Mai 6, 2021
Par Archives Autonomie
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Le 18 Mars est notre anniversaire.

L’anniversaire des socialistes révolutionnaires.

L’anniversaire du prolétariat européen.

Le meilleur moyen d’honorer cette date glorieuse, la meilleure façon de rendre aux victimes de la Révolution la justice qui leur est due, est à nos yeux d’étudier impartialement le but de ce mouvement populaire et les moyens employés pour réaliser la Révolution qu’il contenait en lui.

Il nous semble que cette étude sera d’autant moins inutile que la grande idée pour laquelle sont morts 40.000 êtres humains, cette idée qui a été si bassement calomniée par les adversaires intéressés au maintien de l’ordre social actuel, s’est trouvée défigurée aussi par une partie de ceux-là mêmes qui ont combattu pour elle aux jours glorieux qui suivirent le 18 Mars.

Quant à nous socialistes-révolutionnaires, si nous célébrons avec une foi ardente la Révolution de 1871, c’est que cette Révolution a tenté de réaliser notre programme, c’est que le sang généreux qui a arrosé les pavés de Paris a été versé pour notre idée, c’est que ses défenseurs pendant les sinistres journées de la semaine sanglante sont morts pour notre idéal, c’est qu’en un mot la Révolution parisienne avait pour but unique l’émancipation complète du prolétariat dans le monde entier.

Aussi les travailleurs de l’univers entier ne se sont-ils pas mépris sur la portée immense de cette Révolution. Le drapeau rouge de la Commune est devenu l’étendard de tous les opprimés de tous pays.

Il y a sept ans, le peuple de Paris, fatigué d’une lutte inutile, épuisé par les privations d’un long siège, humilié par la lâcheté de ceux qui s’étaient fait ses chefs, exaspéré par une capitulation honteuse qui le livrait lui et la France aux envahisseurs du sol national — il y a sept ans, le peuple de Paris se souleva devant les menaces de la bourgeoisie et refusa de rendre les armes qu’il avait si chèrement conquises au prix des plus cruels sacrifices !

A quoi lui avaient servi, à ce peuple de Paris, tant d’héroïsme et d’abnégation, tant de dévouement et de souffrances ?

A la place de l’Empire, il avait la République bourgeoise !
A la place de Napoléon III — l’homme de Décembre et de Sedan, — il avait Thiers, — l’homme de Transnonain et de la rue de Poitiers.

Et c’est à ce moment que la bourgeoisie osait lui réclamer de force ses armées, c’est à ce moment qu’elle préméditait de le ramener, comme un vil troupeau, à l’atelier, à la fabrique, condamnant sans appel et sans merci, non seulement lui, mais ses enfants et les enfants de ses enfants aux travaux forcés à perpétuité.

Le sinistre tableau des misères sans nombre de l’exploitation capitaliste à laquelle il croyait avoir naïvement, échappé par la proclamation de la République, vint tout à coup réveiller en lui le sentiment de l’horrible réalité, et de ses mains crispées il saisit ce fusil qu’il ne devait plus abandonner que dans la mort.

La Révolution du 18 Mars, et c’est là sa grandeur, fut un de ces mouvements spontanés sortis des entrailles mêmes du peuple qui parfois ébranlent les fondements de la société.

Ils ne sont point le résultat des efforts ou des volontés des individus, ils sont la conséquence d’une lente élaboration au sein des masses populaires.

Mille obstacles opiniâtres créées par l’opposition de l’ordre de choses existant, par tout ce qui meurt et ne veut pas céder la place sans une lutte acharnée, viennent entraver le développement et la réalisation des idées nouvelles qui sont pourtant la conséquence du vieil ordre social.

Ces idées, d’abord adoptées par une simple minorité, grandissent et se répandent au milieu des luttes de chaque jour, et par la propagande de la parole et du fait préparent souterrainement la chute inévitable du vieil édifice social.

A première vue, rien de changé dans la physionomie extérieure de cet organisme social qui va périr : les rouages, qui font mouvoir les institutions sont les mêmes, mais sous cette apparence d’immobilisme naît et croît une grande force qui transformera en un clin-d’œil la société tout entière.

Enfin vient le moment où l’antagonisme des vieilles institutions et des idées nouvelles touche à sa limite extrême — alors le vieux monde s’ébranle ou s’écroule dans une Révolution.

Tel fut le mouvement du 18 Mars.

