Septembre 12, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Des passagers clandestins se sont mĂ©lĂ©s Ă  cette chronique littĂ©raire…
LeCRML

O Kyklos tou Nerou-Mia Thalassa/Theodorakis- Manta -Ionatos

DĂ©but septembre, le Rat noir, vous propose un premier arrĂȘt sur l’ile de Corfou, avec Constantin ThĂ©otokis ; puis, de retrouver le commissaire Charitos (de Petros Markaris) qui enquĂȘte cette fois-ci, Ă  Istanbul ; petit tour AprĂšs minuit dans l’Allemagne de 1936, avec Irmgard Keun; dans le Chicago des annĂ©es de la Prohibition avec Saul Bellow ; et enfin, retour sur cette tragique journĂ©e du 17 octobre dans ce Paris « oĂč l’on noya les AlgĂ©riens ».

Constantin ThĂ©otokis, l’honneur et l’argent

Nous avons dĂ©jĂ  croisĂ© Konstantin ThĂ©otokis dans une prĂ©cĂ©dente rubrique. Personnage contradictoire, s’il en est. NĂ© en 1972 Ă  Corfou, descendant d’une grande famille byzantine aristocratique, ThĂ©otokis Ă©tudie les mathĂ©matiques et la physique Ă  la Sorbonne en 1889, avant de revenir Ă  Corfou et d’épouser une aristocrate austro-hongroise. Beau parti qui lui permettra de vivre aux crochets de sa fortune. En 1896, il s’engage comme combattant volontaire en CrĂšte. « Eternel Ă©tudiant », (il parle une dizaine de langues), il est Ă©galement un traducteur rĂ©putĂ© des Ɠuvres de Shakespeare, Flaubert, Goethe, Heine, en grec. En Allemagne, il se lie d’amitiĂ© avec l’écrivain grec Constantin Chatzopoulos, membre du parti social-dĂ©mocrate allemand qui l’initie Ă  la pensĂ©e socialiste. De retour Ă  Corfou, il s’engage aux cĂŽtĂ©s de VenizĂ©los, renonce Ă  l’hĂ©ritage paternel et Ă  son titre, participe Ă  la fondation du parti socialiste grec et fonde un groupe socialiste corfiote. « Symboliste dĂ©cadent », il Ă©crit Le Peintre d’Aphrodite en 1904, publiĂ© en 1905 sous le titre Apellis (Apelle). Il accĂšdera plus tard Ă  la notoriĂ©tĂ© avec ses nouvelles paysannes (Histoires corfiotes).

On a souvent comparĂ© ThĂ©otokis Ă  Guy de Maupassant, Ă  juste raison. Hormis le lieu. La terre de Haute Normandie du second Ă©tant remplacĂ©e ici par la terre corfiote. Passons Ă  l’intrigue. Siora Espistinis est une femme du peuple qui « gagne son pain Ă  la sueur de ses doigts » dans une fabrique de textile de la capitale de l’üle de Corfou afin de nourrir ses trois filles, son fils et un mari feignant et alcoolique qui « bouffe la ferme » Ă  la taverne du Faubourg. Rini, la fille aĂźnĂ©e de la fratrie, aide sa mĂšre en travaillant dur Ă  la maison pour le compte de la fabrique. Un beau soir, entre en scĂšne le bel Andreas qui lui, fait partie d’une famille de la catĂ©gorie supĂ©rieure des « propriĂ©taires », mais ruinĂ©e par une conjoncture dĂ©favorable (on ne peut s’empĂȘcher d’y voir une similitude avec la famille de ThĂ©otokis). En apercevant Rini, il en tombe raide amoureux. Si les dĂ©s sont jetĂ©s, leur amour leur permettra-t-il de transcender leurs conditions sociales ? Rini pourra-t-elle dotĂ©e ? C’est en effet lĂ , le point d’achoppement de cette nouvelle. Car seule une dote pourrait sauver de la dĂ©chĂ©ance totale, la famille d’Andreas.

