Septembre 26, 2022
Par Lundi matin
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De l’impuissance. La vie Ă  l’époque de sa paralysie frĂ©nĂ©tique, traduit de l’italien par Jean-Christophe Weber, qui vient de paraĂźtre aux Ă©ditions de l’éclat, rend bien compte Ă  la fois de ces deux chemins et du moment oĂč ils se confondent. En tĂ©moigne peut-ĂȘtre, sous la forme d’une Ă©tonnante confession, cette phrase du troisiĂšme chapitre : Â« Ă€ partir de lĂ , que la fĂȘte commence, en mĂȘme temps que la question la plus difficile, Ă  savoir un de ces casse-tĂȘte qui exaspĂšrent et fascinent ceux qui, aprĂšs l’échec de la premiĂšre et unique tentative de rĂ©volution communiste au sein du capitalisme pleinement dĂ©veloppĂ©, n’ont rien trouvĂ© de mieux Ă  faire pour tuer le temps. Â» Paru en italien sur le site fatamorganaweb.it, voici la traduction d’un compte rendu de Stefano Oliva, philosophe et guitariste, actuellement chercheur Ă  l’UniversitĂ© romaine Guglielmo Marconi, sur ce livre important qui dĂ©crit cet Ă©tat d’impuissance par « excĂšs de puissance Â» et de renoncement gĂ©nĂ©ralisĂ© dans lequel nous nous trouvons, et auquel Virno suggĂšre de rĂ©pondre par un « renoncement au renoncement Â», qui ouvrirait la voie Ă  un mode d’action non frĂ©nĂ©tique.

« Nous apprenons, cependant, qu’il s’en trouve parmi vous qui vivent une vie dĂ©sordonnĂ©e, sans rien faire jamais et sont constamment agitĂ©s. Nous ordonnons Ă  ces gens-lĂ , et nous les exhortons par le Seigneur JĂ©sus-Christ, de gagner leur propre pain en travaillant paisiblement. Â» (II Thessaloniciens 3:11-12) L’exhortation de l’apĂŽtre Paul aux Thessaloniciens contient une observation qui, au-delĂ  du contexte dans lequel elle est formulĂ©e, offre un point de dĂ©part intĂ©ressant pour rĂ©flĂ©chir Ă  un phĂ©nomĂšne anthropologique paradoxal en apparence : l’inactivitĂ© agitĂ©e ou, comme la dĂ©finit Paolo Virno dans son dernier livre, la « paralysie frĂ©nĂ©tique Â» Ă  laquelle est confrontĂ©e une puissance rĂ©ticente Ă  se traduire en acte. Qu’il s’agisse des ChrĂ©tiens de Thessalonique, oisifs et en mĂȘme temps toujours agitĂ©s, ou des travailleurs prĂ©caires suspendus au renouvellement d’un contrat Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e, l’impasse dans laquelle la vie humaine est confinĂ©e provient frĂ©quemment non pas d’un pur et simple manque de puissance, mais, soutient Virno, d’« une impuissance due Ă  l’excĂšs dĂ©sordonnĂ© de puissance, c’est-Ă -dire provoquĂ©e par l’accumulation oppressante et lancinante de capacitĂ©s, de compĂ©tences et d’aptitudes Â» (p. 7).

Ce n’est donc pas la pĂ©nurie, mais l’infinie disponibilitĂ© de la puissance, ne parvenant pas Ă  concrĂ©tiser l’acte qui lui correspond, qui, dans des conditions dĂ©terminĂ©es, contraint l’animal humain dans un angle mort. Ce phĂ©nomĂšne est anthropologique, c’est-Ă -dire qu’il est inscrit parmi les possibilitĂ©s de notre espĂšce, mais s’incarne dans des figures reconnaissables de l’époque contemporaine, comme, prĂ©cisĂ©ment, la multitude des travailleurs cognitifs. Avec une diffĂ©rence notable par rapport aux Thessaloniciens, auxquels Paul adressait, dans le verset qui prĂ©cĂšde le passage que nous avons citĂ©, la cĂ©lĂšbre formule : « Celui qui ne veut pas travailler, ne mange pas non plus Â» (3 :10) : le prĂ©cariat contemporain se nourrit – malgrĂ© lui – prĂ©cisĂ©ment du non-travail, en se tenant toujours prĂȘt Ă  une prestation qui a du mal Ă  se traduire en une rĂ©elle actualisation de la puissance, et finit, dans le meilleur des cas, par se rĂ©duire Ă  une performance ponctuelle, « une exĂ©cution sans prĂ©curseurs ni hĂ©ritiers, dont la valeur supposĂ©e est de n’ĂȘtre pas reproductible Â» (p. 100). La diffĂ©rence principale entre les Thessaloniciens, agitĂ©s et inactifs, et les travailleurs prĂ©caires, impuissants et toujours prĂȘts Ă  un acte qui ne se rĂ©alise jamais, est que dans le premier cas l’impuissance est stigmatisĂ©e comme un vice qu’il convient de corriger par le travail, tandis que dans le second, l’adynamia, l’inhibition constante du passage Ă  l’acte, constitue elle-mĂȘme la trame de la routine du travail et, avec ses corollaires de flexibilitĂ©, formation continue, soft skills ou ‘bonnes pratiques’, est apprĂ©ciĂ©e comme la plus haute vertu.