Paris, ce Paris qui avait survécu aux Journées de Juin 1848 et au 2 Décembre 1851, ce Paris qui venait de se retremper dans les réunions publiques où des orateurs socialistes faisaient la propagande des idées nouvelles, Paris prolétaire en un mot, se leva tout entier.

En quelques instants les rues populeuses furent hérissées de barricades, tous les points stratégiques occupés et défendus par le peuple insurgé.

La bourgeoisie affolée ne savait plus où donner dé la tête, gouvernement, généraux, juges, mouchards et soldats tout avait pris la fuite.

Que voulait-il donc ce peuple de travailleurs ?

Conquérir l’instrument du travail, fonder l’autonomie et l’indépendance du groupe corporatif, gérer en pleine liberté par lui-même ses affaires extérieures et intérieures.

S’il n’avait pas voulu fonder l’égalité sociale, eût-il envoyé à l’Hôtel de Ville, comme ses élus, 18 des membres les plus actifs de l’Association internationale des Travailleurs, 2l des orateurs les plus énergiques des réunions publiques, 13 membres du Comité central qui avait inauguré l’organisation fédéraliste de la garde nationale, organisation qui englobait tous les groupes ouvriers ?

Ces élus en majorité étaient des socialistes.

Cette volonté du peuple, cette immense pression morale expliquent comment de vieux Jacobins, tels que Delescluze et F. Pyat, durent abandonner leur idéal de gouvernement dictatorial et unitaire pour se rallier à une idée si diamétralement opposée à toutes les revendications de leur existence entière.

Des hommes de cette valeur n’abandonnent pas ainsi sans douleur les idées qui leur sont chères, avec lesquelles ils ont vécu, qui furent l’espoir et le but de leur vie.

Ce n’est pas le peuple qui courbait la tête devant les derniers représentants de la vieille idée autoritaire ; ce sont eux qui ont cédé à la pression des aspirations nouvelles, mais ils ne cédèrent qu’après une lutte intestine qui paralysât le libre et original développement de la Révolution du 18 Mars.
Le gouvernement était eu fuite, et les vagues populaires battaient les murailles de Paris, hélas ! pour s’y briser.

Si au lieu de se cantonner dans Paris, si au lieu de régulariser une situation révolutionnaire, c’est-à-dire de briser l’initiative populaire, l’armée révolutionnaire fût allée trouver le paysan et lui eût dit :

— Paysan sans terre, ton nombre est de 3.900.000 ; désormais la terre de la bourgeoisie, de la noblesse et des prêtres t’appartiendra. — Paysan petit propriétaire, ton nombre est d’un MILLION ; cette terre que tu cultives de tes mains, que tu arroses de tes sueurs, te donne un revenu annuel insuffisant (106 fr.), cette terre ne saurait pourvoir à ton existence “d’homme, de citoyen, de travailleur.” Prends-en autant qu’il t’en faut, que tu en pourras cultiver par tes propres mains. La Révolution te garantit ton exploitation. Désormais, plus d’impôts, plus d’hypothèques, plus d’usure. La Révolution émancipe ton travail et ta terre !

Qui pourrait prétendre que la grande idée révolutionnaire n’eût pas entraîné la France entière ?

De ville en ville, de village en village, elle eût chassé devant elle toute l’organisation gouvernementale du vieux monde ! Ce même paysan, auquel le gouvernement versaillais, secondé par la bourgeoisie, a pu impunément raconter ses calomnies contre Paris, se fût alors armé d’une faulx à défaut d’un fusil, d’une fourche à défaut d’une faulx, et tendant la main à l’ouvrier des villes, eût marché à la conquête de la liberté commune.

Malheureusement entre Paris et la province, depuis le siècle dernier, les liens de solidarité sont rompus. Paris a absorbé l’initiative de la province ; elle lui a donné toutes ses forces vitales ; il lui a rendu des décrets et des préfets. Les nouvelles idées nées dans la capitale, passées au creuset de cette immense fournaise intellectuelle, ne parvenaient à la province qu’en s’imposant au nom de l’autorité.

Au nom du droit de l’Etat, toute initiative, toute autonomie était entravée, détruite ou supprimée en province. Sa physionomie, sa langue, ses mœurs étaient ridiculisés par la société parisienne et le pouvoir central, persécutés, anéantis au nom de l’unité gouvernementale.

