Janvier 12, 2022
Par Partage Noir
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Jamais mouvement d’une telle ampleur n’avait Ă©tĂ© prĂ©parĂ© aussi systĂ©matiquement. On Ă©tait alors bien loin de la foire du muguet, bien loin de cette fĂȘte du travail et de la concorde sociale instaurĂ©e, en 1941, par le marĂ©chal PĂ©tain. En ce 1er mai 1906, la revendication des 8 heures Ă©tait associĂ©e Ă  ce formidable moyen de lutte qu’est la grĂšve gĂ©nĂ©rale. Le mouvement ouvrier prenait alors conscience de sa force. Dans l’action et par l’action. Directe.

A l’aube du XXe siĂšcle, deux grandes tendances du français viennent de s’unifier pour crĂ©er la Section Française de l’Internationale OuvriĂšre (SFIO). Les plus rĂ©formistes doivent se soumettre aux dĂ©cisions prises au CongrĂšs d’Amsterdam, dĂ©cisions qui s’apparentent Ă  une condamnation de la politique de collaboration de classes incarnĂ©e par JaurĂšs. L’alliance du radicalisme et du socialisme qui avait suivi l’Affaire Dreyfus n’est plus de saison. Et, en accĂ©dant au pouvoir, ClĂ©menceau va ancrer sa majoritĂ© Ă  droite.

Nous sommes surtout aux heures de gloire du syndica­lisme rĂ©volutionnaire. FondĂ©e au CongrĂšs de Limoges, en 1895, la ConfĂ©dĂ©ration GĂ©né­rale du Travail n’est venue rĂ©ellement au monde qu’à Montpellier, en 1902 : la FĂ©dé­ration des Bourses du Travail s’y est incorporĂ©e. Porteuse d’un syndicalisme de classe, la CGT connaĂźt alors une rapide croissance ; influencĂ©e par de fortes personnalitĂ©s anarcho­syndicalistes, elle attend la rĂ©volution sociale de la grĂšve gĂ©nĂ©rale. La revendication de, 8 heures va lui ĂȘtre l’occasion de mener un mouvement d’une ampleur exceptionnelle.

Du PĂšre peinard Ă  la Voix du peuple

En ce dĂ©but de siĂšcle, la durĂ©e du temps de travail est longue, trĂšs longue. Il a fallu attendre 1900 pour qu’une loi la limite Ă … 10 heures pour les femmes et les enfants, 12 heures pour les hommes. Et ce, en thĂ©orie !

Reprenant la tactique des ouvriers amĂ©ricains qui, en 1886, Ă©taient parvenus Ă  imposer les 8 heures, les syndicalistes français ambi­tionnent de faire du 1″’ mai une journĂ©e de lutte pour la rĂ©duction du temps de travail. Ils renouent, ce faisant, avec la tradition guesdiste des annĂ©es 1890.

Plus que d’autres le « gniaff Â» du PĂšre Peinard Ă©tait bien conscient que les autoritĂ©s politiques se fou­taient autant des 8 heures que bibi d’une croix d’hon­neur. Emile Pouget n’en fut pas moins l’un des principaux artisans de ce mouvement. DĂšs 1897, il Ă©crivait : Eh foutre, dĂ©crocher les 8 heures n’est pas si cotonneux qu’on voudrait nous le faire croire, ce n’est pas la mer Ă  boire ! Seulement, le joint n’est pas de nommer des dĂ©putĂ©s socialos et d’attendre, en suçant nos pouces, que ces bouffe-galette aient pondu une loi limitant la journĂ©e de travail Ă  8 heures. (…) Y a pas Ă  torpiller, c’est un mauvais systĂšme que d’attendre que les alouettes nous tombent rĂŽties du ciel gouvernemen­tal ! Le jour oĂč nous voudrons fermement les 8 heures, nous n’aurons qu’à nous entendre et Ă  quitter l’atelier et les usi­nes, une fois huit heures de travail accomplies. Ce jour-lĂ , il n’y aura pas d’erreur. Ni patrons, ni gouvernements, n’ayant assez de puissance pour nous faire travailler cinq minutes de plus, il faudra bien que les charognards mettent les pouces.

Emile Pouget.

