Novembre 4, 2019
Par Lundi matin
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Le 5 dĂ©cembre 2019 prochain va commencer la bataille des retraites. Emmanuel Macron a donnĂ© le ton. Notre prĂ©sident, qui « frotte [ses cicatrices] de maniĂšre rĂ©guliĂšre pour ne pas les oublier Â», a annoncĂ© qu’il « n’aurait aucune forme de faiblesse ou de complaisance Â». En face, on nous annonce un front dĂ©suni par les imbroglios syndicaux et corporatistes. Un front par ailleurs Ă©branlĂ© par le mouvement des Gilets Jaunes.

Si certains s’apprĂȘtent Ă  vivre ou Ă  dĂ©crire une Ă©niĂšme bataille syndicale pour la dĂ©fense d’acquis sociaux, voire une lutte corporatiste de travailleurs « privilĂ©giĂ©s Â», les deux auteurs de cette tribune voient au contraire dans la grĂšve du 5 dĂ©cembre, l’ouverture d’une “bataille cruciale pour un choix de sociĂ©tĂ©, pour un choix de vie”.

Le dernier “mouvement social” consĂ©quent, en France, fut celui contre la Loi Travail, en 2016. Qui prĂ©figura les formes de contestation (et de rĂ©ponse policiĂšre Ă  ces derniĂšres) que nous connaissons depuis. La frange la plus active de ce mouvement avait fini par identifier comme ennemi le Monde du Travail lui-mĂȘme (et donc aussi certaines formes syndicales, et de mobilisation, qui tendent Ă  le reconduire). C’est sur cette ambiguĂŻtĂ© (la contestation du mouvement social tout en y participant ; la contestation du Travail tout en luttant contre le dĂ©mantĂšlement du droit du travail), que certains partisans de l’Autonomie et d’autres du syndicalisme se sont retrouvĂ©s Ă  agir ensemble. Il faut comprendre cette tribune comme la poursuite de cette rencontre.

Alessandro Stella est historien (CNRS-EHESS) et figure de l’autonomie italienne, Eric Beynel est porte-parole du syndicat Solidaires.

[Illustration : Kiki Picasso]

Le 5 dĂ©cembre 2019 prochain va commencer la bataille des retraites. Ce n’est pas une simple bataille syndicale pour la dĂ©fense d’acquis sociaux, encore moins une bataille corporatiste de certains secteurs de travailleurs « privilĂ©giĂ©s Â», c’est une bataille cruciale pour un choix de sociĂ©tĂ©, pour un choix de vie.

Pour la plupart des gens en France et dans les pays occidentaux (ce n’est pas le cas pour la majoritĂ© de la population dans le Monde) la retraite reprĂ©sente aujourd’hui le Paradis sur terre. AprĂšs une vie de souffrances, de dur labeur, de privations, pouvoir finalement ĂȘtre libĂ©rĂ© du travail, de ses contraintes hiĂ©rarchiques, de ses rythmes, signifie profiter ici-bas de ce que les Religions promettent une fois qu’on sera mort. Qu’on soit croyant ou mĂ©crĂ©ant, tout-le-monde s’accorde Ă  considĂ©rer que passer quelques annĂ©es voire au mieux deux-trois dĂ©cennies libĂ©rĂ© des contraintes et oppressions liĂ©es au travail, est une juste rĂ©compense et un droit inaliĂ©nable.

Cette idĂ©e et cette conviction sont rĂ©centes et encore minoritaires dans la plupart des Pays du Monde. La plupart de l’humanitĂ© est encore aujourd’hui obligĂ©e non seulement de travailler jusqu’à l’épuisement pour gagner sa vie, mais aussi de subvenir aux vieux jours de leurs parents qui ne peuvent plus travailler. Prendre sa retraite reprĂ©sente aujourd’hui prendre sa place au Paradis, goĂ»ter les fruits dĂ©fendus, s’enivrer des boissons interdites, jouir des sensualitĂ©s et des sexualitĂ©s. En attendant, pour ceux qui y croient, le bonheur absolu au Paradis cĂ©leste aprĂšs la mort, passer quelques annĂ©es libĂ©rĂ©s du travail et de ses contraintes est l’espoir de tout-un-chacun. A la mer, Ă  la montagne, en ville ou Ă  la campagne, sous le soleil, la pluie, la neige, pouvoir choisir son lieu de vie et ses occupations.