Le paysan, lui, n’a pas abdiqué devant le représentant du pouvoir central, gendarme ou garde-champêtre, maire au préfet. Il a su conserver son caractère particulier, sa langue locale. Il a conservé, à l’abri des railleries de la capitale, sa pensée intime, ses mœurs, ses coutumes. Il a su conserver pour lui et pour les siens les traits caractéristiques de son individualité.

L’Etat n’a pu supprimer la personnalité des citoyens ; mais l’énergie de lutter pour sauvegarder l’autonomie de la province, de la commune, cette énergie s’est absorbée dans la lutte contre l’Etat, contre Paris siège du gouvernement.

Les masses populaires insurgées pouvaient seules arracher la province à sa torpeur, effacer à jamais les préventions que la province nourrit contre la population parisienne.

Le paysan n’a répondu ni aux proclamations, ni aux appels. — Qu’était-ce pour lui ? — Des décrets ! — Mais le fonctionnaire désespérés de chargé[sic : désespéré d’être chargé ?] de les appliquer faisant défaut, les cris [de] Paris ne trouvèrent pas d’écho en lui.

Pour reconquérir la confiance perdue, il eût fallu que la Révolution parisienne proclamât nettement la liquidation sociale au profit de la collectivité.

Par quels moyens la Révolution pourrait-elle opérer cette liquidation du vieux monde ?

Par un seul : — le fait révolutionnaire.

En juillet 1789, le paysan français, n’attendant ni ordonnances, ni décrets d’une autorité quelconque, s’est emparé, au son du tocsin, à la lueur des châteaux en flammes, de la terre qui lui avait été ravie par la conquête et la spoliation.

C’est par la même initiative populaire que les exploités pourront en finir avec l’exploitation en s’emparant des instruments du travail.

Le peuple de Paris a-t-il eu cette initiative au lendemain du 18 Mars ?

Hélas ! non.

Le peuple de Paris, à peine victorieux, retomba aux mains d’hommes imbus de la vieille idée étatiste, qui arrêtèrent le mouvement révolutionnaire.

Tout pleins des vieux préjugés jacobins, l’esprit absorbé par la tradition parlementaire, entraînés d’un côté vers les tendances nouvelles, retenus de l’autre par la routine, ils cherchèrent dans la poussière des archives les matériaux de la construction nouvelle, la solution du problème social. Ils ne réussirent qu’à tracer des bornes à la Révolution.

Ce sont eux qui retinrent le peuple dans la ville de Paris. C’est par eux que la Révolution s’est localisée.

Lorsque l’on tenta la sortie des 3 et 4 Avril, il était trop tard.

Le gouvernement versaillais avait réussi à isoler Paris, à le séparer du reste du monde.

Paris se déclara Ville libre, Commune autonome, puis, élisant l’assemblée communaliste, se donna un gouvernement. Le peuple de Paris demandait pour la France :

“L’autonomie absolue de la Commune, étendue à toutes les localités de la France, et assurant à chacun l’intégralité de ses droits, et à tout Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes, comme homme, citoyen et travailleur.”

Pour la ville de Paris il demandait :

“Le vote du budget communal, recettes et dépenses ; la fixation et la répartition de l’impôt ; la direction des services locaux ; l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement ; l’administration des biens, appartenant à la Commune.

“Le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilité droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres.

“L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs interêts : droits garantis par la Commune, seule chargée de surveiller et d’assurer le libre et juste exercice de réunion et de publicité.

“Enfin, Paris, à la faveur de son autonomie et profitant de sa liberté d’action, Paris se réservait d’opérer comme il l’entendrait, chez lui, les réformes administratives et économiques que réclamait sa population ; de créer des institutions propres à développer et à propager l’instruction, la production, l’échange et le crédit ; à UNIVERSALISER LE POUVOIR ET LA PROPRIÉTÉ, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l’expérience.

“Paris ne voulait rien de plus à titres de garanties, locales, à condition, bien entendu, de retrouver dans la grande administration centrale, délégation des Communes fédérées, la réalisation et la pratique des mêmes principes.” [1]

Telles étaient les exigences fondamentales de la Révolution de 1871, tel fut son testament.

Mais le peuple, insurgé ne devait pas réaliser ce programme qui demandait l’universalisation du pouvoir et de la propriété. Il en laissait la tâche au nouveau gouvernement, qu’il venait d’élire, comme si un gouvernement quelconque pouvait être jamais capable de résoudre le problème colossal de la transformation économique de la Société.

