Octobre 29, 2020
Par Les mots sont importants
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L’État n’a pas seulement déclaré la guerre au terrorisme islamiste mais aussi à certains courants de l’Islam. La Mosquée de Pantin n’est pas tant fermée parce que son compte Facebook a partagé la vidéo du parent d’élève de Conflans Sainte Honorine que parce qu’elle a des responsables soupçonnés d’être salafistes. Baraka City est menacé de dissolution pour sa participation au même courant, ce n’est pas seulement son président qui est poursuivi pour le harcèlement électronique d’une ancienne journaliste de Charlie-Hebdo. Le CCIF n’est pas menacé pour avoir soutenu le même parent d’élève – et pour cause : il ne l’ai pas fait ! – mais parce qu’il est accusé d’être une « vitrine des Frères musulmans ». Dans les discours politique, le concours Lépine – comme le dit Samuel Gontier dans Télerama – des idées par lesquelles l’État doit anéantir le salafisme et les frères musulmans est lancé.

La guerre à une idéologie

En France, la liberté d’expression a des limites : l’insulte, la négation du génocide des Juifs, l’incitation à la haine raciale. On retrouve, dans les intentions de ces lois, une partie du raisonnement actuel de l’État. Il y a des idées qui non seulement sont en elles-mêmes des agressions contre des personnes, mais dont l’expression peut inciter à la violence contre des personnes ou un groupe réel ou supposé. Des raisonnements qui « arment » la violence, pour reprendre les termes du Ministre de l’Intérieur. Mais on le voit bien : une chose est de pouvoir interdire la négation d’un génocide ou un raisonnement raciste – assez définissable – et une autre est de pouvoir cerner une idéologie, au contours trop flous et changeants, pour qu’un juge puisse se prononcer.

La réalité juridique éclairante en la matière n’est pas la comparaison avec ces limitations légitimes de la liberté d’expression, mais la différence entre démocratie libérale et « démocratie militante ». L’État est train de passer – sans débat de fond et sous la pression des violents chocs émotionnels que nous avons subis (de l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015 au meurtre de Samuel Paty) – de ce que les politistes appellent une démocratie libérale, à une démocratie militante, comme en Allemagne, qui a dans son droit des outils pour interdire des organisations qui ne commettraient aucun délit mais défendraient une idéologie menaçant la liberté – ce qui a conduit par exemple ainsi à l’interdiction, à l’Ouest, pendant des années, du Parti communiste aussi bien que des mouvements néo-nazis.

Une rupture

En France, il n’en est rien. Nous acceptons des organisations anarchistes, de gauches radicales, d’extrême-droite, royalistes, qui ont dans leurs objectifs politiques un autre système politique que la République, sans les interdire tant qu’elles ne commettent pas de violences. L’État a lutté avec ses moyens de répression contre des organisations qui voulaient la sécession de régions en France (la Corse, le Pays Basque, la Bretagne, etc.) parce qu’elles le faisaient par des moyens militaires, mais toléré les organisations qui le font par des moyens légaux.

Il faut remonter au régime de Vichy – et donc à une période non-démocratique – pour que l’État réprime pour elles-mêmes (et non pour des actions illégales) des idéologies ou des sensibilités spirituelles (en l’occurrence le communisme, la franc-maçonnerie, le judaïsme), et auparavant, en 1835, aux « lois scélérates » contre l’anarchisme.

C’est bien pour cette raison qu’il y a scandale quand l’État s’est commis à réprimer en sous-main des organisations pour leur idéologie et non pour leurs modes d’action. Souvenons-nous récemment de l’affaire de Tarnac, ou il y a bien plus longtemps de l’affaire Duclos : l’arrestation de Jacques Duclos, secrétaire général par interim du PCF, en mai 52, pour avoir transporté un revolver, une matraque et deux pigeons… et pour freiner les communistes dans leur mobilisation anti-américaine de l’époque.

Il ne faut pas sous-estimer ce qu’a de dérangeant l’idée de « harceler », de « faire changer la peur de camps », ce qui signifie de sanctionner des personnes et des groupes pour des actions dont on n’a pas prouvé le caractère illégal, et de détourner pour cela d’autres textes de loi de leur buts véritables. Il y a là une instrumentalisation – voir une perversion – du droit qui n’est pas anodine.

Il y a vingt-cinq ans, nous avons eu ce débat sur le passage d’une démocratie libérale à une démocratie militante, la possibilité donc de réprimer des organisations pour leur idéologie et non leurs modes d’action : Charlie-Hebdo, précisément, avait lancé une pétition pour interdire le Front National, qui recueillit 173 704 signatures en huit mois. Les uns défendirent le « pas de liberté aux ennemis de la liberté », les autres avancèrent que ce serait donner raison aux ennemis de la liberté, qu’interdire la conséquence n’entraînerait pas la disparition des causes du vote, qu’on ne pouvait pas interdire un phénomène socio-politique de cette importance… Nous sommes restés une démocratie libérale. Et les arguments avancés alors d’un côté comme de l’autre seraient en grande partie valables aujourd’hui face à l’islam intégriste. Si ce débat était clairement posé et non tranché par des initiatives du gouvernement avant tout débat.

Religion républicaine ou démocratisation de la religion ?

Mais il est à craindre que nous connaissions un bond en arrière encore plus conséquent, qui nous ferait revenir à une vieille théologie politique – nous ramenant au temps de la royauté catholique – avec comme conséquence de voir la République transformée en religion d’État, en lutte contre des religions concurrentes dans la société.