ParallĂšlement Ă  l’intrigue, l’intĂ©rĂȘt du rĂ©cit se trouve renforcĂ© par le contexte politique et social dans lequel se trouve l’üle de Corfou Ă  cette Ă©poque. Soumise aux dĂ©sidĂ©ratas d’une lointaine AthĂšnes qui interdit le braconnage, seule ressource des familles pauvres corfiotes (et dont vit la famille d’AndrĂ©as). De plus, dans cette atmosphĂšre dĂ©lĂ©tĂšre, nos deux hĂ©ros vont devoir affronter les yeux de l’opinion publique, « pur jus grec », ceux inquisiteurs des commĂšres du Faubourg qui « veillent au grain » et surveillent de prĂšs « l’honneur des jeunes filles ». AtmosphĂšre dĂ©lĂ©tĂšre donnant lieu Ă  de belles scĂšnes, bien trempĂ©es d’ambiance locale, sur la place face Ă  la mer, oĂč s’agglutinement les matrones qui se mĂȘlent « de tout et de rien, tandis que descend la fraĂźcheur du soir ». Sans parler des scĂšnes qui se dĂ©roulent dans la taverne du Faubourg, frĂ©quentĂ©e elle, par les hommes. La nouvelle se termine en apothĂ©ose. VĂ©ritable feu d’artifice dont vont bĂ©nĂ©ficier marchands, portefaix, vieux aristocrates, nouveaux riches, commerçants, et petit peuple. En bon conteur qui n’a effectivement rien Ă  envier au Maupassant d’Une Vie, ThĂ©otokis nous tient en haleine jusqu’à ce dĂ©roulement bien « humain ». Car, Ă  Corfou ou en Normandie, les fĂ©es n’existent que dans l’imaginaire.

Petros Makaris et L’empoisonneuse d’Istanbul

Petros Markaris, dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ© dans une prĂ©cĂ©dente rubrique, est un Ă©crivain dramaturge grec nĂ© en 1937, Ă  Istamboul. Il vit actuellement Ă  AthĂšnes. Il est notamment connu pour sa sĂ©rie de romans policiers mettant en scĂšne son hĂ©ros, le dĂ©sopilant commissaire Kostas Charitos. Il est aussi le scĂ©nariste du film L’ÉternitĂ© et un jour de Theo Angelopoulos, Palme d’or du Festival de Cannes 1998.

Quel plaisir de retrouver l’atypique et pourtant tellement grec, commissaire Kostas Charitos dans L’empoisonneuse d’Istanbul (Ă©d. Points, 7,50€). Nous l’avions prĂ©cĂ©demment laissĂ© Ă  AthĂšnes. Nous le retrouvons ici Ă  Istanbul dans les annĂ©es 1990, tandis qu’ils font avec sa « chĂšre femme », -Adriani, la bourrue-, un voyage organisĂ© dans la capitale turque (encore appelĂ©e aujourd’hui Constantinople par les Grecs). Charitos a acceptĂ© de faire ce voyage pour calmer les nerfs de sa femme trĂšs contrariĂ©e car leur chĂšre fille (chouchoutĂ©e par son pĂšre) refuse de se marier Ă  l’église, ce qui, en bonne Grecque, contrarie fortement Adriani.

Les premiers chapitres nous conduisent Ă  travers la ville d’Istanbul. Ville qui a beaucoup changĂ© depuis le dĂ©part massif des Grecs, ArmĂ©niens et juifs, poussĂ©s en dehors, en septembre 1955, aprĂšs les accords internationaux. Bien Ă©videmment, les belles vacances du couple sont brusquement compromises tandis qu’un Ă©crivain apprend par une indiscrĂ©tion, que Charitos est un flic grec. Il lui explique qu’il se trouve Ă  Istanbul parce que, Maria, son ancienne nourrice, (devenue une vieille femme de 90 ans qui vit Ă  Thessalonique) a disparu. Il supplie Charitos de l’aider Ă  la retrouver, car il semblerait que celle-ci ait quittĂ© la GrĂšce et se trouverait elle aussi, Ă  Istanbul. Charitos hĂ©site, mais finit par accepter lorsqu’il apprend que le frĂšre de Maria a Ă©tĂ© retrouvĂ© empoisonnĂ©, par une « pitta ». Serait-ce Maria l’empoisonneuse ? Pourquoi aurait-elle fait ça ? Comme l’empoisonnement a eu lieu en GrĂšce, Charitos contacte la police turque qui accepte que ce dernier suive l’enquĂȘte conjointement avec elle. Mais comment retrouver cette fameuse Maria parmi les 2 000 derniers Grecs (appelĂ©s « Roums » par les Turcs) qui vivent encore Ă  Istanbul ? L’affaire se corse tandis que l’on apprend qu’un second empoisonnement Ă  la pitta a eu lieu dans la ville. ParallĂšlement Ă  l’enquĂȘte, Charitos doit Ă©galement faire face au caractĂšre impĂ©tueux de sa femme qui ne veut pour rien au monde gĂącher ses vacances. Et cela ne va pas sans heurts. Voici pour l’intrigue.

