À coup sĂ»r l’irruption de la Covid dans nos sociĂ©tĂ© et surtout les techniques mises en Ɠuvre par l’État pour gĂ©rer cette crise constituent un de ces Ă©vĂ©nements. Il y a eu un « avant Covid Â», nous entrons dans « l â€™ aprĂšs Â». En soi pourtant l’arrivĂ©e d’un nouveau virus n’a rien d’extraordinaire. Depuis le nĂ©olithique, les sociĂ©tĂ©s humaines se sont habituĂ©es Ă  cohabiter avec des virus et des microbes. Ils se rappellent Ă  notre bon souvenir chaque annĂ©e en causant des Ă©pidĂ©mies de grippe, de gastro ou d’autres maladies plus ou moins bĂ©nignes. En France, chaque annĂ©e quelques milliers de personnes sont tuĂ©es par le virus de la grippe sans que nos autoritĂ©s s’en Ă©meuvent outre mesure.

À l’inverse, l’apparition des premiers cas de Covid a suscitĂ© dans la population un sentiment d’effroi et a amenĂ© le gouvernement Ă  prendre des mesures radicales pour Ă©viter, nous a-t-on dit, l’effondrement du systĂšme de soin. Nombre de ces mesures sont de simple bon sens et on ne peut que s’étonner qu’elles n’aient pas Ă©tĂ© mises en Ɠuvre auparavant. AprĂšs tout, puisque de simples mesures de distanciation physique sont efficaces pour limiter la diffusion de la Covid pourquoi ne pas les avoir prĂ©conisĂ©es pour lutter contre les autres Ă©pidĂ©mies ? Dans nombre de pays, ces mesures sont expliquĂ©es aux populations qui les appliquent sans rechigner. Les gens ne sont pas stupides et voient vite oĂč est leur intĂ©rĂȘt.

En France, nos gouvernants doivent penser que les citoyens manquent de bon sens car non seulement ils n’avaient auparavant jamais jugĂ© utile de leur expliquer l’intĂ©rĂȘt des mesures de distanciation en pĂ©riode d’épidĂ©mie mais en plus, dĂšs que contraints et forcĂ©s par la virulence du microbe, ils les ont dĂ©crĂ©tĂ©es, ils les ont immĂ©diatement assorties de sanctions lourdes en cas de non-respect. Et du jour au lendemain, nous avons dĂ©couvert que nous ne pouvions plus sortir de chez nous que durant un temps limitĂ©, qu’il nous fallait pour cela emporter avec nous une attestation signĂ©e, que nous ne pouvions plus dĂ©ambuler que dans un pĂ©rimĂštre restreint etc… En bref, du jour au lendemain, comme dans un mauvais film de science fiction, nous avons dĂ©couvert qu’une de nos libertĂ©s fondamentales, celle de pouvoir aller et venir Ă  notre guise nous Ă©tait retirĂ©e.

Le plus extraordinaire est que personne ou presque n’a protestĂ©. La population comme tĂ©tanisĂ©e par la peur (remarquons le rĂŽle jouĂ© par les mĂ©dias) a courbĂ© l’échine ; les Français prĂ©tendument si attachĂ©s Ă  la LibertĂ© ont jouĂ© le jeu, prĂ©sentant leur attestation aux policiers, ouvrant leurs sacs pour montrer que le but de leurs sorties Ă©tait alimentaire et payant les amendes infligĂ©es (quelques centaines de milliers). Si nombre d’entre eux ont trichĂ©, photocopiant des fausses attestations Ă  qui mieux mieux, il n’y a pas eu de remise en cause collective de ces mesures liberticides. Si comme le dit Goya « le sommeil de la raison engendre des monstres Â», constatons que la peur endort la raison.

