut débattue. Y. Harkabi, par exemple, un ancien chef des Renseignements militaires israéliens, assure pour sa part dans un livre paru en 1972 que l’article 6 de la Charte n’a pas été abrogé, contrairement à ce que soutient Gresh : « le Conseil [National Palestinien] s’est réuni de nouveau à sept reprises (février et septembre 1969, juillet et août 1970, mars et juillet 1971 et avril 1972). La version de 1968 reste inchangée, bien que cet article, abondamment diffusé, ait porté préjudice à la cause palestinienne » (Palestine et Israël, Editions de l’avenir, 1972, p. 113-114). Et de fait, à se référer aux textes constitutionnels des Etats de la Ligue arabe publiés en 1979 aux Nouvelles Editions Africaines, le chapitre « Palestine » comporte seulement trois textes : 1) La Charte Nationale Palestinienne (1964/1968) ; 2) Le « Programme politique en dix points » (1974) ; 3) Le « Programme politique en quinze points » (1977). Or, dans les deux textes postérieurs à la Charte, datés respectivement de 1974 et de 1977, il n’est nulle part fait mention de l’abrogation du fameux article 6, pas plus que n’y est fait mention d’une autre approche de la question. En revanche, tant en 1974 qu’en 1977, l’autorité de la Charte est réitérée dès les premiers mots du « Programme » : « Sur la base de la Charte Nationale Palestinienne… ».

Ce point crucial aurait donc mérité d’être mieux éclaircie et documenté, d’autant que Gresh lui-même reconnaît que l’abrogation de l’article 6 faisait l’objet d’un vif débat au sein de la résistance palestinienne. Il cite notamment Chafiq Al-Hout, membre du comité exécutif de l’OLP, selon qui il fallait « expliquer aux Juifs que le mouvement sioniste n’a pas résolu leurs problèmes et donc qu’ils doivent retourner dans leurs pays et lutter pour une autre solution » (p. 22). Gresh soutient néanmoins que c’est « l’utopie » exposée dans l’opuscule du Fatah qui s’est finalement imposée, notamment parce qu’elle avait l’appui de Yasser Arafat qui, dès août 1969, expliquait :

« Un Etat démocratique et progressiste en Palestine n’est pas en contradiction avec le fait que cet Etat sera arabe […], un tel Etat ne peut être stable et viable qu’en faisant partie de son environnement qui est un environnement arabe. La majorité des habitants du futur Etat de Palestine sera arabe, si nous prenons en compte qu’il y a 2,5 millions de Palestiniens arabes, chrétiens et musulmans et 1,25 millions d’Arabes de confession juive qui vivent dans l’Etat d’Israël » (cité p. 23).

Est-ce en effet la « nouvelle Palestine » esquissée en 1970 dans l’opuscule du Fatah qui s’est imposée comme ligne directrice des principales forces de la résistance palestinienne, ainsi que l’assure Gresh, ou n’était-ce qu’une opération de propagande destinée à séduire les esprits progressistes occidentaux, comme l’expliquait pour sa part Y. Harkabi dès 1972 dans un livre intitulé Palestine et Israël ? Pour trancher un tel débat, il faudrait se livrer à un travail de recherche et d’exégèse sur une documentation en langue arabe. Harkabi soutient en effet que les documents écrits en langue arabe diffèrent sensiblement des documents écrits en langue française, les uns et les autres ne s’adressant pas au même public, outre la question de savoir quelles déclarations sont dotées d’une validité institutionnelle, quelles n’engagent que la responsabilité de ceux qui les ont énoncées. Harkabi assure par exemple qu’un journal koweitien, Al-Siyassa, ayant reproduit en arabe les déclarations du Fatah parues en langue française à Beyrouth, déclarations selon lesquelles l’article 6 de la Charte Nationale n’était dorénavant plus pertinent, s’ensuivit un sérieux émoi, si bien que « l’Agence de presse du Moyen-Orient transmit de Damas, le 15 mars 1970, un démenti officiel du Fatah » (Palestine et Israël, op. cit., p. 151). En avril et mai de la même année, deux autres articles parus en langue française dans l’organe du Fatah à Beyrouth réitéraient pourtant la ligne qui venait d’être officiellement démentie en langue arabe par le même Fatah, l’ensemble des trois articles paraissant quelques mois plus tard à Paris, via les éditions de Minuit. Comment débrouiller les fils de ce fatras ?

En attendant d’être mieux informé, on peut gager sans crainte que la citation rapportée par Gresh en guise de preuve est exacte, quelle qu’en soit la portée institutionnelle : le 5 mars 1971, l’OLP reprend à son compte la substance de l’écrit du Fatah paru en 1970, si ce n’est donc qu’il n’est pas fait explicitement mention des « Juifs » arrivés en Palestine après 1917 dans la formule « Tous ceux qui le désirent ». Admettons cependant que c’est clairement sous-entendu, les Juifs désirant étant inclus parmi ceux qui désirent. Reste que le lecteur aura donc remarqué au passage que cet « Etat démocratique palestinien » sera fondé « dans le cadre des aspirations de la Nation arabe à la libération nationale et à l’unité totale ». Autrement dit, il s’agit de fonder un Etat « démocratique » et « arabe », lequel sera partie prenante d’une vaste « Nation arabe », elle-même vouée à bâtir son « unité totale ». C’est en effet l’axiome qui réunit tous les mouvements composants l’OLP : le nationalisme arabe. Et c’est donc dans ce cadre conceptuel que les diverses sensibilités de la résistance palestinienne discutent de la pertinence du concept de Palestine « démocratique ». Qu’il s’agisse d’une Palestine « arabe » n’est en revanche pas discuté, ni discutable, puisque c’est un axiome.