Ce qui est remarquable dans les polars de Petros Markaris, c’est le soin qu’il met Ă  nous faire dĂ©couvrir le caractĂšre trĂšs spĂ©cial des Grecs, Ă  travers ses personnages. Leurs qualitĂ©s et leurs nombreux dĂ©fauts (souvent explicitĂ©s par la qualitĂ© des notes de la traductrice, Caroline Nicolas). Dans ce polar-ci, Markaris s’intĂ©resse plus particuliĂšrement Ă  la petite communautĂ© de « Grecs pontiques » vivant encore de nos jours Ă  Istanbul. Leur histoire, leurs rivalitĂ©s internes. La haine que certains d’entre eux, ceux qui ont rĂ©sistĂ©, portent Ă  ceux qui sont soupçonnĂ©s d’avoir collaborĂ© avec les Turcs aprĂšs 1955. Au sujet de la collaboration : « Le pot de terre dans lequel est plantĂ© le basilic profite autant que lui de l’arrosage » 
 Dans le polar, Markaris nous en apprend Ă©galement sur les dessous de la sociĂ©tĂ© turque moderne. La peur des flics, les magouilles en tout genre. Tout ceci non dĂ©pourvu de l’humour ravageur du commissaire. Un seul exemple. Lorsque Charitos, durant l’enquĂȘte, dĂ©jeune au restaurant avec un flic Turc ayant longtemps vĂ©cu en Allemagne auquel il demande : « Comment fais-tu pour rĂ©sister Ă  la si tentante et dĂ©licieuse nourriture turque ? » L’autre de lui rĂ©pondre : « Pourquoi crois-tu que je tienne autant Ă  la cuisine allemande ? Parce qu’elle ne te donne jamais l’envie d’en reprendre davantage » 


Ο ΉλÎčÎżÏ‚ Îż ηλÎčÎŹÏ„ÎżÏÎ±Ï‚ – Hymne au soleil (poĂšsie Od. Elytis – musique: A.Ionatos)

Irmgard Keun : AprĂšs minuit !

Irmgard Keun est nĂ©e Ă  Berlin en 1905. Elle a connu un destin aussi « romanesque que ses romans ». Elle entame une carriĂšre d’actrice avant de se tourner vers l’écriture, encouragĂ©e par Alfred Döblin. Mais aprĂšs la prise du pouvoir par Hitler, ses livres sont interdits et brĂ»lĂ©s, car jugĂ©s par les nazis « trop libres, trop fĂ©minins, trop fĂ©ministes ». Elle choisit l’exil en 1936, fuyant un mari aux sympathies nazies et se lie avec l’écrivain juif autrichien, Joseph Roth. Elle publie AprĂšs minuit, grĂące Ă  un Ă©diteur allemand, exilĂ© aux Pays-Bas. Elle frĂ©quente d’autres Ă©crivains antinazis en exil, dont Hermann Kesten, Stefan Zweig et l’anarchiste Ernst Toller. AprĂšs la mort de Roth en 1940, elle se fait passer pour suicidĂ©e et rentre clandestinement en Allemagne pour rejoindre ses parents. Malheureusement, aprĂšs-guerre, manquant d’argent, elle tombe sous la dĂ©pendance de l’alcool et ne retrouvera jamais sa plume d’antan.

C’est en lisant Klaus Mann ou le vain Icare de Patrick Schindler, que le Rat noir a dĂ©couvert la personnalitĂ© haute en couleur d’Irmgard Keun et a lu son roman, AprĂšs minuit (Ă©d. Belfond, 17€). Roman dont Klaus Mann (ils avaient beaucoup d’amis en commun) fait l’éloge Ă  plusieurs reprises dans ses articles et qualifie son auteure « d’excellente Ă©crivaine ». En effet, le style d’Irmgard Keun est unique et rĂ©vĂšle toute sa puissance dans AprĂšs Minuit.

