Le metteur en scène montpelliérain Luc
Sabot monte La religion du capital, une farce inattendue de Paul
Lafargue, et en révèle la stupéfiante actualité.

Quand
on sait que Paul Lafargue (1842-1911) a existé, on n’en retient pas énormément
de choses. Soit, côté biographique, le fait qu’il était un gendre de Karl Marx,
et qu’il s’est suicidé avec sa compagne à l’âge de soixante-dix ans, comme préalablement,
par liberté de refuser son propre déclin. Et enfin, côté politique, qu’il fut
l’auteur du fameux Droit à la paresse. Ainsi réagissait-il vertement à
toute idée de « droit au travail », qu’il assimilait à un genre
d’asservissement consenti.

Tant
et si bien qu’on a tendance à le penser plutôt anar que marxiste orthodoxe. En
quoi on se trompe. Paul Lafargue a énormément écrit. Énormément agi au sein de
la première internationale aux côtés de Marx et Engels. Tout cela en des temps
pas si soucieux d’orthodoxie, où Proudhon était un pote, quand Bakounine allait
s’empresser de traduire Marx en russe. On se déchirait moins sur l’objectif de
l’idéal communiste, que sur les moyens d’y parvenir.

Après
cette mise au point, venons-en à la stupéfiante actualité montpelliéraine du
camarade Paul Lafargue. C’est qu’on a pu voir récemment sur les scènes une pièce
de théâtre signée de lui. C’est inattendu. S’accordant peu de droit à la
paresse, notre théoricien marxiste a rédigé un nombre incalculable de textes
théoriques. Mais il s’accorda le droit à la fantaisie soudaine d’écrire une
farce, intitulée La religion du capital.

C’est
cette farce que Luc Sabot vient de mettre en scène, lui-même sur le plateau aux
côtés de cinq autres comédien·nes et musiciens/chanteurs. Dans La religion
du capital
, Lafargue s’amuse à imaginer un congrès secret entre possédants
de ce monde. Ces gens-là s’effraient de ce que la religion catholique est en
train de défaillir : dans les rangs prolétariens, ses préceptes ne
suffisent plus à faire rempart à la propagation des dangereuses idées
socialistes.

Derechef,
nos bourgeois conspirateurs entreprennent d’élaborer une nouvelle religion de
toute pièce. Très directement, ce sera la religion du capital. Lequel se fait Dieu
en soi. L’argument de la farce pourrait donc paraître très schématique. Or il
est très fécond, en même temps qu’incisif, sur le plan intellectuel. Si le
capital lui-même mute en religion, on est là très près de thèses fort actuelles
qui pointent en quoi l’économie elle-même s’érige en idéologie. Les modalités
objectives de l’exploitation débordent dans un système intégral de croyances,
de valeurs, d’usages, de préceptes, qui infusent dans la totalité des niveaux
de l’existence, collective bien entendu, mais individuelle profondément.

Dès
1887, Paul Lafargue débusque gaillardement cette caractéristique du
capitalisme, qui est de forger un être intégralement voué à son service ;
un esclave d’autant plus pitoyable qu’il adhère profondément aux préceptes sociétaux
qui fondent le mécanisme de son asservissement. En l’occurrence, on est alors
au temps des forges et des manufactures. Mais il est à penser que le loup
révélé par la farce n’est qu’encore plus alerte au temps de l’économie qui
connecte directement les cerveaux sur les écrans de ses réseaux dématérialisés.

Cent-trente
ans après son écriture, voilà ce qui rend la production de La religion du
capital
parfaitement stimulante. Luc Sabot et son équipe y jouent à fond la
dimension farcesque. Les traits sont outrés, les gestuelles soulignées, les
déclamations illuminées, les personnages bien tracassés. Pour autant, cette
accentuation générale conduit les comédien.ne.s, tous très confirmé·e·s, à
faire valoir un beau nuancier de vives particularités (un Luc Sabot ascétique
et torturé, au côté d’un Bayler truculent et gourmand). Etc.

L’espace
est très habité lui aussi, tout mouvant de dimensions et de contradictions (au
Domaine de Bayssan, on s’y entassait quelque peu). Ainsi n’est-on pas près
d’oublier l’élévation vers les cieux, d’un Jacques Merle tonitruant (au risque
de frôler le vieux théâtre) dans une ahurissante ode à la prostitution. Les
anti-abolitionnistes d’aujourd’hui ne trouveraient pas un mot à soustraire des
thèses de Lafargue, à qui le commerce au lit de son propre corps paraît de
moindres aliénation et souffrance au travail que celle du, de la prolétaire à
sa machine.

Comme
tout autre, cette religion du capital se décline dans une abondance de
prières, de louanges, sermons, lamentations, commandements et interdits, etc.
Exemple : « Or, Toi qui achètes les arrêts du juge, Toi qui
monnaies le vote des députés, Toi qui enseignes au savant à falsifier la science,
Écoute nos prières, Amen ».
Chaque « Amen » s’accompagnant
du geste des bouts de doigts frottés qui signifie « Amène l’oseille ».

Toutes ces matières textuelles sont celles de la
série, de la scansion, de la psalmodie. Elles se prêtent à merveille à la
litanie des cantiques, au chant, à la vocalisation. Ainsi deux des comédiens
sont musiciens et chanteur sur scène, ponctuant la farce d’oraisons vocales au
clavier et guitare, tendance rock indé. Par les seules vertus de cette échappée
d’atmosphère, on a voulu croire que leurs textes étaient originaux, sous des
plumes d’aujourd’hui. En fait non. Après vérification il est avéré que ce rock
est bel et bien du Lafargue pur jus. Le gendre de Marx. Décidément pas triste.

Photo de Marc Ginot

Article publié le 21 Nov 2019 sur Lepoing.net