N’étant pas, à l’inverse de Gresh et de Harkabi, un spécialiste de la question palestinienne, je me garderai bien d’apprécier la portée institutionnelle de l’opuscule du Fatah paru en France, et notamment de trancher la question suivante : l’abrogation de l’article 6, fondement d’une « nouvelle Palestine démocratique », a-t-elle emporté l’adhésion de la résistance palestinienne ou n’était-ce, au mieux, que la révolution idéologique d’une avant-garde progressiste décidée à rompre avec le mot d’ordre « les Juifs à la mer » ? Je m’en tiendrai pour ma part à la lettre du texte publié en français : quelles sont les grandes lignes de « l’utopie » palestinienne qu’il s’agit de bâtir sur les ruines de « l’Etat raciste » d’Israël ? Voilà une question qui est en revanche à la portée de quiconque comprend le français et veut bien se donner la peine de lire l’écrit du Fatah judicieusement réédité par Libertalia, lequel écrit ne s’écarte guère, en effet, des propos d’Arafat tenus en août 1969 : « Un Etat démocratique et progressiste en Palestine n’est pas en contradiction avec le fait que cet Etat sera arabe ». Si le fond de l’air était rouge, « l’utopie » en question n’était donc pas, elle, délestée de tout prédicat identitaire. Et comme un lecteur minimalement perspicace le comprend aussitôt (à condition, bien sûr, qu’il ne soit pas viscéralement antijuif), la question qui se pose à présent est de savoir pourquoi un Etat à la fois « arabe » et « démocratique » non seulement n’est pas une « contradiction » mais constitue, en outre, une « utopie » devant orienter les progressistes du monde entier, tandis qu’un Etat « juif et démocratique » est, lui, un Etat « raciste », ainsi que le répètent inlassablement tous les écrits de l’OLP durant la décennie 1970, et ainsi que l’ont repris en chœur tant de militants d’une gauche dite « révolutionnaire » dont « le fond de l’air » n’est peut-être pas aussi « rouge » qu’ils le prétendent…

II. Une « utopie » arabe et démocratique contre un Etat juif et « raciste » ?

L’essentiel du propos qu’il s’agit d’examiner se trouve dans le troisième et dernier chapitre, intitulé : « La nouvelle Palestine démocratique ». C’est là que sont esquissées les grandes lignes de « l’utopie ». Et le texte a l’incontestable mérite d’être limpide :

« La Palestine d’avant 1948, comme définie durant le mandat britannique, est le territoire qui doit être libéré et où un Etat démocratique et progressiste doit être créé. La Palestine libérée fera partie de la patrie arabe, et ne sera pas un Etat étranger à l’intérieur de cette patrie. L’union probable de la Palestine avec d’autres Etats arabes rendra moins important le problème des frontières, mettant fin au caractère artificiel du présent statut d’Israël et éventuellement de celui de la Jordanie » (p. 68).

Deux choses sont ainsi clairement posées : a) la Palestine, c’est le territoire défini par le « mandat britannique », soit, littéralement, une création coloniale ; b) l’Etat démocratique palestinien, « l’utopie » célébrée par Gresh, « fera partie de la patrie arabe ». Il s’agit donc bien de fonder un Etat « arabe » et « démocratique ». Quant à la possibilité d’intégrer la future Palestine « arabe » et « démocratique » dans une confédération régionale d’Etats arabes, voire dans une forme politique relevant d’une « unité totale » de la « patrie arabe », de l’Egypte au Yémen, sinon de l’Algérie au Yémen, ou à défaut de réunir la Jordanie à la nouvelle Palestine, cela relève du « probable », par différence avec les deux points précédents qui relèvent, eux, de la certitude.

Quelle sera donc la place des Juifs dans cette Palestine « démocratique » et « arabe » ? A s’en tenir à l’idée d’une Palestine « non confessionnelle » assurant à chacun les mêmes droits, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens, il semble qu’elle soit égale à celle des autres citoyens. Autrement dit, les Juifs y seront des Palestiniens comme les autres, à condition, bien sûr, de le désirer : « On répète ici que le terme ‘‘Palestiniens’’ comprend les Palestiniens arabes qui sont exilés, ceux qui vivent en terre occupée, ainsi que les juifs antisionistes » (p. 70). En découle une question : qu’est-ce qu’un Juif « antisioniste » en Palestine ? Jusqu’en 1970, la réponse à cette question figurait en toutes lettres dans la Charte Nationale palestinienne, article 6 : c’est un Juif présent en Palestine avant « l’invasion sioniste ». Mais les auteurs du texte de 1970 paru en langue française assurent à trois reprises, nous l’avons souligné, qu’ils ont récusé ce « principe ». Quant à la manière dont seront distingués les Juifs « antisionistes » des Juifs « sionistes » une fois la Palestine libérée, ils expliquent que « tous les Juifs palestiniens – actuellement israéliens – ont les mêmes droits, à condition naturellement qu’ils rejettent le chauvinisme sioniste et raciste et qu’ils acceptent pleinement de vivre comme des Palestiniens dans la nouvelle Palestine » (p. 69). C’est donc apparemment limpide : un Juif antisioniste est un Juif qui accepte de vivre dans une Palestine démocratique, « ouverte, multiple, tolérante ».

Le problème est que les auteurs affirment également que cette « nouvelle Palestine » ne sera pas sans identité nationale définie, puisqu’elle « fera partie de la patrie arabe » et qu’il ne s’agit en aucun cas de fonder un Etat binational judéo-arabe. Le texte est également limpide sur ce point : « La conception d’une Palestine non confessionnelle ne doit pas être confondue avec celle d’un Etat multireligieux ou binational. La nouvelle Palestine ne doit pas être construite autour de trois religions d’Etat ou de deux nationalités » (p. 73). Ce sera donc un Etat « arabe », néanmoins ouvert aux Juifs « antisionistes » qui y bénéficieront des mêmes droits que les autres citoyens.

Le texte distingue par ailleurs deux autres catégories de Juifs, outre celles des « sionistes » et des « antisionistes ». Justifiant leur refus de promouvoir un Etat binational, les auteurs expliquent en effet : « les frontières religieuses et ethniques s’imbriquent étroitement en Palestine, de sorte que le terme binational et une dichotomie arabo-juive sont sans signification ou, au mieux, tout à fait sujets à contestation. La majorité des Juifs actuellement en Palestine sont des Juifs arabes. La Palestine rassemble donc des Arabes juifs, chrétiens et musulmans, aussi bien que des Juifs non arabes, les Juifs occidentaux » (p. 74). La signification ethnique du prédicat « arabe » est ainsi distinctement affirmée et délimitée : de même que tous les êtres humains ne sont pas Arabes, tous les Juifs ne sont pas Arabes. Arafat, nous l’avons vu, l’avait déjà souligné en août 1969. Il n’en demeure pas moins que les « Arabes juifs » comme « les Juifs occidentaux » seront pareillement Palestiniens, dès lors qu’ils seront devenus « antisionistes » : ils intégreront l’Etat palestinien, « arabe » et « démocratique », où ils bénéficieront des mêmes droits que les autres citoyens. Ceci posé, le problème est de comprendre en quoi l’Etat d’Israël, « juif et démocratique », est un Etat « raciste », bien qu’il soit fondé en ces termes dans la Déclaration d’Indépendance prononcée par Ben Gourion le 14 mai 1948 :