Son hĂ©roĂŻne, Suzon, est une brave fille, originaire d’un petit village de la rĂ©gion frontaliĂšre moisselloise de l’Allemagne. Elle va se rĂ©vĂ©ler, au fil du roman, n’ĂȘtre finalement pas aussi « cul-cul » qu’elle parait. Nous la suivons dans son quotidien, durant les annĂ©es de l’arrivĂ©e au pouvoir du petit moustachu nazi. Elle quitte sa famille et son village pour travailler tout d’abord chez sa tante AdĂ©laĂŻde Ă  Cologne. Mais sous le prĂ©texte que Suzon a fait une rĂ©flexion, pourtant bien innocente, mais « dĂ©placĂ©e » sur le fĂŒhrer, la tante se fĂąche avec elle. Mais ce n’est pas tout, car l’amie de sa tante, tĂ©moin de la scĂšne ne fait pas moins que d’aller la dĂ©noncer Ă  la Gestapo. Suzon n’a plus qu’à fuir. AprĂšs cette aventure « la brave fille » commence Ă  ouvrir les yeux sur la rĂ©alitĂ© de cette « nouvelle Allemagne ». Elle retrouve Ă  Frankfurt, ses originales amies d’enfance, Gerti et Liska, ainsi que son demi-frĂšre Algin, Ă©crivain « d’un certain talent », mais ostracisĂ© par les nazis car trop subversif. MalgrĂ© leur prĂ©sence rĂ©confortante, Suzon doit apprendre Ă  vivre dans un pays oĂč chaque jour, l’étau se resserre un peu plus sur les « ennemis du rĂ©gime », avant que tout le monde finisse par devenir un « ennemi potentiel ».

VoilĂ  pour ce qui concerne l’intrigue. Mais, la vĂ©ritable magie de ce livre est de nous montrer l’envers du dĂ©cor nazi Ă  travers les yeux de la naĂŻve et « trĂšs cash » Suzon qui, par exemple, un soir se regardant dans une glace, se dit : « C’est tout de mĂȘme malheureux de n’ĂȘtre belle que pour soi seule ». Quel enchantement de suivre cette jeune femme qui aime tant la vie et les gens, ce qui ne l’empĂȘche nullement de s’intĂ©resser de plus en plus prĂšs Ă  la signification de ce qu’elle voit. Chaque page nous rĂ©vĂšle un cĂŽtĂ© attendrissant et sympathique de cette fille simple. Qui se demande, entre autres, pourquoi faut-il haĂŻr les juifs ? Suzon, incommodĂ©e par l’omniprĂ©sence des SA dont « le bruit incessant l’agresse ». Qui n’aime pas non plus entendre les discours de ce fĂŒhrer « qui passe son temps Ă  se faire photographier ». Et qui, quand ce dernier « vocifĂšre », a l’impression qu’il l’engueule, elle ! Elle se demande aussi pourquoi tant d’Allemands disent du bien de Mein Kampf, alors qu’ils ne l’ont pas lu, d’ailleurs plus qu’ils n’ont lus Nietzche ou Goethe
 Dans ce pays « oĂč l’on n’a pas le droit d’ĂȘtre contre la guerre » !

DerriĂšre ce personnage attachant, Irmagard Keun vise ces Allemands qui voyaient tout, mais Ă©taient bien obligĂ©s de se taire, comme le fait d’ailleurs aussi une Suzon, plus que choquĂ©e par des scĂšnes violentes. Ainsi lorsqu’une petite fille idiote qui a offert un bouquet au fĂŒhrer, finit par ĂȘtre la victime de la cruautĂ© jalouse et hystĂ©rique d’une foule versatile et hystĂ©risĂ©e. Allemands, plus bĂȘtes que mĂ©chants et plus mĂ©chants que bĂȘtes. Ainsi, ce pilier de comptoir qui croit avoir invitĂ© une baguette magique pour reconnaĂźtre les juifs ! Heureusement, Suzon croise Ă©galement des Allemands qui rĂ©sistent. Suzon qui voit tout, enregistre tout et essaye de comprendre pourquoi l’air de son pays a Ă©tĂ© empoisonnĂ© par les nazis. Heureusement, le roman est parsemĂ© de petites phrases qui tombent comme autant d’évidences, renfermant des perles d’une « naĂŻvetĂ© chatoyante ». AprĂšs Minuit est roman magistral, paru en 1937, certes Ă  l’étranger, mais en pleine ascension de ce qui devait bientĂŽt devenir le pire 
 Il se termine sur cette belle phrase, pleine d’espoir : « Faites que demain nous apporte un peu de soleil » !