Dans La Voix du Peu­ple qu’il fonde par la suite, l’excellent propagandiste qu’est Pouget poursuit inlas­sablement son Ɠuvre. Sensi­ble aux critiques de militants anarchistes qui ne croient pas Ă  la possibilitĂ© d’une amĂ©lio­ration du sort de l’ensemble des travailleurs tant que durera le capitalisme, et non moins critique vis-Ă -vis du recours aux pouvoirs publics qu’implique le vote d’une loi, Pouget persiste. Et signe : La journĂ©e de 8 heures n’est pas un idĂ©al. C’est une Ă©tape. Franchissons-lĂ . II est nĂ©ces­saire de ne jamais perdre de vue que le but de l’action ouvriĂšre est l’émancipation intĂ©grale ; mais il est aussi indispensable de ne pas se dĂ©sintĂ©resser du prĂ©sent et de s’efforcer toujours d’amĂ©liorer nos conditions actuelles d’existence. Entre les rĂ©for­mes immĂ©diatement rĂ©alisa­bles, la journĂ©e de 8 heures est une des meilleures. Mar­chons Ă  sa conquĂȘte ! N’at­tendons pas que les gouver­nants nous l’octroient (…). Fixons-nous une date et pro­clamons qu’à partir du jour que nous aurons choisi, pour rien au monde, nous ne con­sentirons Ă  faire plus de 8 heu­res. (La Voix du Peuple, 1er mai 1901).

Une démarche volontariste

La Bourse du Travail de Paris s’orne d’une immense banderole rouge : A partir du 1er mai 1906, nous ne travaillerons que 8 heures par jour. Ainsi en a dĂ©cidĂ© le CongrĂšs confé­dĂ©ral de la CGT rĂ©uni en 1904 Ă  Bourges. Comme le relĂšvera l’historienne Made­leine Reberioux, la formule est, bien sĂ»r, chargĂ©e de sens multiples : souhait ou espé­rance pour les plus modĂ©rĂ©s, dĂ©cision derriĂšre laquelle se profile la grĂšve gĂ©nĂ©rale pour Pouget ou Duberos, les pre­miers pĂšres du 1er mai 1906, appel Ă  la combativitĂ© pour le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la ConfĂ©dĂ©ration Criffuelhes.

L’objectif est concret, pré­cis et unificateur. La centrale ouvriĂšre de la rue du ChĂąteau-d’Eau s’efforce, deux ans durant, de canaliser tout l’effort syndical vers cette revendication :Nous ne ferons plus que huit heures par jour. La formule revient dans chaque numĂ©ro de l’heb­domadaire de la CGT, La Voix du Peuple. Des cen­taines de milliers d’affiches sont collĂ©es, 400 000 tracts distribuĂ©s. Les correspondan­ces sont tamponnĂ©es de ce mot d’ordre et des Ă©tiquettes, larges comme deux doigts, apposĂ©es sur les trains, les tramways, sur les vitrines des magasins et autres tables des cafĂ©s : il y en aura six millions de collĂ©es. Articles de presse, chanson des 8 heures sur l’air de l’« Internationale Â», tour­nĂ©es de confĂ©rences, bro­chures spĂ©ciales Ă©ditĂ©es jusqu’à 150 000 exemplai­res… La Commission des 8 heu­res crĂ©Ă©e par le CongrĂšs de Bourges met tout en Ɠuvre pour faire vivre le mot d’ordre.

Cartoliste

La veillĂ©e d’armes

EnthousiasmĂ© par cet objectif, le mouvement ouvrier fait montre d’un dynamisme exceptionnel. Il n’y a qu’un pas du comitĂ© de grĂšve au syndicat et la for­midable vague de grĂšves qui marque la pĂ©riode voit les or­ganisations ouvriĂšres croĂźtre de façon remarquable. En deux ans, de 1904 Ă  1906, le nombre des Bourses du Tra­vail passe de 110 Ă  135, pres­que toutes adhĂ©rentes Ă  la CGT ; le nombre de syndi­cats confĂ©dĂ©rĂ©s passe, lui, de 1 792 Ă  2 339.

A l’approche du terme fixĂ© Ă  leur campagne, les ouvriers voient les socialistes unifiĂ©s mener parallĂšlement une action en faveur des 8 heures. l’ancien commu­nard Edouard Vaillant, devenu dĂ©putĂ©, dĂ©pose mĂȘme sur le bureau de l’AssemblĂ©e une proposition de loi en 17 articles rĂ©duisant la jour­nĂ©e de travail des adultes Ă  8 heures, celles des ouvriers et des ouvriĂšres de 16 Ă  20 ans Ă  4 heures.