« L’Etat d’Israël sera ouvert à l’immigration des Juifs de tous les pays où ils sont dispersés ; il développera le pays au bénéfice de tous ses habitants ; il sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; il assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ; il garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture ; il assurera la sauvegarde et l’inviolabilité des Lieux saints et des sanctuaires de toutes les religions et respectera les principes de la Charte des Nations Unies. »

De fait, « l’utopie » du Fatah, celle d’un Etat « arabe » et « démocratique », est esquissée de manière rigoureusement similaire : « Tous les juifs, musulmans et chrétiens vivant en Palestine ou exilés de ce pays par la force auront droit à la citoyenneté palestinienne. Ce principe garantit le droit à tous les Palestiniens exilés de retourner dans leur patrie, qu’ils soient nés en Palestine ou en exil et quelle que soit leur présente nationalité. Cela signifie également que tous les Juifs palestiniens – actuellement israéliens – ont les mêmes droits, à condition naturellement qu’ils rejettent le chauvinisme sioniste et raciste » (p. 69). C’est quasiment du copier-coller, puisque l’Etat « juif » accorde les mêmes droits à tous, Juifs et Arabes musulmans, druzes ou chrétiens, à condition toutefois que ses citoyens arabes rejettent l’idéologie antisioniste appelant à détruire Israël. La seule différence est que l’Etat « juif » ouvre ses frontières aux exilés juifs, tandis que l’Etat « arabe » palestinien ouvre les siennes aux exilés palestiniens. Et pourtant, le projet d’un Etat palestinien « arabe » et « démocratique » est une « utopie » révolutionnaire, tandis que l’Etat « juif et démocratique » est « raciste ». Et c’est d’autant plus singulier qu’en matière d’idéologie « progressiste », les expériences sociales d’inspiration socialiste sont autrement plus développées en Israël, à cette époque, qu’ailleurs dans le monde arabe. Aussi, comment expliquer que l’esquisse d’une « nouvelle Palestine démocratique » soit aussitôt considérée comme une « utopie » jaillie du « temps des révolutions », tandis que l’Etat d’Israël est qualifié de « raciste » ? La réponse à cette question est aussi élémentaire que la prose d’un bourgeois gentilhomme. C’est qu’en effet, un Etat « arabe » en Palestine est légitime, puisque la Palestine est une terre « arabe », tandis qu’un Etat « juif » en Palestine est une création coloniale, impérialiste et raciste, puisque bâti sur une terre « arabe ». C’est d’une logique imparable. Mais quant à la couleur du fond de l’air, la qualifier de « rouge », c’est décidément confondre le sens commun autochtone avec un écrit de Marx. A l’usage des égarés, je me permets donc de renvoyer, à ce sujet, à un ouvrage décidément incontournable : Les Pingouins de l’universel (Lignes, 2017).

III. Exégèse d’une littéralité historique

Il ne s’agit cependant pas de s’aveugler sur « l’utopie » adverse. L’Etat d’Israël s’est de fait bâti sur l’expulsion de centaines de milliers de civils arabes. En 1948, le mot d’ordre effectif des uns était en effet de rejeter « les Arabes dans le désert », tandis que les autres se proposaient de rejeter « les Juifs à la mer ». Mais les principes sont néanmoins significatifs et, en l’occurrence, ils mettent clairement en évidence le nœud du conflit : les uns militent pour un Etat « juif et démocratique », les autres pour un Etat « arabe » et « démocratique » ; ce à quoi s’ajoute une autre différence : les premiers arguent qu’ils ont accepté en 1947 le partage onusien de la Palestine en deux Etats, l’un « juif et démocratique », l’autre « arabe », les seconds répondent que ce partage était injuste car issu d’une création coloniale, un Etat « juif » n’ayant aucune légitimité sur une terre « arabe », quelle que soit sa superficie et ses déclarations de principe. Reste que l’avancée révolutionnaire du Fatah, en 1970, dans cet écrit en langue française, consiste donc à jeter un œil sur la copie rendue par Ben Gourion en 1948 et à en reproduire les grandes lignes, celle d’un Etat démocratique assurant à tous ses citoyens « une complète égalité de droits sociaux et politiques ».

Un lecteur attentif à la lettre des textes observera toutefois qu’il n’est nulle part fait mention, dans l’écrit du Fatah, de ce qui est pourtant précisé en toutes lettres dans la déclaration de Ben Gourion : « sans distinction de sexe ». Mais il est vrai qu’aux yeux de révolutionnaires occidentaux dont l’antisionisme est l’évangile, l’essentiel n’est pas de promouvoir un axiome égalitaire mais d’en finir avec un Etat « juif », fut-il égalitaire et démocratique, alors pourquoi pinailler, d’autant que cela n’a pas empêché certaines féministes d’affirmer que l’antisionisme est intimement articulé à leur propre engagement, ainsi que l’observe Delphine Horvilleur : « Quand la célèbre égérie de la Marche des femmes, Linda Sarsour, déclare en 2017 qu’on ‘‘ne peut pas être à la fois féministe et sioniste’’, elle suggère que tout combat contre l’aliénation des femmes se doit d’être ‘‘antisioniste’’ et fait de la femme juive sioniste l’exception de son combat » (Réflexions sur la question antisémite, Grasset, p. 148).

Mais outre la question de l’égalité des sexes, passée inopinément à la trappe, se pose donc principalement celle du prédicat « arabe », dont il convient à présent de scruter les significations : comment le mot d’ordre d’une Palestine « démocratique » s’articule-t-il avec celui d’une « patrie arabe » dans « l’utopie » du Fatah ? C’est une question, on l’imagine aisément, qui devait particulièrement attiser la curiosité des lecteurs juifs comme celle des lecteurs progressistes, je veux dire réellement progressistes et non simplement antisionistes. Or, ce qui est immédiatement frappant, c’est que dans le cas de l’Etat « juif et démocratique » comme dans le cas de l’Etat palestinien « arabe » et « démocratique », l’absence de contradiction suppose que le problème démographique ait été au préalable, d’une manière ou d’une autre, posé et réglé. Dans l’opuscule du Fatah, il est posé et réglé en ces termes :