Saul Bellow et les aventures d’Augie March

Nous avons dĂ©jĂ  croisĂ© Ă  deux reprises Saul Bellow dans cette rubrique. La premiĂšre fois, Ă  propos de son Faiseur de pluie et la deuxiĂšme, de son Mr. Herzog. Bellow est nĂ© Ă  Lachine (QuĂ©bec) en 1915, dans une famille d’immigrĂ©s juifs-russes. ElevĂ© Ă  « l’école de la rue » dans ce quartier habitĂ© par des Russes, des Polonais, des Ukrainiens, des Grecs et des Italiens. AprĂšs la mort de son pĂšre (bootlegger), la famille dĂ©mĂ©nage Ă  Chicago. Son pĂšre meurt jeune, un grand chagrin pour lui. Il entreprend ensuite des Ă©tudes d’anthropologie et de sociologie qu’il abandonne pour se consacrer uniquement Ă  l’écriture. AprĂšs cinq divorces, il se marie avec une ex-Ă©tudiante de trente ans sa cadette, avant de dĂ©cĂ©der en 2005. Ses racines canadiennes hantent la plupart de ses grands romans dans un style oĂč l’argot se mĂȘle Ă  la mĂ©taphysique juive.


Les aventures d’Augie March
(Prix Pulitzer, Ă©d. Folio) commencent sur ce mode on ne peut plus incisif : « Je suis un amĂ©ricain natif de Chicago. Je ferai le rĂ©cit Ă  ma maniĂšre : premier Ă  frapper, premier Ă  entrer. Un coup parfois innocent, parfois moins innocent. Mais le caractĂšre de l’homme est son destin, dit HĂ©raclite, et Ă  la fin il n’y a aucun moyen de camoufler la nature des coups par une isolation acoustique de la porte ou un gant sur le poing. Quand on tait une chose, on tait forcĂ©ment la suivante. » Le ton est donnĂ©. RĂ©alisme cru mĂȘlĂ© de tendresse.

Augie March, le hĂ©ros du livre, orphelin de pĂšre, vit Ă  Chicago dans les annĂ©es 1920, celles de la Prohibition. Au sein d’une famille chaperonnĂ©e par Grand Ma, vieille baba juive-russe immigrĂ©e d’Odessa. Haute en couleur, omniprĂ©sente et assĂ©nant Ă  longueur de journĂ©e des jugements Ă  l’emporte-piĂšce sur tout ce et tous ceux qui l’entourent : « Quand on a un ami Hongrois, on n’a pas besoin d’ennemi. » Augie, fils illĂ©gitime d’un voyageur de commerce a deux frĂšres, un grand, Simon et Georgie, plus petit, « un peu faible d’esprit ». Sa mĂšre « Mama » est une femme effacĂ©e, dĂ©passĂ©e par la vie et ses enfants dans ce quartier cosmopolite et populaire de Chicago. « Il n’y a pas eu de civilisations sans ville. Mais qu’en est-il d’une ville sans convictions ? » Quartier oĂč il se passe toujours quelque-chose. OĂč les petits Polonais pourchassent la poignĂ©e de petits juifs qui y vivent et les battent en tant « qu’assassins du Christ ». OĂč les petits voyous en herbe, grandissent entourĂ©s de voisins plus cocasses et atypiques les uns que les autres. Ils n’ont la plupart d’autre choix que de travailler en dehors de l’école pour mettre un peu de beurre dans leurs Ă©pinards « Popeye ». Simon, le grand-frĂšre au « tempĂ©rament oriental », gĂ©nĂ©reux et qui « aurait prĂ©fĂ©rĂ© partir sans payer que de quitter un petit resto sans laisser un bon pourboire ». Augie qui lui, Ă  l’ñge de la pubertĂ©, barbote dans la caisse et accepte d’ĂȘtre puni « Ă  bon droit » avec une absence de rĂ©volte qui prĂ©figure dĂ©jĂ  son futur tempĂ©rament. Quelques amours adolescentes suivent ainsi que leurs rapides dĂ©sillusions. Mais bientĂŽt, la petite famille Ă  la « va comme j’te pousse » Ă©clate en morceau. Quand Grand Ma dĂ©cide de se sĂ©parer du petit Georgie sous prĂ©texte qu’« un idiot qui grandit ne peut attirer que des ennuis » 
 Ainsi, la vie continue sans passion. Car il faut bien survivre dans cet univers amĂ©ricain frappĂ© par une inflation galopante. Ainsi est tracĂ© le destin d’Augie.