Ceci vaut comme prologue, ou comme indication des problĂšmes qu’examine Virno qui, dans le cours de son argumentation renvoie la phĂ©nomĂ©nologie des formes de vie contemporaines Ă  sa racine strictement philosophique, prenant comme points de rĂ©fĂ©rence le traitement aristotĂ©licien du couple puissance/acte – avec ses diffĂ©rentes imbrications : (im)puissance de faire, (im)puissance de subir –, la rĂ©flexion sur la catĂ©gorie des ‘actions nĂ©gatives’ (omettre, renoncer, s’abstenir etc.) et la notion d’hexis, habitude, entendue sous les deux aspects contradictoires d’état ou d’activitĂ©. J’essaierai de rendre compte briĂšvement de l’argumentation dĂ©veloppĂ©e par Virno en la mettant en relation avec ses prĂ©cĂ©dents travaux. De l’impuissance constitue en fait un sequel idĂ©al du livre prĂ©cĂ©dent : Avoir. Sur la nature de l’animal parlant (2021), mais est aussi, par bien des aspects et avec d’autres moyens (ou selon d’autres points de vue), dans la continuitĂ© de l’enquĂȘte logico-anthropologique qui s’est mise en place Ă  partir de Grammaire de la multitude (2001) et s’est articulĂ©e selon ses diffĂ©rents aspects dans Quand le verbe se fait chair (2003), Et ainsi de suite (2010), ou Essai sur la nĂ©gation (2013).

TrĂšs exactement vingt ans aprĂšs la publication de Grammaire de la multitude, dans lequel Ă©taient dĂ©crits et analysĂ©s les traits principaux de la multitude post-fordiste et du general intellect mis au travail, Virno observe comment l’impuissance qui affecte les formes de vie contemporaines provient non d’un manque, mais d’un excĂšs de puissance, et comment cette mĂȘme prolifĂ©ration de puissance, apparemment infinie, constitue un obstacle Ă  son actualisation. « L’impuissance est l’expĂ©rience directe, Ă©blouissante, paroxystique de la puissance en tant que telle, ou mieux, de la puissance qui reste telle quelle Â» (p. 26), entendue autant comme puissance de faire (dynamis tou poiein) que comme puissance de subir (dynamis tou paschein). L’impuissance contemporaine se rĂ©vĂšle pour autant aussi comme incapacitĂ© d’accomplir les actes caractĂ©ristiques du pĂątir : accueillir, se soustraire, adhĂ©rer, rĂ©sister. Et c’est prĂ©cisĂ©ment « la douloureuse impuissance Ă  subir [qui] est transfigurĂ©e en vertu citoyenne par le culte de la ‘flexibilité’ et de la ‘formation permanente’. La surabondance des actes supportĂ©s procure de quoi masquer, toujours de nouveau, la pĂ©nurie des actes du supporter Â» (p. 41).

À cĂŽtĂ© des actes provenant de la puissance de faire et de la puissance de pĂątir, il y a une autre catĂ©gorie d’actes, que Virno dĂ©finit comme ‘actes nĂ©gatifs’, lesquels partagent la prĂ©rogative attribuĂ©e dĂ©jĂ  dans l’Essai sur la nĂ©gation au simple mot : ‘non’ : la capacitĂ© de suspendre sans remplacer. La facultĂ© de suspendre, Ă  l’origine des actions nĂ©gatives, « s’applique toujours et uniquement au passage de la puissance Ă  l’acte Â» (p. 51), c’est-Ă -dire qu’elle fait obstacle Ă  la traduction en acte d’une facultĂ© ou capacitĂ© qui reste en l’état. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette facultĂ© de suspendre qui prend les traits de « la dynamis qui gĂ©nĂšre l’adynamia Â» (p. 52), puissance capable de dĂ©sactiver quelque acte que ce soit et de rendre inactuelle de maniĂšre permanente la puissance mĂȘme.