« Quant à la population, les Juifs sont actuellement en Palestine au nombre de 2,5 millions, en face de 2,6 millions de Palestiniens arabes (chrétiens et musulmans) dans les territoires occupés avant et après 1967 et en exil. Le taux de natalité et le taux naturel net de croissance sont plus élevés chez les Palestiniens arabes que chez les Juifs en Palestine. C’est l’immigration qui a été la principale cause de l’accroissement du nombre des Juifs. Mais on doit prendre en considération le fait que 250 000 Juifs ont définitivement quitté la Palestine depuis 1949, dans une période où régnait une sécurité relative. La plupart de ces émigrants étaient des Juifs européens. En outre, la majorité des nouveaux immigrants sont des Juifs arabes qui ont trouvé très difficile de rester dans leur pays après la création et l’existence de l’Etat colonial d’Israël agresseur. La lutte révolutionnaire provoquera inévitablement une augmentation du rythme de l’émigration, spécialement de ceux qui jouissent d’un statut privilégié dans l’Etat raciste et qui répugneront à s’adapter à une société ouverte et diversifiée. Parallèlement à cette évolution se développeront la modernisation croissante des pays arabes et leur attitude tolérante à l’égard de toutes les minorités, y compris les citoyens juifs. Le Fatah a déjà engagé des négociations avec plusieurs pays arabes pour qu’ils autorisent les émigrants juifs à rentrer et qu’ils rendent leurs propriétés, en leur garantissant une entière égalité des droits. On s’attend à ce que l’ensemble de ces facteurs maintienne un équilibre démographique relatif en Palestine » (p. 76-77).

Les considérations démographiques et ethniques ne sont donc pas l’apanage des sionistes, « l’utopie » du Fatah étant confrontée au même problème, celui d’affirmer d’une part le principe d’un Etat « démocratique », d’autre part de s’assurer qu’il sera bien « arabe » et non « judéo-arabe » ou pire : « juif » ; d’où la nécessité de vérifier que le rapport de force démographique tourne à l’avantage des « Arabes », entendu cette fois au sens de « Palestiniens arabes » par différence avec les « Juifs » (qu’ils soient orientaux ou occidentaux). Or, la réalité démographique, en 1970, n’est guère favorable à la création d’un Etat « arabe » en Palestine, puisqu’y résident alors 2,5 millions de « Juifs », tandis qu’il faut apparemment associer les Palestiniens « en exil » aux Palestiniens présents sur le territoire mandataire pour obtenir 2,6 millions de « Palestiniens arabes ». Les auteurs n’en sont pas moins optimistes, non pas parce que, comme le suggère Arafat à qui veut bien l’entendre, les Juifs orientaux seraient des « Arabes » impatients d’intégrer un Etat « arabe », mais pour quatre raisons : a) les taux de natalité sont favorables aux « Palestiniens arabes » ; b) l’accroissement de la population juive en Palestine tient principalement à l’immigration juive, or celle-ci va cesser avec la libération de la Palestine ; c) nombre de Juifs (« 250 000 »), principalement des « Juifs européens », ont déjà quitté la Palestine depuis 1949 et le mouvement va aller en s’accentuant du fait de la « lutte révolutionnaire » ; d) des « négociations » sont en cours avec plusieurs pays arabes pour qu’il n’y ait pas que des « Juifs européens » qui soient amenés à quitter la Palestine, mais également des Juifs non européens, autrement dit « arabes », lesquels Juifs arabes, ou Arabes juifs, seraient donc impatients d’une part d’intégrer une Palestine arabe, à en croire Arafat, d’autre part de la quitter pour retourner vivre dans les pays arabes dont ils proviennent, à en croire cette fois les auteurs, membres du Fatah, le parti d’Arafat. (Logique un tantinet schizophrénique que les mêmes auteurs prêtent par ailleurs à bien des Juifs, mais à un autre sujet, celui du persécuté devenu persécuteur). De ces quatre points, la conclusion à tirer est donc que « l’équilibre démographique » favorable à une Palestine « arabe » et « démocratique » suppose qu’il soit de nature dynamique et non statique, autrement dit que nombre de Juifs quittent la Palestine, et que nombre de Palestiniens arabes y entrent. C’est écrit noir sur blanc. Car c’est à cette condition que « l’utopie » révolutionnaire palestinienne pourra s’ériger sur les ruines de l’Etat chauvin, colonialiste, impérialiste et raciste d’Israël.

Pour ce qui est maintenant de la dynamique de « la lutte révolutionnaire [qui] provoquera inévitablement une augmentation du rythme de l’émigration » des Juifs, c’est-à-dire leur départ de la Palestine libérée ou en voie de l’être, Harkabi prétend qu’elle est décrite dans la version arabe du texte en question, parue en 1968, dont il cite ce passage :

« L’israélien va se trouver isolé et sans défense face au combattant arabe, chez lui, sur sa terre, sur la route, au café, au cinéma, dans les camps militaires, partout où il sera éloigné de la zone couverte par l’armée de l’air et l’équipement mécanique israélien qui assurent sa protection et sa sécurité. Les actions qu’il subira le forceront à examiner et comparer la vie stable et sans histoires qui était la sienne dans son pays d’origine et la vie de désarroi et d’anxiété qui est son apanage sur la terre de Palestine. Voilà qui l’incitera à revenir chez lui » (La Révolution palestinienne, (en arabe), juin 1968, p. 30, cité par Hakabi, Palestine et Israël, op. cit., p. 152).