Dans la suite du roman, nous allons le suivre partout, s’essayer Ă  tous les mĂ©tiers (vendeur de chaussures, homme de compagnie, passeur de clandestins, vagabond, employĂ© d’une maison de Services pour chiens, apprenti trotskiste, voleur de livres occasionnel, inspecteur itinĂ©rant de travaux, dĂ©lĂ©guĂ© syndical, gigolo dresseur d’aigle au Mexique, « nĂšgre » d’un Ă©crivain milliardaire fou, intĂ©rimaire, etc.). Tentant tant bien que mal, de se sortir de toutes les difficultĂ©s qu’il va trouver sur sa route, y compris celles issue du fameux krach de 1929. Ainsi un de ses amis le dĂ©finit : « Il y a une opposition en toi. Tu ne glisses pas Ă  travers tout. Tu en donnes juste l’impression. » Augie lui, se dĂ©finirait plutĂŽt comme « un objet que Caligula aurait laissĂ© tomber d’une hauteur de plusieurs centaines de mĂštres. » Il est libre Augie et veut le rester, mĂȘme au risque de tomber dans tous les piĂšges. « J’en avais assez qu’on me tape sur la tĂȘte et qu’on m’assĂšne des jugements. »

Magie de l’écriture de Saul Bellow. Picaresque, folklorique, bariolĂ©e. Les descriptions poussĂ©es et minutieuses de ses personnages. Magie se dĂ©gageant de ses paysages urbains ou agrestes qu’il sait par sa peinture nous rendre pour les premiers presque sympathiques ! L’Ɠil acĂ©rĂ© de Bellow, ironique, critique. Bellow auquel aucun dĂ©tail n’échappe, jusqu’au plus intime. Bellow L’envoĂ»teur philosophe : « L’homme qui s’ennuie obtient ce qu’il veut plus tĂŽt qu’un autre. » Below et ses formules lapidaires. Ainsi de la femme d’un flic : « Elle ressemblait Ă  une femme en libertĂ© surveillĂ©e » 
 Tout le charme de Bellow ! L’histoire d’Augie March se termine dans les annĂ©es d’aprĂšs-guerre, mais aprĂšs quel parcours !

Ici, on noya les Algériens

Nous sommes le 17 octobre 1961. A Paris, se dĂ©roule une manifestation pacifique de travailleurs, considĂ©rĂ©s alors comme français. Plus exactement des « Français musulmans d’AlgĂ©rie », selon la dĂ©nomination officielle de l’époque. Ils se sont rassemblĂ©s pour protester, avec leurs familles, venues pour la plupart des bidonvilles de leurs banlieues, contre le couvre-feu raciste qui les vise eux, et eux seuls. La manifestation est sauvagement rĂ©primĂ©e par la police de la capitale, sur ordre de son chef, le prĂ©fet Maurice Papon (dont on n’avait pas encore dĂ©couvert Ă  l’époque, le rĂŽle qu’il avait jouĂ© dans la dĂ©portation des juifs). Mais pourquoi une telle rĂ©pression, alors que les organisateurs de la marche avaient donnĂ© des consignes strictes aux participants : « Pas d’armes, pas de violences, pas mĂȘme de simples canifs » ? En effet, la rĂ©pression fut d’une rare violence, ainsi que le « tri ethnique » dĂšs la sortie de la station du mĂ©tro 


On comptabilisa dizaines de disparus, d’individus frappĂ©s Ă  mort, d’autres purement et simplement jetĂ©s Ă  la Seine, ou tuĂ©s par balles. Onze mille arrestations, et une foultitude d’hommes parquĂ©s durant plusieurs jours, sans aucune assistance, dans l’enceinte du Palais des sports de la Porte de Versailles. DĂšs le lendemain, un appel signĂ© par 223 intellectuels paraissait dans Les Temps modernes, la revue de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, ainsi que dans d’autres revues. Dans Les Temps modernes, Sartre fait un rapprochement entre les AlgĂ©riens entassĂ©s au Palais des sports et les juifs parquĂ©s Ă  Drancy avant leur dĂ©portation.

VoilĂ  pour les faits.

