Septembre 6, 2021
Par Le Monde Libertaire
157 visites


UNE VIE ALLEMANDE

De Christopher HAMPTON tiré de la vie et des témoignages de Brunhilde Pomsel.

Adaptation française de Dominique HOLLIER
Mise en scĂšne de Thierry HARCOURT
Avec Judith MAGRE
Assistante à la mise en scÚne, Stéphanie FROELIGER
Musique et univers sonore, Tazio CAPUTO
LumiÚres, François LOISEAU

C’est Ă  partir des entretiens de Brunhilde POMSEL avec une collectif viennois pour un documentaire filmĂ© en 2013, que le dramaturge Christopher HAMPTON a conçu la piĂšce Une vie allemande.

Le documentaire avait le mĂȘme titre Une vie allemande. Nous pourrions nous laisser abuser par ce titre qui frappe par sa sobriĂ©tĂ©, qui ne veut pas faire de bruit d’une certaine façon et s’il convient Ă  un documentaire qui se veut objectif, peut-il convenir Ă  un drame ?

C’est pourtant cette insignifiance exprimĂ©e qui interpelle car elle permet de saisir la position « impossible » de Brunhilde POMSEL, une employĂ©e ordinaire face au Tribunal de l’Histoire.

Brunhilde POMSEL Ă©tait probablement le dernier tĂ©moin « des hautes sphĂšres nazies » en tant que secrĂ©taire de Joseph GOEBBELS, ministre de la propagande du rĂ©gime nazi. Au seuil de sa vie, Ă  102 ans, elle livre ses souvenirs publiquement comme pour les revivre elle-mĂȘme, quasiment presque sans complexe, car elle a pour alibi son grand Ăąge. Il lui faut tout de mĂȘme plonger dans des souvenirs qui datent de plus de 60 ans. « Il y a tant de choses que j’ai oubliĂ©es. Presque tout en rĂ©alitĂ©. Certaines choses restent bien sĂ»r, mais je ne sais vraiment pas pourquoi. Je ne comprends pas comment ça fonctionne ».

Elle sait Ă©videmment que ce qui fait d’elle le point de mire, le sujet du film, c’est cette marque au fer rouge qui la dĂ©signe comme complice du rĂ©gime nazi, cette griffure qui ne lui permet pas de se rĂ©fugier dans l’anonymat, celle d’avoir Ă©tĂ© la secrĂ©taire de Goebbels. Elle tient d’ailleurs Ă  prĂ©ciser qu’elle n’était que « la secrĂ©taire de secrĂ©taire » par la secrĂ©taire particuliĂšre et qu’elle ne faisait que croiser Goebbels.

En marge du film, Brunhilde POMSEL a expliquĂ© pourquoi elle avait voulu tĂ©moigner « C’était important pour moi de reconnaĂźtre cette image dans le miroir, dans laquelle je peux comprendre ce que j’ai fait de mal ». Tout en prĂ©cisant « Il ne s’agit absolument pas de soulager ma conscience ».

Comment une personne ordinaire « une simple employĂ©e » peut-elle ĂȘtre pointĂ©e par les historiens, les juges, toux ceux qui peuvent former le Tribunal de l’histoire ? Madame POMSEL, raconte qu’elle a dĂ» arrĂȘter ses Ă©tudes Ă  15 ans, faute d’argent et a commencĂ© Ă  travailler Ă  16 ans pour Ă©chapper au carcan familial. C’est parce qu’elle Ă©tait, semble-t-il, une dactylo hors pair, c’est Ă  dire extrĂȘmement rapide, qu’elle a Ă©tĂ© choisie comme secrĂ©taire au ministĂšre de la propagande. De ses propos se dessine la figure d’une jeune fille pleine de vitalitĂ© qui « se prĂ©sente volontiers comme une personne Ă©chevelĂ©e, superficielle et apolitique ». Elle se serait inscrite au parti nazi par opportunisme comme 8 millions d’allemands. En somme, elle a agi pour faire comme tout le monde, sans se poser de questions. Mais lorsque sa meilleure amie juive Eva, en apprenant qu’elle Ă©tait devenue employĂ©e de Goebbels lui dit « C’est la derniĂšre fois que tu me voies », cette parole doit rĂ©sonner comme une flĂšche de douleur dans sa tĂȘte. Madame POMSEL a voulu savoir ce qu’était devenue Eva et a appris que son amie Ă©tait morte en camp de concentration.

