Cet article [1] de Leila Al Shami (co-autrice de Burning Country) relate le mouvement de protestation actuel des habitants d’Idlib contre le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Sham (anciennement affilié Al Qaida). La province d’Idlib est une des dernières poches en Syrie qui n’a pas été reprise par le régime, les bombardements y sont quotidiens. La domination de ce groupe islamiste est régulièrement contestée par les habitants, cette fois c’est l’augmentation d’une taxe qui a mis le feu aux poudres.

Les syriens qui se sont battus depuis 2011 ont largement souffert de la politique anti-terroriste internationnale et du discours qui l’accompagne. Il nous semble important de relayer les protestations et dynamiques locales qui sont généralement étouffées par ce discours.

Ces derniers jours, un soulèvement populaire a éclaté à Idlib contre le groupe islamiste dur Hayat Tahrir al-Sham ( HTS, à l’origine lié à Al-Qaida puis à al-Nosra) qui est militairement dominant dans une grande partie de la province .

Le récent soulèvement a commencé lorsque HTS a augmenté les Zakaat (taxes) sur un certain nombre de biens et services, dont le pain, l’électricité et l’huile d’olive .

A Kafar Takharim, une ville du nord-ouest d’Idlib, qui dépend de la production d’huile d’olive pour ses revenus, les habitants ont refusé de payer plus d’impôts et les tentatives de HTS pour contrôler les presses à huile d’olive.

Le conseil local de Kafar Takharim a longtemps résisté aux tentatives de prise de pouvoir de HTS. Les habitants locaux ont organisé des manifestations et ont pris d’assaut les pressoirs à olives et les commissariats de police, expulsant avec succès les membres de HTS de leur communauté.

HTS a encerclé la ville et a exigé que les habitants livrent un certain nombre de personnes qui avaient participé aux manifestations sous la menace de représailles. Les locaux ont refusé et ont décidé de poursuivre leur résistance contre les djihadistes.

Le 6 novembre, les combattants du HTS ont assiégé la ville et ont commencé à l’attaquer au mortier et à la mitrailleuse, tuant au moins trois personnes et en blessant d’autres. Mais les habitants ont continué à résister et tout autour des villes et villages d’Idlib se sont levés en solidarité avec Kafar Takharim, exigeant que HTS et son chef Jolani quittent la province. Les gens sont descendus dans les rues des villes d’Idlib, Salqin, Maarat Al Nu’man, Darkush, Samarda, Ariha, Kurin, Armanaz et ailleurs. Les habitants d’Armanaz et d’Idlib ont commencé à marcher vers Kafar Takharim pour tenter de briser le siège mais ont été bloqués par des combattants du HTS. Le 7 novembre, des manifestants de Salqin ont réussi à s’introduire dans la ville par le nord.




Manifestation à Maarat Al Nu’man en solidarité avec Kafar Takharim et contre HTS, le 7 novembre.

La résistance populaire à la HTS s’est régulièrement manifestée dans la province d’Idlib et des chants contre Jolani sont régulièrement entendus lors des manifestations contre le régime qui ont lieu presque chaque vendredi. Pour beaucoup, l’autoritarisme du groupe n’est pas différent de celui du régime.

Les militants des HTS ont renforcé leur contrôle sur la province en janvier, à la suite d’intenses combats avec des groupes rebelles. Depuis lors, le groupe a tenté d’imposer un contrôle sur la gouvernance civile par la création d’un « gouvernement du salut » qui a pris en charge la prestation de services, les conseils locaux et l’éducation malgré la résistance généralisée des populations locales qui ont courageusement tenté de défendre leur autonomie et les institutions démocratiques qu’elles ont établies après la libération du régime.

Les gens ont en outre été scandalisés par les arrestations massives qui ont visé des militants de la société civile et des journalistes, dont certains seraient morts sous la torture dans des prisons gérées par HTS. HTS est largement considéré comme responsable des assassinats de Raed Fares et Hamoud Jneed en novembre 2018 qui étaient des figures clés de l’organisation révolutionnaire à Idlib et impliqués dans Radio Fresh, une radio populaire indépendante.

Le discours dominant promu par le régime et les partisans du fascisme syrien est de dire qu’Idlib est une « enclave terroriste ». La présence de quelques milliers de militants extrémistes justifie la campagne d’extermination menée contre la population civile, qui compte quelque 3 millions de personnes, dont 1 million d’enfants.

Le soulèvement d’aujourd’hui devrait remettre en question ce récit. Les Syriens ont continuellement résisté à toutes les formes d’autoritarisme et ont cherché à défendre leur autonomie et leur désir de liberté et de démocratie depuis 2011.

Bien que coincée entre le régime et les extrémistes, Idlib reste le foyer de nombreuses initiatives civiles inspirantes et de manifestations de résistance créative. Il y a quelques semaines, le rappeur de 20 ans Amir Al Muarri a sorti le titre rageur « ’On All Fronts » produit à Idlib. La vidéo (sous-titrée en anglais, espagnol et russe) brosse un portrait de la vie dans la province et de la diversité de ses habitants qui continuent à survivre et à résister malgré des conditions de vie apocalyptiques. Il n’épargne aucune critique concernant la brutalité du régime, les factions armées qui ont détourné la révolution et les interventions étrangères de la Russie, de l’Iran et de la Turquie.

Ce sont des gens comme Amir et les civils qui risquent leur vie pour protester aujourd’hui. Ils sont l’avenir de la Syrie et qui défient les hypothèses paresseuses selon lesquelles les Syriens doivent choisir entre un régime fasciste et Al-Qaida. Il y a toujours eu une troisième option.

Leila Al-Shami


Article publié le 11 Nov 2019 sur Lundi.am