La retraite n’est pas seulement le juste repos du travailleur aprĂšs une vie de dur labeur, c’est une partie de la vie soustraite au travail, Ă  ses hiĂ©rarchies, Ă  l’oppression d’autrui, Ă  la pĂ©nibilitĂ©. De tout temps, esclaves, serfs, travailleurs salariĂ©s ont luttĂ© pour leur libertĂ©, pour ĂȘtre dignement rĂ©compensĂ©s pour le travail fourni et pour avoir du temps libre, pour eux. Pour faire leur potager et leur vigne, pour prendre du bon temps et aller jouer aux cartes buvant un coup avec les amis Ă  la taverne. Depuis le XIXe siĂšcle, les luttes du mouvement ouvrier ont portĂ©, outre que sur les salaires et les conditions de travail, sur le temps de travail. Ces luttes se sont dĂ©clinĂ©es par la rĂ©duction de la semaine et des heures de travail journalier, par les congĂ©s payĂ©s, par la couverture maladie et par la retraite. Tout temps gagnĂ© par les travailleurs pour vivre mieux leur vie, chacun Ă  ses relations humaines, ses passions, ses dĂ©sirs.

La conquĂȘte de la pĂ©riode de retraite en Occident est en effet rĂ©cente. Si quelques groupes d’employĂ©s de l’Etat (militaires, marins), des mineurs et des cheminots en bĂ©nĂ©ficiaient dĂ©jĂ  auparavant, souvent aprĂšs des luttes, la gĂ©nĂ©ralisation du systĂšme des retraites date de la fin de la deuxiĂšme guerre mondiale, 75 ans, trois petites gĂ©nĂ©rations seulement. Aujourd’hui, en France, tout le monde bĂ©nĂ©ficie de la retraite, mĂȘme avec des disparitĂ©s de cotisations et de pensions d’un secteur d’activitĂ© Ă  un autre, et une certaine rĂ©partition et solidaritĂ© existent permettant en partie de rĂ©duire les inĂ©galitĂ©s, notamment entre femmes et hommes. Au cours du temps, des travailleurs comme les cheminots, les Ă©goutiers, les mineurs, les agents de la RATP, ont luttĂ©, nĂ©gociĂ©, conquis des droits Ă  la retraite plus avantageux que dans le rĂ©gime gĂ©nĂ©ral, sur les fondements de la pĂ©nibilitĂ© du travail effectuĂ©, d’une espĂ©rance de vie bien plus courte, des horaires et du rythme de travail perturbants, des conditions d’exercice (sous-terre, la nuit, dans le bruit, en dĂ©placement constant). Des professions libĂ©rales, comme les avocats et les notaires, se sont aussi construit un rĂ©gime spĂ©cifique de retraite avec leur propre caisse et administration. Quant aux Ă©lus de la RĂ©publique, ils se sont taillĂ©s leur propre rĂ©gime spĂ©cial, sans luttes ni nĂ©gociations, et ont crĂ©Ă© les rĂ©gimes avantageux de retraite de leurs serviteurs en armes, policiers, gendarmes, militaires, sans lesquels ils seraient destituĂ©s.

Mettant en avant une exigence de justice et d’égalitĂ© entre tous les citoyens, la rĂ©forme que Macron et son monde veulent faire s’attaque tout d’abord Ă  ces 42 rĂ©gimes spĂ©cifiques de retraite, prĂ©sentĂ©s comme des privilĂšges corporatistes injustifiĂ©s ou obsolĂštes (« les cheminots ne doivent plus remplir la chaudiĂšre Ă  charbon 
 Â»). Avec un bĂ©mol : le gouvernement Macron a dĂ©jĂ  rassurĂ© militaires, gendarmes, policiers et gardiens de prison qu’ils seront largement Ă©pargnĂ©s par le nivellement Ă  la hausse de l’ñge de dĂ©part Ă  la retraite, histoire de cĂąliner les serviteurs de l’Etat qui seront envoyĂ©s briser les grĂšves et les manifestations des travailleurs en colĂšre.