Admettons pour un moment que ce nouveau gouvernement eût osé entreprendre cette tâche par le seul moyen en son pouvoir : la transformation par décret.
Admettons que les ateliers, les fabriques de la capitale, les matières premières, etc., eussent été déclarés propriété collective de la Commune.

Il n’en restait pas moins à régler l’organisation du travail sur des données scientifiques, pour une population de 2 millions d’individus.

Ce gouvernement socialiste eût succombé devant la tâche, comme succombera tout gouvernement en pareil cas, fut-il composé de savants et d’économistes de la valeur de Karl Marx.

C’est par la seule action collective de tous les travailleurs organisés, reliés entre eux par un libre contrat en groupes corporatifs, que la question du travail pourra être tranchée. Pourquoi donc le peuple n’a-t-il pas pris sur lui la solution de ce problème que personne autre que lui ne peut résoudre ?

Pourquoi ? Parce que le peuple de Paris a été pris à l’improviste par la Révolution. Son organisation ouvrière n’était pas faite, ses corporations étaient désorganisées par la guerre, ses sections étaient à peu près anéanties. Aussi remit-il la tâche qui lui incombait entre les mains de ses élus, dont quelques-uns pourtant avaient proclamé que “l’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mèmes.” Qu’était la Commune ?

En quoi son programme diffère-t-il du vieux programme révolutionnaire ?

La Commune voulait résoudre la question sociale. La minorité, dès son entrée à l’Hôtel-de-Ville, était résolue à rompre avec la vieille idée de la centralisation, avec la dictature jacobine.

Cette minorité regardait l’idée de la représentation populaire comme une idée fausse. Elle affirmait que les élus ne peuvent représenter les électeurs, elle pensait que le nœud de la question sociale ne pouvait être tranché que par le peuple lui-même, appelé à organiser directement sa vie nouvelle.

C’est là ce qui constitue l’originalité de la Révolution du 18 Mars, et c’est pourquoi la Commune de 1871 a été, à un point de vue, le contre-pied de sa devancière la Commune de 1793.

Les hommes du 18 Mars pensaient qu’on peut être représentant, commis, administrateur, comptable, d’un groupe économique, d’un corps de métier, mais que prétendre représenter la totalité des intérêts du peuple, voire même d’un seul groupe, est une idée absurde.

Ils pensaient que, dans la société future, le gouvernement doit arriver à disparaître entièrement pour faire place à la libre association, à la libre fédération des groupes économiques du monde entier.

Ils pensaient que l’organisation de la Société, aujourd’hui destructive de toute initiative de l’individu, deviendrait la garantie du complet développement et de l’entière liberté de l’être humain, par la suppression de la concurrence et l’établissement de la solidarité des intérêts de tous et de chacun.

Les révolutionnaires modernes disent aux travailleurs :

“Organise-toi, gère toi-même tes affaires, prends le capital et les instruments de travail, et alors disparaitront pour toujours patrons, représentants, dictateurs, tous ceux, en un mot, qui taillent et rognent à leur aise dans ta liberté et dans tes droits,

“C’est à toi, travailleur, à toi seul, par ta propre initiative, de réorganiser la Société.

“Le point de départ de cette nouvelle organisation sera la Commune autonome.

C’est à la Révolution du 18 Mars que se rattachent ces idées nouvelles.

Pendant 72 jours, le peuple de Paris a lutté contre la bourgeoisie. Cette fois encore le vieux monde a vaincu.

“Le cadavre est à terre, et l’idée est debout.”

Elle est maintenant la propriété collective de la masse travailleuse du monde entier.

Les rangs des futurs combattants se reforment. La grande idée de la dernière Révolution, se dégageant de tout ce qui l’obscurcissait, est plus nette et plus claire pour ceux qui vont la continuer, et le temps n’est pas loin où le peuple de Paris se réunira de nouveau sous le drapeau rouge. Mais cette fois Paris ne restera pas seul au milieu de la France inerte, de l’Europe encore plongée dans les ténèbres.

Non, ce n’est plus Paris seul qui luttera contre le vieux monde !

Les travailleurs savent aujourd’hui que la Révolution Sociale ne peut être circonscrite dans une ville, même dans une nation ; sous peine de périr, elle doit entraîner au moins dans son orbite tous les peuples du Continent européen, car la victoire locale des travailleurs, dans un pays quelconque, verrait se dresser devant elle la coalition des Etats voisins, qui réuniraient toutes leurs forces pour arrêter et étouffer la Révolution croissante.




Source: Archivesautonomies.org