Cette sorte de mĂ©ta-puissance semble tenir en otage les formes de vie contemporaines en un Ă©ternel ajournement et une hĂ©sitation infinie. Mais comment dĂ©passer l’impasse typique de cette sorte d’« inactualitĂ© atmosphĂ©rique Â» ? Le remĂšde proposĂ© par Virno renvoie aux techniques d’interruption de la rĂ©gression Ă  l’infini dĂ©jĂ  Ă©noncĂ©es dans Et ainsi de suite  : en intervenant sur elle-mĂȘme, la facultĂ© de suspense suggĂšre d’omettre l’omission, parvient Ă  renoncer au renoncement, rendant possible une actualitĂ© nouvelle et alternative par rapport Ă  celle que l’engorgement de la puissance tenait en Ă©chec.

Le problĂšme de l’impuissance due Ă  un excĂšs de puissance ne provient pas tant du fait d’avoir une facultĂ© ou capacitĂ©, que de la maniĂšre, du comment nous sommes effectivement en sa possession. Reprenant et amplifiant la rĂ©flexion sur l’habitude (hexis : du grec echein, avoir, comme l’habitus latin vient d’habeo), dĂ©jĂ  dĂ©veloppĂ©e dans son livre prĂ©cĂ©dent, Avoir, Virno en distingue deux formes : comprise comme Ă©tat, l’habitude ne fait qu’administrer mĂ©ticuleusement la puissance ; entendue comme usage, elle sert d’intermĂ©diaire entre le sujet et l’objet de l’avoir, soit entre l’individu et la puissance qu’il parvient Ă  mettre en acte. L’administration des facultĂ©s du capitalisme contemporain dĂ©courage constamment l’habitude comme usage des facultĂ©s, dĂ©terminant une thĂ©saurisation parcimonieuse (pour ne pas dire avare) des propres capacitĂ©s qui ne se transforment jamais en acte. Soustraite Ă  l’usage, la facultĂ© administrĂ©e et mise de cĂŽtĂ© assume les traits d’une puissance illimitĂ©e et amorphe ; dĂ©pourvue d’actes potentiels, d’une grille de charges ou d’un inventaire de tĂąches Ă  accomplir, elle ne trouve pas d’autres mises en acte que la performance sans passĂ© et sans futur du travail prĂ©caire.

La proposition de Virno, dĂ©veloppĂ©e dans le dernier chapitre, tourne autour de la notion d’institution qui « garantit l’actualisation d’une puissance indiffĂ©renciĂ©e et dĂ©mesurĂ©e, en agissant comme metaxy, ou ‘maillon intermĂ©diaire’ Â» (p. 109). L’institution, cet ‘entre’ rĂ©ifiĂ©, acte le bon gouvernement de l’infini en dĂ©limitant et en rendant maniable la puissance qui semblait illimitĂ©e Ă  travers des techniques, des expĂ©riences et des idĂ©es dont la multitude prĂ©caire est porteuse.

Parmi les nombreuses pistes possibles, je choisis de suivre synthĂ©tiquement une trace thĂ©ologico-politique. Si l’ordre des questions qu’affronte Virno, comme on l’a vu au dĂ©but, pouvait se confronter avec le texte paulinien, l’issue du livre a une saveur presque eckhartienne. Voyons pourquoi. Dans la pars construens qui conclut l’essai, Virno Ă©crit :

« Pour vaincre l’état d’impuissance chronique, fomentĂ© au cours des derniĂšres dĂ©cennies par les actions nĂ©gatives, l’institution mobilise contre ces actions la dynamis mĂȘme dont elles proviennent, faisant en sorte que l’omission soit omise, qu’on s’abstienne de l’abstention, que l’ajournement soit ajournĂ©. [
] Cette organisation existe, si et quand elle existe, non pas comme libre dĂ©cision d’agir, mais uniquement comme renoncement au renoncement Ă  agir Â» (p. 127).