Mais me direz-vous ces mesures exceptionnelles, n’avaient pour but que de nous protĂ©ger, d’éviter que l’épidĂ©mie ne devienne ingĂ©rable, l’État nous rĂ©pĂšte qu’il ne les a mise en place que pour notre bien. Soyons clairs, il ne s’agit pas de refuser la rĂ©alitĂ© de l’épidĂ©mie, personne ne songe Ă  nier l’intĂ©rĂȘt des mesures de distanciation mais pourquoi les accompagner de sanctions ? Quelle est la fonction rĂ©elle de cette attestation dĂ©rogatoire ? Aurait-elle une vertu magique qui nous protĂ©gerait du virus ou ne serait elle pas plutĂŽt le signe de notre allĂ©geance Ă  l’État, la marque de la toute puissance que l’État exerce sur nos vies ?

C’est une chose d’expliquer, de dĂ©montrer, de recommander en bref de donner Ă  une population les moyens de s’auto-protĂ©ger et c’en est une autre que de la contrĂŽler Ă  tout va, de la sanctionner, de lui imposer par la force des rĂšgles, en bref de la violenter. Curieuse conception qui nous ramĂšne Ă  des temps d’ailleurs pas si lointains oĂč des religieux enseignaient Ă  des enfants leurs dogmes Ă  grands coups de bĂątons et n’imaginaient pas qu’il puisse en ĂȘtre autrement. Preuve que du point de vue de l’État, les citoyens, ceux-lĂ  mĂȘme qui sont appelĂ©s Ă  voter et Ă  Ă©lire, sont des incapables, des enfants indisciplinĂ©s et rebelles ne comprenant exclusivement que le langage de la force.

Ce qui n’empĂȘche pas d’ailleurs dans un autre registre nos gouvernants de se prĂ©tendre les dĂ©fenseurs des libertĂ©s individuelles. Vous ĂȘtes libres, libres nous disent-ils, libres de dĂ©poser le bulletin de votre choix dans une urne, (qu’importe le bulletin puisque de toute façon, rien ne changera), libres d’acheter dans un super marchĂ© la marque A au lieu de la B, mais si vous veniez Ă  faire un mauvais usage de votre libertĂ©, pour vous protĂ©ger dans l’intĂ©rĂȘt supĂ©rieur de la collectivitĂ©, nous vous la retirerons. C’est la grande leçon de l’épisode Covid notre libertĂ© est toujours suspendue au bon vouloir de l’État. Nous vivons en libertĂ© surveillĂ©e mais mĂȘme ce simulacre de libertĂ© peut nous ĂȘtre retirĂ© Ă  tout moment.

Covid aujourd’hui, demain terrorisme, aprĂšs-demain catastrophes environnementales, les menaces dont l’État peut prĂ©tendre nous protĂ©ger sont multiples. On peut en la matiĂšre faire confiance Ă  son imagination. Le message envoyĂ© par les tenants de l’ordre Ă©tabli Ă  tous les rĂ©voltĂ©s, aux gilets jaunes, Ă  tous les perdants de la lutte des classes, Ă  tous ceux qui ne se satisfont plus des simulacres que nous sert le systĂšme est clair : ne rĂȘvez plus, rĂ©signez-vous, le monde actuel est indĂ©passable et faites confiance Ă  vos gouvernants !

Mais de plus en plus de personnes constatent combien ce discours est creux et mensonger. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir combien ce monde est injuste, inĂ©galitaire, mortifĂšre et suicidaire et ce sont bien les politiques dĂ©cidĂ©es par les Ă©lites, les logiques Ă©conomiques chĂšres Ă  nos classes dirigeantes qui sont les causes des catastrophes Ă©conomiques ou Ă©cologiques qui nous menacent (la Covid en fait partie). Pour se maintenir au pouvoir, pour que rien ne change, les Ă©tats criminels sĂšment l’effroi dans les populations en les menaçant des pires catastrophes si elles ne sont pas soumises. Ces stratĂ©gies dignes des Ă©tats totalitaires ne pourront ĂȘtre mises en Ă©chec que par l’usage de la raison, et c’est la raison qui nous incite Ă  rĂ©flĂ©chir ensemble, Ă  Ă©laborer ensemble, Ă  imaginer une autre sociĂ©tĂ© basĂ©e sur des paradigmes diffĂ©rents de l’actuelle si nous voulons que le futur ait un sens.


Article publié le 12 Sep 2020 sur Cntaittoulouse.lautre.net