Mars 25, 2022
Par CQFD
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Tout à la fois « caisses de résonance de la société » et acteurs de « la construction de notre vision du monde », les médias ne sont pas censés se faire l’écho des seuls dominants. Piqûre de rappel made in Québec avec l’ouvrage De l’exclusion à la solidarité –Regards intersectionnels sur les médias.

« Paru dans une discrétion inversement proportionnelle à son potentiel révolutionnaire1 », le recueil d’articles De l’exclusion à la solidarité – Regards intersectionnels sur les médias, publié en mars 2021 aux éditions québécoises du Remue-ménage, avait pourtant de quoi faire parler de lui. D’abord, parce qu’il décrypte avec finesse la façon dont journaux, radios et chaînes de télé façonnent une vision tronquée de la société, notamment en excluant une fraction de celles et ceux qui la constituent. Ensuite, parce qu’il égrène les sujets hautement inflammables. Au menu : un article analysant la confiscation de la parole des premières concernées par la polémique française de 2019 autour du projet de commercialisation par Décathlon d’un hijab de running ; un papier qui fait le point sur la couverture médiatique relativement positive dont bénéficie depuis peu une frange des personnes trans pourvu qu’elles ne soient ni pauvres, ni racisées ; ou encore un texte proposant un focus sur la façon dont les médias ont compté les points à l’époque de la publication, en pleine déferlante #MeToo, d’une tribune revendiquant la « liberté d’importuner ».

C’est sur le traitement médiatique de cette dernière que se sont penchées Kharoll-Ann Souffrant et Ingrid Guesdon dans un article titré « “La liberté d’importuner” comme privilège blanc et bourgeois : l’impensé de la couverture médiatique ». Rembobinons. Le 9 janvier 2018, Le Monde relaie une tribune intitulée « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », dans laquelle un collectif de cent femmes, dont Catherine Deneuve, estiment que le mouvement de libération de la parole #MeToo dénote une « haine des hommes ». Les signataires y regrettent notamment que certains soient « sanctionnés dans l’exercice de leur métier » après avoir été épinglés par des femmes alors qu’ils n’avaient eu « pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, […] ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle ». La polémique avait enflé et les médias ne s’étaient pas privés de l’attiser à grand renfort de « mises en opposition réductrices et sensationnalistes entre les discours féministes ».

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Les deux autrices se sont donc attelées à décrypter 26 articles, dont 19 français et 7 québécois, parus dans la foulée de la publication de la tribune et « qui fournissaient un point de vue substantiel – et non strictement descriptif – sur cette controverse ». Verdict : alors que de nombreuses critiques avaient fusé autour du fait que les signataires, pour la plupart a minima bourgeoises, faisaient preuve d’une solidarité mal placée envers les hommes de la classe à laquelle elles appartenaient ou sur le fait que « Catherine Deneuve aurait peut-être une opinion très différente sur le harcèlement si elle n’était pas une femme blanche […] et très riche vivant dans une bulle de privilèges », les médias s’étaient pour beaucoup vautrés dans un débat stérile et binaire, titrant « La semaine où “Me Too” et la “liberté d’importuner” se sont écharpés » (Le Figaro), ou encore « #BalanceTonPorc : quand deux visions du féminisme s’affrontent » (Le Journal du dimanche). Si on n’en attendait pas moins de ces titres de presse, reste que « le média-spectacle a entravé la réflexion sur les violences sexuelles, surtout celles vécues par les femmes racisées et de milieux défavorisés. En polarisant les discours féministes, […] l’un des premiers objectifs des médias – attirer l’attention du lectorat – a été atteint, mais en évacuant le fond du problème. » Ou quand la quête du buzz noie le sujet, bâillonnant au passage les premier·es concerné·es.

Tiphaine Guéret




Source: Cqfd-journal.org