La pause de midi finit par venir. Un public affamé et beaucoup plus dense qu’escompté donna l’assaut à la cantine de l’Échangeur et aux camarades crêpiers qui s’étaient dévoués pour faire l’appoint en galettes complètes et autres crêpes au salidou. Ce fut la seule fausse note de la journée : quelques amis durent se contenter d’une bonne conversation à midi, à défaut d’un bon repas, la logistique étant débordée ; ce qui constitue un grief audible pour des gens qui prétendent s’attaquer à la question technique. On ne nous y reprendra pas.

[Les trois premières vidéos de la journée sont disponibles ici : La révolution est une question technique – les vidéos [1/3]]

Passé cet épisode, se succédèrent dans la grande salle de l’Échangeur deux présentations dont l’équilibre n’aura échappé à personne. Fanny Lopez présenta le résultat de ses recherches – que l’on trouvera dans les excellents Le rêve d’une déconnexion et L’ordre électrique. Là où une opportune myopie ne voit dans le cours historique que l’irrésistible genèse de l’ordre de choses actuel, Fanny Lopez s’attache, un peu comme Anaël Marrec précédemment, à restituer l’ensemble des possibles volontairement mis de côté, négligés ou défaits, qui auraient pu dessiner les contours d’un tout autre monde que celui qui est advenu, et dont nous constatons de toutes parts le désastre. Une archéologie, donc, qui redonne vie aux vaincus de l’histoire technique et politique. En revenant sur toutes les tentatives de s’autonomiser des grands systèmes techniques naissants dans le siècle passé, sur toutes les expérimentations architecturales liées à l’idée de « maison autonome », de « systèmes techniques de petite taille » et à la diversité d’infrastructures et d’architectures que cela supposait, elle permettait de politiser notre regard sur le présent. De discriminer entre le micro-réseau intégré au système existant, et qui permet de maintenir l’unification de celui-ci à coups de smartgrids malgré sa déliquescence chaque année plus criante, et l’appropriation par des habitants d’un quartier pauvre de la question de la production électrique, bien décidés à ne plus dépendre d’une centralité qui les méprise si ouvertement. La discussion devait aboutir à la nécessité consensuelle de « fragmenter le réseau ».

Après une intervention si « positive », il fallait bien qu’un peu de négativité fît son retour. Ce fut donc à Hauke Benner qu’il revint de présenter la lutte contre le nucléaire du mouvement autonome allemand – mouvement dont on parle en France aussi peu que l’on se plaît à disserter sans fin sur l’autonomie italienne. Peut-être parce que cette dernière fut écrasée, quand l’autre ne fut que partiellement défait, et parvint à maintenir jusqu’à récemment une capacité d’attaque sans équivalent en Europe. La police allemande attribue à Hauke Benner la rédaction du livre de référence sur l’autonomie allemande, Autonome in Bewegung, sans être parvenue à prouver sa participation à l’écriture de ce volume encyclopédique ; tout comme elle a échoué, après l’avoir arrêté, à prouver qu’il aurait posé des crochets d’acier sur des caténaires de TGV en protestation contre les transports de déchets nucléaire CASTOR. C’est la fameuse – fameuse du moins en Allemagne – instruction « Goldene Hackenkrallen » (crochets dorés), dans laquelle la police allemande s’est admirablement ridiculisée. Il faut dire qu’il a pour lui d’avoir fait tout le parcours de l’autonomie allemande, des années 1970 jusqu’à récemment, ce qui en fait un suspect crédible pour la rédaction d’un tel ouvrage. Il est assez rare qu’un pont soit fait entre le public français et ce mouvement à la discrétion légendaire pour mériter l’attention des lecteurs de lundimatin. Nous remercions au passage la camarade qui s’est offerte pour faire la traduction simultanée. Sans traduction, pas de révolution.

Fanny Lopez – L’ordre Électrique

Hauke Benner – Les luttes autonomes en Allemagne


Article publié le 23 Fév 2020 sur Lundi.am