Je laisse à Gresh, spécialiste de ces questions, le soin de vérifier les sources de Harkabi, comme de juger caduque en 1970 la logique à l’œuvre dans la version arabe de La Révolution palestinienne parue en 1968. Ainsi que je l’ai expliqué plus haut, je m’en tiens pour ma part à la lettre du texte français réédité par Libertalia, d’autant qu’il est par ailleurs remarquable que cet écrit du Fatah soit autrement plus limpide que bien des écrits contemporains relativement à une tout autre dynamique, celle de l’émigration des Juifs « orientaux » ou « arabes » vers Israël. Dans un ouvrage dont j’ai rendu compte récemment pour LM, on se souvient en effet que Reza Zia-Ebrahimi explique à ce sujet : « Le départ progressif de cette minorité [les Juifs qui vivaient en pays arabes] a une histoire complexe, qui dépasse la question palestinienne et celle de l’antisémitisme du monde arabe : nous avons évoqué la cooptation des minorités juives par les puissances coloniales, mais aussi les efforts de l’Etat d’Israël, notamment en Irak, pour inciter les juifs arabes à l’aliah » (Antisémitisme et islamophobie. Une histoire croisée, Amsterdam, 2021, p. 197). Le texte du Fatah, en 1970, présente les choses un peu autrement : « la majorité des nouveaux immigrants sont des Juifs arabes qui ont trouvé très difficile de rester dans leur pays après la création et l’existence de l’Etat colonial d’Israël agresseur ». Autrement dit, les « Juifs arabes » ont observé que le fond de l’air dans leurs pays respectifs, à mesure que l’Etat d’Israël imposait son existence en Palestine, devenait d’une couleur qui leur était de moins en moins favorable. Et à s’en tenir toujours à la lettre du texte du Fatah, ces « Juifs arabes » avaient quelques bonnes raisons de quitter les pays arabes qu’ils habitaient depuis des siècles. En effet, s’il s’agit en 1970 d’engager « des négociations avec plusieurs pays arabes pour qu’ils autorisent les émigrants juifs à rentrer et qu’ils rendent leurs propriétés, en leur garantissant une entière égalité des droits », c’est donc que ce n’était pas acquis. Quant à savoir si « l’égalité des droits » entre « Arabes » et « Juifs arabes » était la norme dans ces pays avant la création de l’Etat d’Israël, la lettre du texte du Fatah est de nouveau instructive, puisqu’il est expliqué que bientôt, dans le monde arabe, parallèlement à la montée en puissance de la révolution palestinienne, « se développeront la modernisation croissante des pays arabes et leur attitude tolérante à l’égard de toutes les minorités, y compris les citoyens juifs ».

En amont, le texte du Fatah avait déjà abordé la question du sort des minorités juives en pays arabes, expliquant : « Avant la révolution palestinienne, les positions antijuives prévalaient dans le monde arabe, sans doute par suite de comportements antiarabes de la part des Juifs. Les Palestiniens n’étaient pas en mesure de proposer une solution humaine et raisonnable au sionisme israélien. Les Juifs éprouvaient de la difficulté à vivre dans les pays arabes et le problème des minorités jetait un doute sur la possibilité, pour eux, de trouver la sécurité au milieu du monde arabe sans l’existence d’un Israël militariste » (p. 62). Mais après la révolution dans la révolution que constitue la parution de cet écrit du Fatah, et la libération de la Palestine qui devrait survenir, le problème de l’égalité des droits entre minorités juives et majorités arabes se trouverait résolu dans l’ensemble de la région, de la Palestine à l’Algérie et au Yémen : partout dans la « patrie arabe », les minorités juives disposeraient dorénavant d’une « entière égalité des droits ». L’optimisme était alors de rigueur. C’était, nous rappelle Gresh, « le temps des révolutions, des utopies, de l’espérance ». La difficulté est qu’à regarder le texte de près, il est tout de même écrit : « les positions antijuives prévalaient dans le monde arabe, sans doute par suite de comportements antiarabes de la part des Juifs » (je souligne). Or, si le Fatah a définitivement rompu avec l’équivalence entre « juifs » et « sionistes », les auteurs opérant, ainsi que l’observe Gresh, « une distinction radicale entre judaïsme et sionisme » (et si, en outre, les Juifs orientaux sont des « Arabes »), on se demande comment interpréter l’hypothèse selon laquelle l’hostilité envers les Juifs, dans les pays arabes, ait pu avoir pour origine des « comportements antiarabes de la part des Juifs » ; à moins de recourir, mutatis mutandis, à la célèbre boutade de Desproges : « N’empêche qu’on ne m’ôtera pas de l’esprit que pendant la dernière guerre mondiale de nombreux Juifs ont eu une attitude carrément hostiles à l’égard du régime nazi ».

Quoi qu’il en soit, les auteurs reconnaissant qu’avant l’ère nouvelle instaurée par la présente « révolution palestinienne », « les positions antijuives prévalaient dans le monde arabe », et observant par ailleurs qu’en Europe, l’attitude tolérante à l’égard des Juifs n’est pas un effet de structure, puisque « la majorité de ceux qui étaient venus en Palestine fuyaient les camps de concentration allemands » (p. 43), il convient à présent d’examiner l’étrange logique qui préside à l’affirmation suivante : « La lutte révolutionnaire provoquera inévitablement une augmentation du rythme de l’émigration, spécialement de ceux qui jouissent d’un statut privilégié dans l’Etat raciste et qui répugneront à s’adapter à une société ouverte et diversifiée ». Mais où donc les Juifs qui, au sein de l’Etat d’Israël, bénéficiaient d’un « statut privilégié », iront se réfugier s’ils répugnent par ailleurs à « s’adapter à une société ouverte et diversifiée » ? A mes yeux, c’est d’une logique qui dépasse l’entendement, à moins de comprendre que l’Etat palestinien « arabe » et « démocratique » devra lui-même entreprendre un long processus de « modernisation » avant de pouvoir rompre substantiellement avec les inerties du passé et présenter un visage démocratique et non théocratique, autoritaire et réactionnaire, d’où la probabilité, en effet, que bien des Juifs, ayant un temps joui d’un « statut privilégié » dans l’Etat « juif et démocratique », s’en aillent, une fois la Palestine « libérée », rechercher ailleurs des cieux plus cléments.

IV Une Palestine « non confessionnelle » dans une « patrie arabe » unifiée ?

A examiner le texte de près, « l’utopie » célébrée par Gresh et tant d’autres n’est donc pas aussi a-topique qu’on nous l’assure. L’écrit du Fatah est de fait situé, ancré dans une géographie et une histoire non seulement démographiques mais idéologiques et linguistiques. Voilà qui nous amène à considérer le contexte géopolitique de la « révolution palestinienne ». Les auteurs expliquent notamment : « L’intégration de la Palestine dans la région arabe augmentera sa vitalité économique et politique. Le boycottage arabe actuel sera remplacé par une aide économique et par des relations commerciales, objectif que l’Etat colonial d’Israël n’a absolument pas atteint, restant un laquais et un protégé de l’Amérique depuis sa naissance » (p. 78). Ce n’est pourtant pas « depuis sa naissance » que l’Etat d’Israël est un allié privilégié des Etats-Unis – la preuve étant qu’en 1948, c’est la Tchécoslovaquie qui livre des armes à « l’entité sioniste ». L’intérêt du propos se situe cependant ailleurs que dans la rhétorique convenue au sujet de l’impérialisme « américano-sioniste ». Il réside dans ce que les auteurs désignent comme une « intégration de la Palestine dans la région arabe ». Arafat, cité par Gresh, avait pour sa part expliqué que la nouvelle Palestine serait fondée « dans le cadre des aspirations de la Nation arabe à la libération nationale et à l’unité totale ». Et l’opuscule du Fatah tient une même ligne directrice : « La Palestine libérée fera partie de la patrie arabe ». C’est, nous l’avons vu, l’axiome fondamental de « l’utopie » palestinienne. Or, sachant que cette grande « patrie arabe » ne présente pas alors les traits de « l’utopie » esquissée dans l’opuscule, (« ouverte, multiple, tolérante » et « non confessionnelle »), comment résoudre l’apparente contradiction entre la promesse de bâtir en Palestine un tel Etat « démocratique » et celle d’intégrer ce même Etat dans la vaste « patrie arabe » en vue de réaliser son « unité totale » ?