N’en dĂ©plaise aux rĂ©for­mistes, la campagne prend une allure de plus en plus radicale. les grĂšves se multi­plient, particuliĂšrement Ă  la suite de la catastrophe de CourriĂšres qui, le 10 mars, tue plus de 1 100 mineurs. Le nou­veau ministre de l’IntĂ©rieur Georges ClĂ©menceau, fait, contrairement Ă  ses engage­ments, occuper le bassin minier par 20 000 hommes de troupe. A Paris mĂȘme, nombre de vieux mĂ©tiers sont en grĂšve dĂšs avril, la tension monte. Tout laisse penser que la classe ouvriĂšre et la bour­geoisie mobilisent leurs forces en prĂ©vision d’une lutte qui s’annonce dĂ©cisive.

Venu de la gauche, celui qui s’intitule lui-mĂȘme le premier des flics n’a pas cachĂ© que son parti Ă©tait pris. Recevant une dĂ©lĂ©gation de la CGT, ClĂ©menceau a tenu des propos d’une clartĂ© exem­plaire : Vous ĂȘtes derriĂšre une barricade, moi je suis devant. Votre moyen d’action c’est le dĂ©sordre. Mon devoir, c’est de faire de l’ordre. Mon rĂŽle est de contrarier vos efforts. Et il va sans nul doute s’y employer.

La grande peur

La CGT est dĂ©sormais considĂ©rĂ©e comme un adversaire redoutable par les tenants de l’ordre Ă©ta­bli. La presse Ă  sensation contribue Ă  rĂ©pandre la pani­que dans les beaux quartiers. A l’approche de l’échĂ©ance, des capitaux commencent Ă  ĂȘtre transfĂ©rĂ©s en Belgique. BientĂŽt, les magasins d’ali­mentation sont pris d’assaut, des stocks sont constituĂ©s. l’on voit mĂȘme des Ă©curies de superbes bĂątisses loger dĂ©sormais des vaches et des lapins. Certains bourgeois filent en province, d’autres Ă  Londres, oĂč les trains venant des cĂŽtes de la Manche ont Ă©tĂ© doublĂ©s par suite de l’affluence des fuyards. A GenĂšve, des hĂŽtels sont pleins de familles arri­vĂ©es de Paris avec de nom­breux bagages. Quant aux bourgeois restĂ©s sur place, ils se calfeutrent dans leurs demeures. L’on voit mĂȘme des patrons fortifier leurs usines…

Un grand frisson secoue l’échine des notables et autres mondaines. Le ministre de l’IntĂ©rieur en profite pour multiplier perquisitions et arrestations. le 30 avril, un bonapartiste connu est arrĂȘtĂ© en mĂȘme temps que le secré­taire gĂ©nĂ©ral et le trĂ©sorier de la CGT, Griffuelhes et Monatte. le « Tigre Â» mani­feste un goĂ»t prononcĂ© pour la machination policiĂšre et invente… un complot « anti­rĂ©publicain Â» commun Ă  l’ex­trĂȘme-droite et Ă  l’extrĂȘme-­gauche ! Du complot, il ne sera plus rapidement ques­tion : le dossier du procureur de BĂ©thune, chargĂ© de l’affaire, restera vide. Mais le gouvernement aura pu, un temps, assimiler Ă  des en­nemis de la RĂ©publique les ouvriers luttant pom leur Ă©mancipation.

Vivre, pas seulement survivre !

La ConfĂ©rence des FĂ©dĂ©rations avait, le 6 avril, invitĂ© les travailleurs Ă  participer, le jour du 1″ mai, Ă  un chĂŽmage de solidaritĂ© qui [soit] une manifestation de la puissance d’action du prolĂ©tariat organisĂ©. Les organisations avaient le choix entre deux tactiques : Ou bien la cessation du travail la huitiĂšme heure accomplie, ou bien l’arrĂȘt complet du travail, le 1er mai, jusqu’à satis­faction.

La Manifestation du 1er mai 1906 Ă  Paris. Devant la Bourse du Travail. Cartoliste

Le jour tant attendu, Paris ressemble Ă  une ville en Ă©tat de siĂšge. Quelques 50 000 sol­dats et gardes rĂ©publicains tiennent le pavĂ©, interdisant tout rassemblement, notamment autour de la place de la RĂ©publique, proche de la Bourse du Travail. Il y a bien des manifestations dans les rues avoisinantes, des affron­tements, des centaines d’arrestations, des blessĂ©s. Pas, Ă  proprement parler, de troubles graves. De violents incidents se produisent, en province, Ă  Brest, Bordeaux, Nice. Sans commune mesure avec l’insurrection redoutĂ©e par les autoritĂ©s.