Le vocabulaire religieux est omniprésent dans nos débats depuis les attentats de 2005. Il est revendiqué un droit au « blasphème » (et pas seulement à la caricature). Le « Professeur » et l’Education deviennent « sacrés ». Jusqu’à la « une » incroyable de Paris-Match cette semaine : « Samuel Paty, prof et martyr ». Ces mots fonctionnent initialement dans une compréhension religieuse du monde. Et encore, ils ont perdu beaucoup de sens dans une grande partie du catholicisme et surtout du judaïsme ou du protestantisme qui sont, petit à petit, devenus depuis le XIXe siècle des « théologies démocratiques », pour reprendre l’expression d’Éric Fassin dans la préface à mon ouvrage sur la théologie queer d’ Elisabeth Stuart [1] : des théologies où il n’y a plus rien d’indiscutable – ni sacré, ni « nature » du sexe par exemple. Des théologies démocratiques car en évolution par leur caractère historique, politique, c’est à dire soumises au débat et aux rapports de force de la politique, emportées dans le mouvement de l’extension sans fin du domaine de la démocratie, où plus rien n’est indiscutable.

D’ailleurs, il ne faut pas s’y tromper, cela concerne aussi l’Islam : si les courants institutionnellement minoritaires du salafisme ont une telle audience chez une partie des musulmans de France, c’est que ces derniers se renseignent par eux-mêmes et débattent sans cesse, notamment sur internet. Hors des institutions établies.

Théologèmes catholiques

Le recours à ce vocabulaire dit la tentation de certains de faire – à rebours des évolutions des religions et des sociétés – de la République une nouvelle religion, avec de l’indiscutable. D’où un certain court-circuit dans les débats : on demande aux enseignants d’apprendre aux élèves l’esprit critique et la liberté d’expression, tout en leur demandant de respecter le caractère indiscutable de la parole professorale, des programmes, de la République, de la théorie de l’évolution des espèces, du Big Bang…

Cette tentation religieuse de la République montre qu’opèrent toujours, en dessous de nos débats, de vieux théologèmes, ces catégories ou concepts issus de la théologie qui font tourner nos débats et productions contemporaines en « sous-terrain », quand bien même beaucoup ne croient plus en Dieu, et qui montrent – comme nous l’avions défendu avec Olivier Abel [2] – que nous avons besoin de davantage de théologie pour comprendre les sociétés sécularisées.

Le rôle du théologien, comme le faisait André Dumas [3] dans les années 1960 à 1990, consisterait à donner aux participants du débat public cet éclairage théologique qui permet de savoir ce qu’on pense, plutôt qu’être pensé par un inconscient religieux. Par exemple, depuis des années, comme je le critiquais dans Les religions sont-elles réactionnaires ? [4], des théologèmes catholiques font tourner la façon qu’a l’État de « gérer » l’islam : vouloir un contrôle des imams par une instance centralisée comme un clergé catholique, un enseignement centralisé de la théologie comme dans les séminaires catholiques, pas de financement de l’étranger comme dans le vieux rêve de la royauté et des évêques français d’un « catholicisme de France », ce qu’on a appelé le gallicanisme, etc.

Un État, une idéologie

Depuis quelques semaines, la République semble tentée de reprendre le flambeau du théologème de la « France Catholique » : la France n’aurait eu hier qu’une religion, le catholicisme, aujourd’hui qu’une idéologie, la République, transformée en religion (le républicanisme), avec ses intouchables et indiscutables ; et l’État aurait pour mission d’en assurer la domination contre toute autre idéologie/religion concurrente dans la société.

Dans notre histoire, cela a abouti aux guerres entre catholiques et protestants. L’Édit de Nantes en 1598 y met fin en reconnaissant la pluralité religieuse en France, Louis XIV l’abroge en 1685, après une série de décrets qui éliminent petit à petit les protestants des différents métiers et de toute visibilité publique. La fin véritable de cette tentation n’est-elle pas la loi de 1905, raison pour laquelle il est crucial d’en défendre l’acquis comme le font avec intelligence Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène ? L’État dit sa neutralité du point de vue religieux, et assure la liberté de croyance et de débat sur ces sujets. Il est aussi affirmé que la « France Républicaine » n’est pas la « France catholique », et qu’elle n’est pas républicaine dans le même sens qu’elle était catholique : la République n’est pas une idéologie (elle n’est pas un républicanisme) qui s’impose face à d’autres idéologies (en l’occurrence religieuses) comme l’auraient aimé les partisans laïcistes d’Emile Combes, mais un régime politique avec comme composantes la démocratie, le vivre ensemble, une vision un peu naïve de l’intérêt général, le tout basé sur des valeurs assez inclusives, appropriables par la plupart des idéologies et religions : liberté, égalité, fraternité, solidarité, tolérance.

C’est cela qu’il faut préserver, car il en va de la défense de la République comme inspirée par ces principes mêmes, contre le passage à une démocratie militante et le retour à une théologie politique. Bien plus : faire de de la République une nouvelle religion en lutte contre un courant religieux (même minoritaire), religion contre religion, bande contre bande, comme les policiers dans les quartiers populaires avec les résultats catastrophiques que l’on sait, c’est « donner raison », en tout cas alimenter la machine à propagande de ce courant minoritaire islamiste réactionnaire qui voudrait enrôler tous et toutes les musulmans et musulmanes dans une guerre de l’occident contre les musulmans. Nous y perdrions la paix civile, et l’âme de ce qui nous fait vivre ensemble.




Source: Lmsi.net