C’est la question à laquelle Gresh, spécialiste de la question palestinienne mais aussi du Proche et Moyen-Orient, ne répond pas, pour la simple raison qu’il ne la pose pas. Pourtant, si le terme « laïc » n’apparaît pas dans l’écrit du Fatah, son principal argument est cependant bien de fonder un Etat « non confessionnel », c’est-à-dire sans aucune « religion d’Etat » (« La nouvelle Palestine ne doit pas être construite autour de trois religions d’Etat »). Aussi, comment intégrer cet Etat « non confessionnel » dans une « patrie arabe » par ailleurs de fond en comble bâti, de l’Algérie au Yémen, sur une référence « confessionnelle » ? La question ne préoccupe pas davantage le Fatah, c’est le moins qu’on puisse dire, d’autant qu’en 1970 les liens de la « révolution palestinienne » avec les pétromonarchies du golfe persique sont aussi intimes que ceux de l’Etat d’Israël avec les Etats-Unis. C’est qu’en effet, aux yeux des conquérants du Fatah, comme aux yeux de leurs admirateurs occidentaux, sud-américains, africains, indiens, chinois ou japonais, l’essentiel est d’affirmer que « la création d’un Etat raciste et théocratique en Palestine, qu’il soit juif, chrétien ou musulman, est absolument inacceptable » (p. 79). En revanche, qu’un Etat ethnique (« raciste ») et théocratique existe bel et bien ailleurs qu’en Palestine, c’est d’autant plus qu’acceptable qu’un tel Etat est « arabe » et soutient la révolution palestinienne en promouvant, entre autres choses, « le boycottage arabe » d’Israël.

Il n’empêche, Gresh nous assure que « le fond de l’air était rouge » et que « Les lendemains qui chantent paraissaient à portée de rêve ». Concédons-lui que si la réalisation du « rêve » en question dépendait exclusivement de la destruction de l’Etat d’Israël, il pouvait alors paraître « à portée ». S’il s’agissait en revanche d’une révolution démocratique, égalitaire et non confessionnelle, on voit difficilement comment elle aurait pu intégrer si naturellement une « patrie arabe » dominée par certains des Etats les plus réactionnaires de la planète et, de l’Algérie au Yémen, bâtie sur une référence confessionnelle. Citons, pour s’en convaincre, quelques extraits des textes constitutionnels des Etats de la Ligue arabe dans la décennie 1970 (Nouvelles Editions Africaines, 1979). Et tâchons d’être aussi littéral et exhaustif que possible. Car on ne peut apprécier le sens des écrits du Fatah qu’à la condition d’avoir à l’esprit la manière dont les mots « démocratique », « patrie arabe », « unité totale » de la « nation arabe », etc., circulaient à cette époque, les années 1970, dans les écrits constitutionnels des Etats de la Ligue arabe, de même qu’on ne peut apprécier le projet d’une Palestine « non confessionnelle » intégrant la « patrie arabe » qu’à la condition de connaître l’état des lieux :