1er mai 1906 : manifestations, le drapeau noir et son escorte (Dijon). Cartoliste

CĂŽtĂ© grĂšve, le « chέmage Â» traditionnel a Ă©tĂ© for­tement accentuĂ©. Les terras­siers, puisatiers. maçons du MĂ©tro en construction s’octroient les 8 heures en ces­sant le travail au moment fixĂ©. Les charpentiers, les Ă©bé­nistes se mettent en grĂšve, tandis que bijoutiers et ouvriers du Livre se lancent dans l’action. Au total, quel­ques 150 000 grĂ©vistes, aux­quels s’ajoutent les 50 000 mĂ©tallurgistes du dĂ©parte­ment de la Seine.

On est loin de la grĂšve gĂ©nĂ©rale, mĂȘme si le mouve­ment se prolonge au lende­main du 1er mai, parfois trĂšs durement : 21 grĂšves ont une durĂ©e supĂ©rieure Ă  cent jours. 438 000 grĂ©vistes sont dĂ©nom­brĂ©s cette annĂ©e-lĂ , un record non battu jusqu’à la guerre. 64% d’entre eux relĂšvent des conflits touchant la rĂ©duction du temps de travail Ă  l’occa­sion du 1er mai. La plupart de ces luttes se soldent pourtant par un Ă©chec. A peu prĂšs seuls, les typographes obtien­nent alors la journĂ©e de 9 heures.

Une rĂ©volution manquĂ©e ?

Le mouvement du 1er mai 1906 a Ă©chouĂ© en ce sens que la classe ouvriĂšre a Ă©tĂ© dans l’incapa­citĂ© d’imposer la journĂ©e de 8 heures (elle ne sera lĂ©galisĂ©e qu’en avril 1919). Les rĂ©sultats obtenus sont pourtant loin d’ĂȘtre nĂ©gligeables. Ils se tra­duisent tantĂŽt par une aug­mentation de salaires, tantĂŽt par une rĂ©duction sensible de la journĂ©e de travail. Et la bourgeoisie doit trĂšs rapide­ment concĂ©der le vote de la loi du 13 juillet 1906, qui rend obligatoire le repos hebdoma­daire.

Paul Delesalle.

Faut-il alors voir dans cette campagne d’action une rĂ©volution manquĂ©e ? Certes non. D’abord, parce que les rĂ©sultats mĂ©diocres de la souscription spĂ©ciale, le refus de certaines fĂ©dĂ©rations (tex­tile. par exemple), les objec­tifs plus « raisonnables Â» fixĂ©s par d’autres (le livre) attes­tent que l’organisation de cette Ă©chĂ©ance n’a mobilisĂ© ni toute la classe ouvriĂšre, ni mĂȘme toute la CGT. Ensuite, parce que l’objectif des leaders Ă©tait sans ambiguĂŻtĂ©. Paul Delesalle, qui Ă©tait le secrĂ©taire de la Commission des 8 heures, prĂ©cisait alors : La question des 8 heures ne doit ĂȘtre envisagĂ©e par nous que comme un tremplin des­tinĂ© Ă  intensifier pendant un certain laps de temps la pro­pagande. Ce n’est surtout lĂ  qu’un prĂ©texte Ă  action et agi­tation, un moyen de tenir les esprits en Ă©veil. (Les Temps Nouveaux , le 14 jan­vier 1905).

Jamais une campagne d’action d’une telle ampleur n’avait Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e avec autant de soin par la classe ouvriĂšre. C’est pendant cette veillĂ©e d’armes que les syndicalistes rĂ©volutionnaires en vinrent Ă  considĂ©rer leur grou­pement, la CGT, comme l’organisation qui, par ses seules forces, Ă©tait capable de mener le prolĂ©tariat Ă  son Ă©mancipation. Comme le notera Maurice Dommanget dans son admirable Histoire du Premier Mai  : Il est incontestable que la cons­cience de classe des travail­leurs s’est considĂ©rablement renforcĂ©e, leur espĂ©rance, leur cohĂ©sion aussi. Ce n’est pas lĂ  des rĂ©sultats que les statistiques les mieux faites peuvent dĂ©celer. Cinq mois Ă  peine aprĂšs ce 1er mai mé­morable, ce sera, le 8 octobre 1906, le CongrĂšs d’Amiens, oĂč le syndicalisme se dĂ©finira lui-­mĂȘme en tant que mouve­ment autonome ouvrier.




Source: Partage-noir.fr