Comment Madame POMSEL pouvait-elle ignorer le sort rĂ©servĂ© aux Juifs ? Elle ignorait tout, dit-elle. Elle faisait partie du ministĂšre de la propagande qui sans nul doute a Ă©touffĂ© dans l’Ɠuf facilement ses objections au rĂ©gime nazi pour peu qu’elle en ait eues. « Je suppose que la vĂ©ritĂ© c’est que l’on ne voulait pas savoir, tout ce qu’on savait c’est que le monde entier Ă©tait contre nous, que la guerre Ă©tait terrible et que tout le monde avait bien trop de problĂšmes pour s’inquiĂ©ter des Juifs. C’était comme si le monde entier Ă©tait sous cloche. L’Allemagne Ă©tait un gigantesque camp de concentration. Ce qui n’excuse rien bien sĂ»r. »

Faut-il souscrire au concept de la banalitĂ© du mal d’Hannah Arendt ? Cette indiffĂ©rence au sort des autres, Brunhilde POMSEL parait l’assumer, elle ne le dit pas mais « C’était chacun pour soi » et Ă  l’époque oĂč elle Ă©tait secrĂ©taire de Goebbels, elle n’était prĂ©occupĂ©e que d’elle-mĂȘme. A 102 ans, elle dĂ©cide de tĂ©moigner :
» Compte tenu des Ă©volutions politiques en Europe et aux États-Unis, face aux nationalismes croissant en Europe, l’essor dans le monde du populisme de droite et l’élection de Donald Trump, elle qualifie ses souvenirs de signal d’alarme pour les gĂ©nĂ©rations actuelles et futures » a affirmĂ© Christian KRONES, l’un des rĂ©alisateurs du documentaire.
Elle avait assuré avoir la conscience tranquille mais elle reconnaissait aussi « Je ne pouvais pas résister, je fais partie des lùches ».

C’est Judith MAGRE qui incarne Brunhilde POMSEL. A travers sa voix, ce sont tous les clignotants d’une mĂ©moire Ă©prouvĂ©e qui s’expriment. BouĂ©e de sauvetage d’une conscience malheureuse ? Il fallait rendre compte de la complexitĂ© de Brunhilde POMSEL, qui a survĂ©cu au malheur gĂ©nĂ©ral ne serait-ce que pour en tĂ©moigner. Madame POMSEL ĂągĂ©e peut parler Ă  la place de Madame POMSEL jeune, car elle a Ă©tonnamment conservĂ© toute sa vivacitĂ© et ce faisant sa dignitĂ© comme pour souligner que malgrĂ© son grand Ăąge, elle a toute sa conscience et qu’elle parle en connaissance de causes. Serait-t-elle elle aussi une victime de l’histoire ? ArrĂȘtĂ©e par les Russes, elle a Ă©tĂ© emprisonnĂ©e 5 ans dans les camps notamment de Buchenwald.

A la fin de la piÚce, « Elle sourit courageusement » nous indique une didascalie du texte.

Mise en scĂšne trĂšs sobrement par Thierry HARCOURT, Judith MAGRE prĂȘte sa vivacitĂ©, l’humour et l’acuitĂ© de l’intelligence qui Ă©manent des propos de Madame POMSEL. Elle est tout simplement humaine, terriblement humaine. En un mot, elle est captivante et bouleversante !

Il s’agit bien d’un tĂ©moignage mais aussi d’une confession. A chacun des spectateurs d’en juger.

Paris, le 6 septembre 2021
Evelyne TrĂąn

Au ThĂ©Ăątre POCHE MONTPARNASSE – 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS – DU mardi au samedi Ă  19 H. Le dimanche Ă  15 H.




Source: Monde-libertaire.fr