Article 2 de la Constitution de la République Algérienne Démocratique et Populaire (1976) : « L’Islam est la religion de l’Etat ». Article premier de la Constitution de l’Etat du Bahreïn (1973) : « Bahrein est un Etat arabe islamique indépendant et souverain, son peuple appartient à la nation arabe, son territoire fait partie de la Grande Patrie Arabe […]. Le pouvoir à Barhein est héréditaire. Il sera transmis de Sa Majesté le Cheik Isa ben Salmna Al Khalifa à son fils aîné, puis au fils de ce fils aîné et ainsi de suite, de génération en génération […] ». Articles 1 et 2 de la Constitution de la République Arabe d’Egypte (1971) : « Art. 1 – La République Arabe d’Egypte est un Etat démocratique socialiste basé sur l’alliance des forces laborieuses du peuple. Le peuple égyptien fait partie de la Nation Arabe et œuvre pour réaliser son unité totale. Art. 2 – L’Islam est la religion de l’Etat et la langue arabe est sa langue officielle ; les principes de la législation islamique constituent une source principale de la loi ». Articles 6 et 7 de la Constitution Provisoire des Emirats Arabes Unis (1971) : « Art. 6 – L’Union fait partie de la grande Patrie arabe unie par les liens de religion, de langue, d’histoire et d’un destin commun. Les ressortissants de l’Union sont un seul et même peuple, partie intégrante de la Nation arabe. Art. 7 – L’Islam est la religion officielle de l’union. La Shari’a islamique constitue une source de législation majeure, alors que la langue officielle de l’Union est l’arabe ». Articles 4, 5 et 7 de la Constitution Provisoire de la République Irakienne (1970) : « Art. 4 – L’Islam est la religion de l’Etat. Art. 5 – A) L’Irak est une partie de la Nation Arabe. B) Le peuple irakien est constitué de deux ethnies principales qui sont l’ethnie arabe et l’ethnie kurde. Cette Constitution reconnaît les droits nationaux du peuple kurde et les droits légitimes de toutes les minorités au sein de l’unité irakienne. […] Art. 7 – A) La langue arabe est la langue officielle. B) La langue kurde est langue officielle à côté de la langue arabe dans la région kurde ». Articles 1 et 2 de la Constitution du Royaume Hachémite (1952) : « Article premier – Le Royaume Hachémite de Jordanie est un Etat arabe, indépendant, souverain, indivisible et inaliénable. Le peuple jordanien forme partie de la nation arabe. Son système de gouvernement est monarchique, héréditaire et de forme parlementaire. Art. 2 – L’Islam est la religion de l’Etat et l’arabe est la langue officielle ». Articles 1, 2 et 4 de la Constitution de l’Etat de Koweït (1962) : « Article premier – Koweit est un Etat arabe […]. Le peuple de Koweit fait partie de la Nation arabe. Art. 2 – La religion de l’Etat est l’Islam. La Shari’a islamique constitue une des principales sources de la législation. […] Art. 4 – Koweit est un Emirat héréditaire, la succession appartenant aux descendants de feu Mubarak Al-Sabah ». Texte de proclamation de la Jamahiriya Libyenne Populaire Socialiste (1977) : « Le peuple arabe libyen, […] Réaffirme son engagement de réaliser l’unité arabe intégrale […] comptant sur l’aide de Dieu, s’attachant à son livre saint qui demeure à jamais la source d’inspiration et de législation au sein de la société […]. Le Saint Coran est la loi de la société en Jamahiriya Arabe Libyenne Populaire Socialiste ». Articles 1 et 6 de la Constitution du Royaume du Maroc (1972) : « Article premier – Le Maroc est une Monarchie constitutionnelle, démocratique et sociale. […] Art. 6 – L’Islam est la religion de l’Etat qui garantit à tous le libre exercice des cultes ». Article 2 de la Constitution de la République Islamique de Mauritanie : « La religion du peuple est la religion musulmane. La République garantit à chacun la liberté de conscience et le droit de pratiquer sa religion sous les réserves imposées par la moralité et l’ordre public ». Article 1 de la Constitution Provisoire du Qatar (1972) : « Le Qatar est un Etat arabe indépendant et souverain. Sa religion est l’Islam et la loi islamique de la Shari’a constitue la source essentielle de sa législation. Son régime est démocratique et sa langue officielle est l’arabe. Le peuple de Qatar fait partie de la Nation arabe ». Article 9 de la Constitution Permanente de la République Démocratique du Soudan (1973) : « Le droit et la coutume islamiques sont les deux sources principales de la législation. Le statut personnel des non-musulmans est régi par leur propre droit ». Articles 1 et 3 de la Constitution de la République Arabe Syrienne (1973) : « Article premier – 1) La République Arabe Syrienne est un Etat démocratique, populaire, socialiste et souverain. […] 2) La Région Arabe Syrienne est une partie de la Patrie arabe. 3) Le peuple de la Région Arabe Syrienne est une partie de la Nation Arabe qui agit et lutte pour la réalisation de son unité totale. […] Art. 3 – 1) La religion du Président de la République est l’Islam. 2) Le Fikh Musulman (Doctrine et Jurisprudence) est la source principale de la législation ». Article 1 de la Constitution de la République Tunisienne (1959) : « La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain ; sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime, la République ». Articles 1, 3 et 4 de la Constitution Provisoire de la République Arabe du Yémen : « Article premier -Le Yémen est un Etat Arabe, islamique et indépendant, jouissant d’une pleine souveraineté. C’est une République. Le peuple yéménite fait partie de la nation Arabe. […] Art. 3 – L’Islam est la religion d’Etat et l’Arabe sa langue officielle. Art. 4 – La Shari’a islamique est la source de toutes les lois ».

J’ai délibérément omis de citer la Constitution libanaise, une singularité multiconfessionnelle dans le paysage des Etats de la Ligue arabe, ainsi que la Constitution de l’Arabie Saoudite, décidément trop grotesque. Mais je pense avoir été suffisamment littéral et exhaustif pour que la signification de « l’utopie » palestinienne du Fatah apparaisse sous un jour davantage contextualisé, de sorte qu’on en distingue plus précisément « le fond de l’air ». Tous les Etats composant la Ligue arabe étant constitutionnellement confessionnels, et déclinant chacun le thème de la « patrie arabe », de la « nation arabe », voire de son « unité totale », ainsi que la vertu « démocratique » de son pouvoir, qu’il s’agisse d’une dictature ou d’une monarchie, ou du Qatar, dont le « régime est démocratique », on comprend que bien des sionistes aient examiné avec circonspection « l’utopie » d’une « nouvelle » Palestine « non confessionnelle » et « démocratique » ouvrant ses bras à des Juifs devenus « antisionistes », tout en intégrant la « patrie arabe » en vue de réaliser son « unité totale », de même qu’on comprend que le sens du prédicat « démocratique » puisse rester, « à cette étape d’une lutte difficile pour la libération », un tantinet « flou »… Et il n’est pas jusqu’à la promesse de considérer l’hébreu comme une langue officielle du futur Etat palestinien qui ne puisse évoquer le sort de la minorité kurde d’Irak, cette « ethnie » reconnue comme une composante principale de la nation irakienne, ce qui n’empêcha pas le régime irakien d’en gazer certains et d’en persécuter beaucoup. Il n’empêche, à suivre Gresh, c’est à cet écrit du Fatah qu’il conviendrait aujourd’hui de revenir afin de frayer le chemin, en Palestine, d’un avenir radieux.

Pour notre part, nous sommes forcés de constater que tant dans le Programme de 1974 que dans celui de 1977, s’il n’est pas question d’une quelconque révision du fameux article 6 de la Charte, en revanche, il est continuellement fait mention d’un Etat Palestinien arabe intégrant la grande patrie arabe : « Article premier – La Palestine est la patrie du peuple arabe palestinien ; elle constitue une partie inséparable de la patrie arabe, et le peuple palestinien fait partie de la nation arabe. Art. 2 – La Palestine, dans les frontières du Mandat britannique, constitue une unité territoriale indivisible » (Charte Nationale Palestinienne, 1968) ; « Sur la base de la Charte Nationale Palestinienne […] le Conseil déclare que […] l’autorité nationale palestinienne luttera pour réaliser l’union des pays du champ de bataille, en vue d’achever la libération de l’ensemble du territoire palestinien, étape sur la voie de la réalisation de l’unité arabe » (Programme politique en dix points, 1974) ; « Sur la base de la Charte Nationale Palestinienne […] le Conseil National Palestinien : 1. Affirme que la question palestinienne est le fondement et la substance du conflit arabo-sioniste […] 7. Salue l’héroïque peuple libanais et affirme la préoccupation de l’O.L.P. pour l’unité du Liban et de son peuple, pour sa sécurité, son indépendance et sa souveraineté ainsi que pour son caractère arabe. […] 11. Décide de poursuivre la lutte pour récupérer les droits nationaux du peuple palestinien, et avant tout son droit au retour, à l’autodétermination et à l’établissement d’un Etat national indépendant sur le sol de sa patrie » (Programme politique en quinze points », 1977). Dans ces trois écrits constitutionnels et programmatiques, il n’est en revanche question ni d’accorder aux Juifs des droits égaux, ni de fonder un Etat « non confessionnel ». Il est exclusivement question du « peuple arabe palestinien », de la « nation arabe », du « caractère arabe » et de la Palestine conçue comme une « unité territoriale indivisible ».

