La pièce à quatre personnages, interprétés par Catherine Salviat, Sophie Parel, Grégori Baquet et Arnaud Dupont, dans une mise en scène de Sophie Parel, plonge le public dans l’univers médiocre et lugubre d’un huis clos de ressentiments et de frustrations. La cruauté dans la banalité et la reproduction en boucle d’un sacrifice inutile. Deux femmes se confrontent, une mère, handicapée, aigrie et vampirique, et sa fille, certes révoltée, mais qui finalement cède aux exigences maternelles par lassitude et faiblesse.

La Reine de beauté de Leenane est la première pièce, je serais tentée de dire le premier tableau d’une trilogie écrite par Martin McDonagh. Située dans un village de l’Irlande profonde, la pièce donne immédiatement le ton d’un No future cruel, glauque, irrémédiable. Comment échapper à la fatalité ? C’est la question lancinante que se pose Maureen en mal de pouvoir couper le cordon qui la lie à cette mère haïe. Le jeu pervers entre la mère, Mag, et la fille, Maureen, oscille entre manipulation et aliénation. Il y a d’abord le dégoût de Maureen vis-à-vis de la vieille femme, de son odeur, de ses manies, de ces caprices, qu’elle supporte de moins en moins, d’autant que Mag s’y emploie avec un malin plaisir, histoire de la mettre à bout. Sans doute est-ce sa façon d’exercer un pouvoir sur sa fille qui, malgré sa brusquerie, ses insultes et ses bravades, ne semble pas capable de couper les ponts.

Il est vrai que Mag fait tout pour couper sa fille des liens qu’elle pourrait avoir à l’extérieur. Une belle fille cette Maureen qui, à presque 40 ans, est toujours vierge en dépit de son langage cru et de ses rêves. Mais voilà qu’un garçon du village, sous le charme de celle qui a quand même été la reine de beauté de Leenane, la retrouve et lui offre de s’évader du cauchemar.

— Possible que c’est dangereux la drogue. Mais y a un tas d’trucs aussi dangereux qui peuvent te tuer aussi facilement, p’têt même plus.
— Comme quoi, par exemple ?
— Ce patelin de merdre
— Là, j’suis d’accord avec toi.

Au-delà du rapport mère-fille, souvent exacerbé à la limite du supportable, la pièce présente également un contexte social important, un environnement difficile et pesant auquel l’alternative serait l’immigration. La prison du village, la prison familiale, le poids des coutumes, des devoirs sans amour ni générosité. La violence des dialogues reflète parfaitement la situation d’enfermement des deux femmes, liées par des relations de dépendance mutuelle et de destruction, exprimée dans leurs échanges acides.

— Des fois je rêve que t’es toute belle, toute habillée en blanc, dans ton cercueil et moi j’suis toute en noir. J’te regarde et y a un type à côté de moi qui m’réconforte. Je sens son eau de toilette, il a son bras autour de ma taille et après le type me demande si j’irais prendre un verre chez lui.
— Et tu dis quoi ?
— Je dis « Avec plaisir, y a plus rien qui m’empêche maint’nant »
— Tu dis ça au moment qu’on m’enterre?
— Ben tiens j’vais m’gêner. Toute façon, je suis sûre que tu mourras jamais, tu tiendras l’coup rien qu’pour m’pourrir l’existence.
— Le soir de ma veillée funèbre t’auras 70 ans et y aura sûrement pas beaucoup d’hommes autour de ta taille avec de l’eau de toilette.
— Zéro, j’imagine.
— Zéro, exactement.

Dès le début de la pièce, les rôles sont définis, une mère tyrannique qui se la joue martyre — superbe Catherine Salviat en mégère impotente ! —, une fille qui se rebiffe — Sophie Parel, sexy et pathétique à la fois —, mais sans aller jusqu’à partir en claquant la porte, et deux garçons qui paraissent dépassés par cette relation. En effet, le temps semble s’être arrêté à l’adolescence de Maureen dans laquelle sa mère veut la confiner, le quotidien déprimant faisant le reste. Dans cet univers ordinaire — souligné par les lumières d’Antonio de Carvalho et le décor unique de Philippe Varache —, des êtres rêvent, se déchirent, se retrouvent, se séparent, s’empêtrent dans les coutumes, les devoirs familiaux, les convenances… La liberté dans tout cela ? Une comédie humaine décapante et sans fioritures !

La Reine de beauté de Leenane de Martin McDonagh [note] exprime, à travers un quotidien insupportable de banalité féroce, une réflexion profonde sur la vie, l’enfermement, la famille, l’espoir et… La liberté !