Mai 20, 2019
Par Lundi matin
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Nous remercions nos amis de la bibliothĂšque fahrenheit de nous avoir transmis cet entretien avec A. Pignocchi Ă  propos de sa rĂ©cente bande dessinĂ©e sur la ZAD de Notre-Dames-des-Landes intitulĂ©e La recomposition des mondes paru le mois dernier au Seuil (et dont nous publiions les Bonnes planches il y a peu sur lundimatin). De la Zad aux Gilets jaunes, Pignocchi livre ici quelques Ă©lĂ©ments pour construire une nouvelle approche de l’écologie politique.

LA RECOMPOSITION DES MONDES

Alessandro Pignocchi

106 pages – 15 euros

Éditions Seuil – Collection « AnthropocĂšne Â» – Paris – Avril 2019

Blog de l’auteur : https://puntish.blogspot.com/

ConsidĂ©rant que le concept de « nature Â» est une rĂ©cente crĂ©ation occidentale qui permet d’organiser le monde en la considĂ©rant comme ressource ou sanctuaire, Alessandro Pignocchi lui oppose la plupart des autres peuples qui ne la distinguent pas de la culture. Les indiens d’Amazonie, par exemple, dĂ©veloppent des relations sociales avec les plantes et les animaux, identiques Ă  celles entretenues avec les humains. « Au prisme de l’anthropologie, la protection de la nature apparaĂźt comme le prolongement, indissociable, de l’exploitation. Â» « Notre concept de Nature favorise cette relation de sujet Ă  objet (qui se focalise sur l’utilisation) et occulte les riches relations de sujet Ă  sujet (fondĂ©es sur la prise en compte empathique de l’autre) que nous pourrions nouer avec les non-humains. Â» DĂ©couvrant qu’existent en France des endroits oĂč cette « rĂ©volution cosmologique est dĂ©jĂ  en cours Â», il dĂ©cide de se rendre sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes et raconte sa rencontre avec « des gens qui ont conscience d’habiter un territoire commun, un territoire qu’ils cherchent Ă  partager au mieux, entre humains et non-humains. Â»

Entre reportage et journal d’un militant, vulgarisation anthropologique et traitĂ© de philosophie, il rapporte de nombreux moments de la vie dans le bocage, notamment lors de la violente tentative d’évacuation en avril 2018. FidĂšle Ă  son procĂ©dĂ© narratif de distanciation cherchant Ă  provoquer des points de vue contradictoires, il dialogue avec un gendarme mobile, une marmotte, une mĂ©sange, et donne la parole Ă  une enseignante d’un futur dans lequel ce mode de vie est devenue la pensĂ©e dominante, les gens ayant cesser d’obĂ©ir Ă  leurs dirigeants pour proclamer des communes solidaires internationales, et qui raconte Ă  sa classe ce moment dĂ©terminant de l’histoire de la premiĂšre moitiĂ© du XXIe siĂšcle. Il explique comment participer aux chantiers collectifs, sans chef, lui permet rapidement de ressentir un lien affectif avec chaque rĂ©alisation, d’avoir le sentiment de faire partie du territoire et comment les petits automatismes Ă©gotistes qui avaient disparu sur la Zad reviennent dĂšs qu’il se retrouve Ă  signer ses bandes dessinĂ©es sur un salon du livre. Poursuivant son exploration, par la fiction, de la pensĂ©e de Philippe Descola (« La Composition du monde Â» : lecture en cours, compte-rendu Ă  venir), Alessandro Pignocchi rĂ©ussit ici une approche beaucoup plus concrĂšte que dans La cosmologie du futur.

C’est avec des livres comme celui-ci qu’on peut expliquer, donner Ă  comprendre, convaincre qu’au-delĂ  du combat contre l’aĂ©roport, c’est un vĂ©ritable projet de sociĂ©tĂ© qui est dĂ©fendu ici, avec sa gestion collective du territoire, ses rĂ©seaux d’entraide, une superposition des usages, comme le rĂ©sume parfaitement le slogan : « Nous ne dĂ©fendons pas la nature, nous sommes la nature qui se dĂ©fend. Â» Il s’agit ni plus ni moins que de recomposer le monde. Et c’est pour cela que l’État y voit un vrai danger.