Dans sa prĂ©face, Edwy Plenel nous rappelle que quelques mois aprĂšs le 17 octobre 1961, eut lieu le 8 fĂ©vrier 1962, un autre Ă©vĂ©nement raciste de grande envergure. Tandis qu’ils se rendaient Ă  un rassemblement pour la paix en AlgĂ©rie, 9 AlgĂ©riens furent poussĂ©s et Ă©crasĂ©s Ă  la sortie du mĂ©tro Charonne et ceci sous les ordres du mĂȘme prĂ©fet : Maurice Papon. Or, les morts de Charonne ont longtemps occultĂ© ceux du Pont de Neuilly. Et c’est pour remĂ©dier Ă  cet oubli C’est ainsi qu’en 2015, Jean-Luc Einaudi fit paraitre la premiĂšre version de ce livre sous le titre de La Bataille d’Einaudi. Il avait dĂ©jĂ  pour objectif de « remettre la France et sa rĂ©publique en face de ses responsabilitĂ©s pour une reconnaissance officielle de ce massacre colonialiste et raciste, commis sur l’ordre et l’autoritĂ© de la police française ».

La prĂ©face de Gilles Manceron Ă  la premiĂšre Ă©dition, raconte le combat solitaire menĂ© par l’historien autodidacte, Jean-Luc Einaudi, Ă©ducateur Ă  la protection judiciaire de la jeunesse. Qui n’eut de cesse, tout au long de sa vie, depuis la parution de la deuxiĂšme version de son livre documentaire, La Bataille de Paris. 17 octobre 1961, publiĂ©e en 1991, de mener une un rĂ©quisitoire complet contre ce « crime d’état » Ă  l’encontre de manifestants pacifiques, si longtemps occultĂ©. La prĂ©face retrace ainsi Ă©galement, les responsabilitĂ©s de la droite française, des socialistes et du PCF, en matiĂšre d’occultation de la vĂ©ritĂ©.

Pour sa part, le prologue de cette rĂ©Ă©dition retrace plus prĂ©cisĂ©ment l’histoire du procĂšs mĂ©diatisĂ© de Maurice Papon Ă  la Cour d’Assises de Bordeaux, en octobre 1997, accusĂ© notamment par Jean-Luc Einaudi. ProcĂšs oĂč l’on vit un Papon, droit dans ses bottes, qui nia toute responsabilitĂ© dĂ©jĂ  dans le gouvernement de Vichy, puis durant la guerre d’AlgĂ©rie, lorsqu’il Ă©tait alors prĂ©fet de la Police de Paris, de 1958 Ă  1962. Pour autant, appelĂ© Ă  la barre en tant que tĂ©moin, nommĂ© par certaines parties civiles, Jean-Luc Einaudi fit preuve d’un imposant courage lors de sa dĂ©position-rĂ©quisitoire. Ses rĂ©vĂ©lations, issues de ses recherches ainsi que de tĂ©moignages d’AlgĂ©riens survivants, se rĂ©vĂšlent ĂȘtre accablantes pour Papon. Un vĂ©ritable « coup de massue » pour ce dernier. Un certain nombre de pages sont consacrĂ©es Ă  cette brĂšche enfin faite dans le « mur du silence ».

Mais il ne s’agissait encore que du dĂ©but d’une longue bataille contre l’appareil et la raison d’état. En effet, une autre partie du livre est consacrĂ©e au combat menĂ© par deux archivistes des Archives de Paris, Philippe Grand et Brigitte LainĂ©, et qui vont eux, payer trĂšs cher le simple fait d’avoir aussi tĂ©moignĂ©, sur la base de ce qu’ils avaient appris dans les documents dont ils Ă©taient responsables. Le chapitre suivant revient en dĂ©tail sur le parcours militant de Jean-Luc Einaudi et ceci, jusqu’à sa mort et ses discrĂštes obsĂšques au PĂšre Lachaise en mars 2014.

Dans une autre partie, Fabrice Riceputi recense dans un premier temps, le nombre impressionnant de mensonges et d’élĂ©ments de dĂ©sinformations lancĂ©s par les « censeurs de l’histoire » sur les Ă©vĂ©nements du 17 octobre. Et ceci durant plus d’une vingtaine d’annĂ©es, malgrĂ© quelques tentatives infructueuses pour rĂ©tablir la vĂ©ritĂ©. Il faudra en effet, attendre l’hiver 1983 pour qu’une premiĂšre manifestation soit organisĂ©e par des militant.es antiracistes au bord du canal St Martin pour exiger la reconnaissance du « pogrom ».