La tĂąche de l’institution dessinĂ©e par Virno et sa nature mĂȘme proviennent de l’exercice rĂ©flexif de la facultĂ© de suspendre, soit de l’accomplissement des actes nĂ©gatifs de niveau supĂ©rieur sur des actes nĂ©gatifs infĂ©rieurs qui tiennent la multitude dans les limbes d’une impuissance frĂ©nĂ©tique et en mĂȘme temps statique. Le dispositif logique qui prĂ©side Ă  cette technique d’interruption de l’infinie (im)puissance est une forme logique dĂ©jĂ  analysĂ©e ailleurs par Virno (2013) : la double nĂ©gation : Le ‘non’ nous damne – nous condamne Ă  l’impuissance – mais, en mĂȘme temps, le ‘non’ nous sauve, c’est-Ă -dire qu’il nous introduit nouvellement dans le champ de l’actuel, Ă  condition que la seconde occurrence s’applique rĂ©flexivement sur la premiĂšre, en en Ă©liminant les effets nĂ©fastes. La double nĂ©gation comme forme logique de salut est dĂ©signĂ©e dans un tout autre contexte par MaĂźtre Eckhart (1260-1328), qui entend ainsi le rapport entre Dieu et la crĂ©ation marquĂ©e par le pĂ©chĂ©. Dieu est Un, Ă©crit Eckhart dans le sens d’une « nĂ©gation de la nĂ©gation, et un renoncement du renoncement Â».

La multiplicitĂ© des crĂ©atures provient d’une nĂ©gation qui scinde et trouble l’unitĂ© originaire, laquelle ne coĂŻncide pas pourtant avec l’unitĂ© de Dieu, placĂ©e Ă  un autre niveau logique : « Toutes les crĂ©atures ont en elles-mĂȘmes une nĂ©gation ; l’une nie qu’elle soit l’autre. Un ange nie qu’il soit un autre. Mais Dieu a une nĂ©gation de la nĂ©gation ; il est “Un” et nie toute autre chose, car rien n’est en dehors de Dieu. Toutes les crĂ©atures sont en Dieu et sont sa propre DĂ©itĂ©. Â» La nĂ©gation qui s’applique de maniĂšre rĂ©currente Ă  elle-mĂȘme, tant dans le cas des institutions dont se dote le prĂ©cariat contemporain que dans la confluence des crĂ©atures dans l’unitĂ© divine, reprĂ©sente un salut nullement rĂ©gressif ou nostalgique d’un retour Ă  un stade prĂ©cĂ©dent, mais dĂ©signe un horizon inĂ©dit, une actualitĂ© Ă  venir.

C’est ainsi que le travailleur intellectuel prĂ©caire contemporain, qui languit encore dans l’impuissance due Ă  l’excĂšs de facultĂ© qui peine Ă  se renverser en acte, est un descendant des Thessaloniciens auxquels s’adressait Paul, et le confrĂšre de ceux qui, avec Eckhart, aspiraient Ă  l’unitĂ© comme nĂ©gation de la nĂ©gation. Contexte diffĂ©rent, mĂȘme forme logique, mais cela ne doit pas occasionner de scrupules excessifs : s’il s’agit d’une enquĂȘte logico-anthropologique, retracer une mĂȘme forme de diffĂ©rents phĂ©nomĂšnes peut mĂȘme ĂȘtre une confirmation du fait que l’on observe quelque chose d’essentiel de la forme de vie humaine.


Tous les livres de Paolo Virno en français ont Ă©tĂ© publiĂ©s aux Ă©ditions de l’éclat : Sont citĂ©s ici :

Grammaire de la multitude. Pour une analyse des formes de vie contemporaines (2001), traduit par VĂ©ronique Dassas, L’éclat/Conjonctures, 2002

Quando il verbo si fa carne. Linguaggio e natura umana, Bollati-Boringhieri, 2003 (non traduit).

Et ainsi de suite. La rĂ©gression Ă  l’infini et comment l’interrompre (2010), traduit par Didier Renault, L’éclat, 2014

Essai sur la nĂ©gation. Pour une anthropologie linguistique (2013), traduit par Jean-Christophe Weber, L’éclat, 2016.

Avoir. Sur la nature de l’animal parlant (2020), traduit et prĂ©facĂ© par Jean-Christophe Weber, L’éclat, 2020.




Source: Lundi.am