Trois questions Ă  Alessandro Pignocchi

BibliothĂšque Fahrenheit 451 : À Notre-Dame des Landes, vous avez trouvĂ© un encrage aux problĂ©matiques explorĂ©es dans vos albums prĂ©cĂ©dents, ce qui, soudain, les rend plus concrĂštes. Pourtant vous avouez avoir longtemps Ă©tait presque indiffĂ©rent Ă  ce qui se jouait lĂ -bas. Quel a Ă©tĂ© l’évĂšnement dĂ©clencheur de votre curiositĂ© ?
Alessandro Pignocchi : Ça m’intĂ©ressait de loin, mais en effet je n’avais jamais vraiment envisagĂ© d’y aller. Je devais inconsciemment ĂȘtre sous l’emprise du clichĂ© voulant que le milieu universitaire ne frĂ©quente pas le milieu militant. C’est sans doute la remise en question de ce clivage absurde qui m’a menĂ© sur la Zad. Et l’adjuvant a Ă©tĂ© de lire sous la plume de Descola ou Latour que la remise en question de la distinction Nature/Culture se passait Ă  Notre-Dame-des-Landes. La rencontre avec Christophe Bonneuil aussi, universitaire et impliquĂ© sur la Zad, qui est depuis devenu mon Ă©diteur au Seuil.
Quelle est la rĂ©ception de votre interprĂ©tation anthropologique de leurs pratiques par les habitants de la Zad ? Leur organisation semble plus intuitive que reposer sur une quelconque thĂ©orie (mĂȘme si elle est trĂšs certainement nourrie de nombreuses lectures et rĂ©flexions). Se reconnaissent-ils dans cette conception d’une Culture non dĂ©connectĂ©e de la Nature, avec des relations sociales existant entre tous les ĂȘtres vivants, humains, animaux et vĂ©gĂ©taux ?
Pour l’instant, les amis que j’ai sur place ont apprĂ©ciĂ© ma BD. Ces questions sont trĂšs discutĂ©es sur place, surtout depuis que la Zad se cherche une façade lĂ©gale. Le cƓur du combat administratif qui se joue en ce moment est celui-lĂ  : comment conserver les relations construites sur place, et continuer Ă  les densifier, tant entre humains qu’avec les non-humains, sachant que le processus de lĂ©galisation leur est antagoniste. D’un cĂŽtĂ©, les zadistes ont construits des relations de sujet Ă  sujet, affectives, avec le territoire et ses habitants non-humains. De l’autre, l’État veut rĂ©introduire sur la Zad une sphĂšre Ă©conomique autonome, qui a besoin de relations de sujet Ă  objet avec les non-humains – besoin de les considĂ©rer comme des ressources. Tout l’enjeu est de parvenir Ă  jouer le jeu de la lĂ©galisation, Ă  faire semblant, tout en maintenant l’ensemble des rĂ©seaux de solidaritĂ© non marchands qui s’étendent bien au-delĂ  du pĂ©rimĂštre de la Zad, et une façon d’ĂȘtre au monde oĂč les non-humains sont considĂ©rĂ©s comme des sujets et non comme des ressources. Donc globalement les gens sur place se reconnaissent dans ses propos. Et d’autant plus, bien sĂ»r, dans les dimensions les plus concrĂštes, les plus manifestes de la remise en question de la distinction nature/culture : l’absence, dans les discussions sur place, de distinction entre le social et l’environnemental, ou encore l’incongruitĂ© des arguments utilitaires de type service Ă©cologique.
D’autres territoires en lutte contre des grands projets inutiles et imposĂ©s semblent correspondre Ă  votre description en France et en Europe. Au-delĂ  des Zad, quels autres mouvements et lieux participent selon vous Ă  cette « recomposition du monde Â» ? Envisagez-vous d’y sĂ©journer Ă©galement pour rendre compte de cette dynamique ?
Beaucoup en effet. Et en premier lieu les gilets jaunes. C’est fascinant de voir comment une lutte, qu’on a d’abord prĂ©sentĂ© comme anti-Ă©cologique, grĂące Ă  la puissance d’éducation, d’élĂ©vation de la lutte collective, est en train de devenir l’avant-garde de l’écologie politique dans notre pays. Le processus est simple : on prend conscience que le mythe de l’indĂ©pendance de la sphĂšre Ă©conomique et la façon dont les faits Ă©conomiques (PIB etc.) sont pris comme fin en soi est un outil de lĂ©gitimation du pouvoir et de domination. On rĂ©alise que le pouvoir cherche Ă  faire comme si ce qui n’était pas comptable n’existait simplement pas. J’ai entendu rĂ©cemment une citation attribuĂ©e Ă  Einstein, je ne sais pas si elle est vraie : « Tout ce qui se compte ne compte pas Â». Par la lutte on se met Ă  vouloir remettre au premier plan les dimensions de l’existence qui comptent, c’est-Ă -dire celles qui ne se comptent pas. Et c’est ça qui ouvre les espaces pour nouer avec les lieux et leurs habitants non-humains des relations Ă©galement non-comptables, de sujet Ă  sujet. Peut-ĂȘtre mĂȘme se sent-on une solidaritĂ© spontanĂ©e avec les autres victimes (les non-humains) d’un pouvoir qui s’auto-lĂ©gitime par l’économie.
Je ne sais donc pas encore sous quelle forme, mais c’est des gilets jaunes, de la puissance Ă©mancipatrice de la lutte collective, de la joie et de l’intensitĂ© de vie qu’elle procure, dont j’aurais envie de parler (je n’ai pour l’instant fait qu’un timide post sur le blocage de Rungis )



Source: Lundi.am