L’auteur aborde ensuite l’histoire des longues recherches menĂ©es par Jean-Luc Einaudi Ă  partir de 1986, tandis que les seules archives disponibles Ă©taient alors celles qui ne traitaient pas des « aspects sensibles » de la guerre d’AlgĂ©rie, celles-ci Ă©tant masquĂ©es et passĂ©es sous silence dans les documents mis Ă  disposition des chercheurs, triĂ©s sur le volet. Aussi, Einaudi dĂ©cida de partir un mois en AlgĂ©rie pour rassembler des tĂ©moignages convaincants. Ces derniers lui servirent d’ailleurs pour Ă©tayer ses propos dix ans plus tard, durant le second procĂšs Papon.

Fabrice Riceputi Ă©voque ensuite les passages les plus significatifs de la premiĂšre version du livre d’Einaudi, La Bataille de Paris, vĂ©ritable Ă©tude sociologique et historique sur les Ă©vĂ©nements et leurs prĂ©cĂ©dents (rafles quotidiennes au faciĂšs, assassinats, mesures discriminatoire) durant la guerre d’AlgĂ©rie et jusqu’au 17 octobre. Mais si la premiĂšre version du livre remporta un tel succĂšs Ă  sa sortie en 1991, c’est que son auteur ne cacha rien du rĂŽle pernicieux, Ă©galement jouĂ© par le FLN auprĂšs de la communautĂ© algĂ©rienne immigrĂ©e en France, durant la guerre d’AlgĂ©rie. Son vĂ©ritable succĂšs fut cependant dĂ» au fait qu’on allait enfin connaitre aprĂšs tant d’annĂ©es, la vĂ©ritĂ© sur les Ă©vĂ©nements du 17 octobre. Ceci sous le poids des 120 tĂ©moignages rassemblĂ©s par Einaudi de 1986 Ă  1990 (dont 32 de Français et mĂȘme ceux de 17 policiers et de 13 fonctionnaires et Ă©lus qui Ă©taient en fonction durant les Ă©vĂ©nements).

L’auteur aborde ensuite les deux confrontations « parole contre parole sur un passĂ© qui ne passe pas » qui eurent lieu entre l’ancien ministre Papon et Jean-Luc Einaudi. La premiĂšre en 1997 Ă  Bordeaux, oĂč Papon faisait figure d’accusĂ©, puis celle de 1999, oĂč cette fois-ci, ce fut Einaudi qui (aprĂšs avoir reçu une menace de mort) Ă©tait le prĂ©venu, aprĂšs le renvoi du procĂšs. Lors du premier procĂšs, deux archivistes tĂ©moignĂšrent pour la dĂ©fense. Il s’agit des dĂ©jĂ  nommĂ©s, Brigitte LainĂ© et de Philippe Grand (qui lui dĂ©posa par Ă©crit). Leur intervention dĂ©clencha la question de savoir si les dossiers sensibles concernant la Guerre d’AlgĂ©rie aux Archives de Paris (qui dĂ©pendent toujours des Archives de France) devaient ĂȘtre ou non rendus accessibles au public (ceux des annĂ©es Vichy ne l’ayant Ă©tĂ© qu’en 1980), alors que jusque-lĂ  leur gestion Ă©tait faite « sur mesure » !

Fabrice Ricaputi nous emmĂšne ensuite dĂ©couvrir la longue lutte qui va alors s’engager entre les associations, quelques intellectuels et les institutions et ceci jusqu’en 2008. En effet, sous la prĂ©sidence de Sarkozy, ces archives seront accessibles au « cas par cas », mais sans pour autant avoir Ă©tĂ© rendues aussi transparentes que prĂ©conisĂ©. Un long passage renvient ensuite sur les sanctions administratives et Ă  la mise au placard qu’ont eu Ă  subir Brigitte LainĂ© et Philippe Grand durant plus de six annĂ©es. Les derniers chapitres interrogent sur la portĂ©e (relative) de la Bataille de Paris et des deux ouvrages postĂ©rieurs Ă©crits par Einaudi en 2001 et 2009. Mais, Fabrice Ricaputi passe surtout au peigne fin, l’attitude des trois derniers prĂ©sidents français (Sarkozy, Hollande et Macron) face aux Ă©vĂ©nements du 17 octobre. Entre dĂ©ni, timiditĂ© et « apaisement », tandis qu’en 2019, les fameuses archives se refermaient au public, au nom du sacro-saint « secret dĂ©fense ».

DĂ©cidemment, les archives du 17 octobre 1961 n’ont pas fini de faire parler d’elles. Un livre incontournable de la mĂ©moire collective 


Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes

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Source: Monde-libertaire.fr