Les cheminots, les mineurs, les Ă©goutiers, les travailleurs du mĂ©tro et des transports, seraient-ils des privilĂ©giĂ©s, confortablement assis sur leurs acquis sociaux ? Pourquoi serait-il juste et Ă©quitable d’aligner leur rĂ©gime de retraite vers le bas ? Pourquoi au lieu de mettre en cause les difficultĂ©s et les nuisances de leur mĂ©tier, ne serait-il pas plus juste d’élargir ces critĂšres Ă  d’autres professions ? Aux livreurs des plateformes de distribution, par exemple, qui respirent les gaz d’échappement Ă  longueur de journĂ©e, et dont le risque de mourir dans l’exercice de leur mĂ©tier est bien supĂ©rieur Ă  celui encouru par les policiers et les militaires. La liste des mĂ©tiers de l’économie de la distribution, de l’alimentation et des soins, qui comportent des risques sanitaires, devrait ĂȘtre Ă©largie aux cuisiniers dans les caves des restaurants, aux infirmiĂšres et aides-soignantes, aux femmes de mĂ©nage d’hĂŽtels et bureaux qui travaillent tĂŽt le matin et tard le soir, Ă  tous ces invisibles qui remplissent les rayons de nos commerces, dĂ©posent nos commandes dans nos boites aux lettres, Ă  celles et ceux qui prennent soin des retraitĂ©s et leur permettent de finir leur existence dignement se coltinant des heures de transports du domicile au boulot, charges physiques et charges mentales.

PrĂ©senter la rĂ©forme Macron des retraites sous le signe d’une nĂ©cessaire Ă©galitĂ© est plus qu’une fumisterie et une escroquerie, c’est un cynisme de classe aisĂ©e. On nous explique qu’il faut faire une Ă©galitĂ© universelle face aux retraites, dans un systĂšme social et de genre oĂč tout est inĂ©galitaire, de la naissance Ă  la mort, en passant par la scolarisation, les revenus du salaire et du patrimoine. Eh bien non : au lieu d’uniformiser, vers le moins disant, les conditions de la retraite, il faudrait poser le principe de les diversifier selon les mĂ©tiers exercĂ©s.

Le cƓur soi-disant Ă©galitaire de la reforme Macron tient dans la formule « un sous cotisĂ©, un sous rĂ©cupĂ©rĂ© Â». Vaste blague quand on sait que les ouvriers ont en moyenne sept ans d’espĂ©rance de vie en moins que les cadres, et que donc leur taux de recouvrement en est d’autant rĂ©duit. Sans oublier que beaucoup d’ouvriers qui ont fait des travaux durs et prĂ©judiciables pour leur santĂ© arrivent Ă  la retraite dans des mauvaises conditions, brisĂ©s, usĂ©s.

Aux Etats-Unis oĂč la retraite par capitalisation est structurelle depuis des annĂ©es, s’est rĂ©cemment dĂ©veloppĂ© un mouvement appelĂ© Fire (« indĂ©pendance financiĂšre, retraite prĂ©coce Â») : des jeunes Ă  peine entrĂ©s dans la vie active et gagnant un bon salaire se mettent Ă  Ă©conomiser et investir leur capital pour devenir rentiers et prendre la retraite Ă  40 ans. Une dĂ©marche capitaliste hors de portĂ©e de la masse des salariĂ©s qui n’arrivent Ă  rien Ă©conomiser et sont Ă  dĂ©couvert le 15 du mois. Une dĂ©marche nĂ©anmoins qui en dit long sur les aspirations des individus : ĂȘtre libĂ©rĂ©s le plus tĂŽt possible du travail.

La rĂ©forme du rĂ©gime des retraites que Macron veut imposer va Ă  contre-courant du dĂ©sir de libĂ©ration installĂ© dans la tĂȘte des gens. Il veut tuer l’idĂ©e qu’aprĂšs une pĂ©riode de formation, puis une pĂ©riode de travail, la vie comporte une pĂ©riode de repos et de « dolce farniente Â». Gageons que les travailleuses et les travailleurs ne se laisseront pas dĂ©possĂ©der de leur part de paradis et se battront pour la faire grandir.




Source: Lundi.am