Juin 17, 2022
Par CQFD
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Après deux ans d’existence et vingt-quatre numéros en ligne, Trou noir débarque en version papier. Pour ses éditeurs, aucun doute : la révolution sera sexuelle ou ne sera pas.

Trou noir, revue mensuelle en ligne1, a déboulé sur la Toile début 2020, avec pour sous-titre : « Voyage dans la dissidence sexuelle ». L’édito du n°20, pensé comme un point d’étape, rappelait l’ambition de départ : « Interroger et politiser la sexualité sous toutes ses formes, sans avoir peur d’être tranchant ou à contre-courant. » Chaque 28 du mois, c’est donc l’émeute intellectuelle autour des plumards. Au programme : histoire et mémoire des luttes « minoritaires », tour d’horizon international et culture des dissidences sexuelles.

Investiguer la notion de « dissidence sexuelle », c’est en somme la tâche que s’est assignée Trou noir. Deux figures tutélaires hantent le propos : celles de Guy Hocquenghem (1946-1988), militant du Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar) avant de devenir un polémiste génial2, et de Mario Mieli (1952-1983), l’un des fondateurs du mouvement de libération gay/trans italien, profondément influencé par la pensée marxiste3. Pour l’un comme pour l’autre, l’homosexualité, dès lors qu’elle est « consciente », vécue dans sa puissance subversive, est en elle-même une force de déstabilisation de la société, qui ébranle non seulement les structures familiales mais, selon Mieli, remet aussi en cause le mode de production en lui opposant une communauté fondée sur le plaisir. « Les vrais révolutionnaires, cessant d’être des politiciens, seront des amants. »

Armes théoriques

Paru fin mai, Trou noir version papier, sous-titré cette fois « Revue de la dissidence sexuelle », débarque dans les librairies sous la forme d’une revue au format de poche, qui comprend cinq textes déjà publiés et deux inédits. L’objet est un manifeste, rédigé dans une langue tantôt rigoureuse, tantôt camp4, voire les deux à la fois. Mais c’est aussi une boîte à outils contondants, destinée à alimenter les rencontres en chair et en os autour de la revue et, qui sait, à semer des idées d’auto-organisation dans son sillage. Le sommaire est riche, fourbissant des armes théoriques ou remettant en question des figures de la culture gay. Pour commencer, un retour sur le parcours du penseur nationaliste Renaud Camus, passé des plans cul qu’il décrivait dans Tricks (1979) à la théorie du grand remplacement. Puis la critique acérée que fait Olivier Cheval5 de l’œuvre de l’écrivain gay culte des années 1990 Guillaume Dustan, empreinte à ses yeux d’idéologie néolibérale : « Il est intégralement individualiste : la seule morale, c’est la responsabilité individuelle. » Suivent, entre autres, le récit navrant d’un procès pour agression transphobe à Paris et deux essais violents et tendus développant la pensée de Mario Mieli depuis des points de vue convergeants mais distincts.

Héritages, donc, mais aussi débats : les références que fournit Trou noir sont autant d’invitations à penser et à objecter. Dont acte. Au sujet de Renaud Camus, par exemple, on peut regretter que tout un imaginaire viriliste et patriarcal, qui parcourt à la fois l’histoire de la pensée et de l’esthétique gay et réactionnaire, ne soit pas convoqué : qu’il se fantasme en mâle blanc bodybuildé ou en esthète français de souche, Camus ne désire que ce qui (croit-il) lui ressemble. On peut aussi rester sur sa faim à propos de Mieli, au sujet duquel on aurait aimé voir davantage développées les critiques que lui adressait le penseur marxiste Jacques Camatte quand celui-ci lui écrivait : « Pour moi, la question essentielle ce n’est pas la sexualité mais l’amour. » Ces points de frottement sont précisément le signe que quelque chose a lieu. Avec Trou noir, le cul fait son retour dans la pensée révolutionnaire. Aussi urgent que nécessaire.

Laurent Perez


2 Une sélection de ses articles de presse est paru en 2017 chez Verticales sous le titre un journal de rêve.

3 Un recueil de ses textes, La Gaie critique – Politique de la libération sexuelle, sortira fin août aux éditions La Tempête.

4 Argot queer désignant les attitudes supposées exprimer une certaine sensibilité gay, faite d’outrance et d’autodérision.




Source: Cqfd-journal.org