Concédons néanmoins à Gresh « l’utopie », le « rêve » ; oublions un instant le sens contextuel d’un langage politique irréversiblement équivoque dès lors qu’est prise en compte la réalité idéologique de la « patrie arabe » à laquelle il s’agit d’intégrer la « nouvelle Palestine » ; concédons-lui que les auteurs de cet opuscule étaient réellement désireux de bâtir en Palestine un Etat « non confessionnel », « démocratique », rejetant « toute forme de gouvernement théocratique, autoritaire ou raciste » et assurant « des chances égales à chacun de ses citoyens », quels que soient leur confession, leur ethnie ou leur sexe ; concédons-lui tout cela d’un cœur joyeux. Restera toujours qu’une telle Palestine, si le rêve était devenu réalité, aurait donc été une extraordinaire singularité au sein de la « patrie arabe », si bien qu’il eût fallu reconnaître, in fine, qu’une telle Palestine « non confessionnelle » et « démocratique » n’aurait pas été fondée en dépit de « l’invasion sioniste », mais grâce à elle. Sans quoi, comment expliquer que c’eût été justement après « l’invasion sioniste » en terre sainte qu’un tel Etat non confessionnel, démocratique, ouvert, multiple et tolérant, ait pu y voir le jour et trancher si radicalement avec la couleur locale ?

Conclusion

Hélas, le temps des révolutions est passé. Et la réalité palestinienne présente aujourd’hui un visage un peu différent de celui esquissé dans l’opuscule du Fatah. La Constitution palestinienne de 2002 stipule en effet : « Article premier – La Palestine fait partie du monde arabe et le peuple palestinien fait partie de la nation arabe. L’unité arabe est un objectif que le peuple palestinien s’efforce de réaliser. […] Article 4 – 1) L’Islam est la religion officielle en Palestine. Le respect de la sainteté de toutes les autres religions monothéistes est garanti. 2. Les principes de la Charia islamique sont la principale source du droit. 3. L’arabe est la langue officielle ». C’était donc à condition de bâtir un Etat dont l’une des deux langues officielles fût l’hébreu qu’il eût été « non confessionnel », à moins qu’il ne se soit agi d’une pure et simple propagande à destination des idiots utiles. Je laisse aux antisionistes le soin de trancher.

Ce qui est sûr, c’est qu’à en croire le journal Le Monde daté du jeudi 21 décembre 2017, page 18, le régime théocratique gagne en puissance en Palestine, à mesure qu’elle se libère de « l’entité sioniste » : « Waleed Al-Husseini avait 21 ans en 2010 lorsqu’il a été arrêté dans sa ville natale de Qalqilya, en Cisjordanie. Son seul crime : se déclarer athée sur son blog au lieu de garder ce secret pour lui. Un ‘‘affront à l’encontre du sentiment religieux’’, selon le tribunal militaire palestinien. Après dix mois d’emprisonnement, pendant lesquels il raconte avoir été torturé, il a finalement pu partir à Paris, où il a obtenu le statut de réfugié […] ». Du Yémen à la Palestine, les autorités théocratiques, décidément, tiennent la bride dans la région. C’est pourquoi, aux lecteurs soucieux de contextualiser la question palestinienne dans son environnement régional, celui d’une « patrie arabe » surgie des décombres de l’empire ottoman, je recommande vivement, plutôt que les introductions de Gresh aux Ecritures de la révolution palestinienne, la lecture de La trique, le pétrole et l’opium paru aux mêmes éditions Libertalia en 2019. A l’évidence, cela les rendra plus « rouges » qu’ils n’étaient.

Reste que l’écrit du Fatah paru en France en 1970 est un document historique qui méritait donc d’être réédité. Et quelles que soient les critiques dont il doit faire l’objet, du moins aux yeux de quiconque ne se croit pas obligé de se prosterner devant le signifiant « palestinien » dès lors qu’il est prononcé ou écrit, il témoignait à l’époque d’une incontestable avancée idéologique et humaine : il n’était plus question de « rejeter les Juifs à la mer » mais de prendre acte du fait de la présence de 2,5 millions de Juifs en Palestine et de tâcher, sur cette base, de concevoir les grandes lignes d’un futur Etat palestinien à la fois « arabe » et « démocratique ». De la part d’auteurs qui avaient vécu dans leur chair le deuil et l’exil, c’était un geste – quel qu’en soit, encore une fois, les limites conceptuelles et les ambiguïtés tenaces – d’une incontestable noblesse.

Mais si, de la part de combattants palestiniens exilés, expropriés et endeuillés, le geste était noble, la manière dont la cause palestinienne a par ailleurs servi, et continue de servir à tant d’intellectuels occidentaux, sud-américains, africains, etc., d’exutoire à leur intime problème juif, est autrement moins reluisante. Car l’écrit en question du Fatah est d’une clarté difficilement contestable : au mieux, à l’existence d’un Etat « juif et démocratique », il oppose celle d’un Etat « arabe » et « démocratique ». Conclure que le premier est « raciste », tandis que le second est une « utopie », c’est donc refourguer, en guise de révolution, une sorte de sens commun autochtone bâti sur l’idée simple que les Arabes sont légitimes en terres arabes, comme les Européens sont légitimes en terres européennes, tandis que les Juifs n’ont qu’à baisser la tête en s’estimant heureux si on les tolère là où ils se trouvent. De fait, c’est précisément l’ordre des choses que les sionistes ont décidé, un beau jour, de bouleverser. Et apparemment, de par le monde, on n’est pas près de le leur pardonner.

Reste la question ultimement capitale, celle de concevoir aujourd’hui les grandes lignes d’une institution qui résolve la contradiction entre une aspiration à bâtir un Etat « juif » en Palestine et celle à y bâtir un Etat « arabe ». Les éditions Libertalia ayant confié à Alain Gresh l’introduction de cet écrit du Fatah, confions pour notre part à Yehoshafat Harkabi la conclusion de notre compte-rendu :« L’Etat binational ? Mais c’est ce que les chefs sionistes proposaient aux Arabes pendant des années. Aujourd’hui, il est trop tard ; ou trop tôt » (Palestine et Israël, op. cit., p. 35).




Source: Lundi.am