Juin 18, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Nous vous partageons deux extraits d’un très beau livre paru récemment aux Éditions de la rue Dorion. Ce livre de Veronica Gago, chercheuse, professeure et militante féministe argentine, est une proposition pour conceptualiser la puissance féministe à une échelle internationale à partir des expériences des mouvements de femmes latino-américaines des dernières années. « Un antidote à tous les discours de culpabilité et de victimisation ». Le premier extrait fait partie de la préface du livre, et le deuxième fait partie du second chapitre.

Ces dernières années, le mouvement féministe a fait trembler la terre partout. En Argentine, est apparu le mouvement Ni Una Menos, qui répondait aux nombreuses formes de violences auxquelles font face les femmes et les corps féminisés, et ses participantes ont inventé un nouveau type d’organisation et d’action : la grève féministe. Un demi-million de femmes ont manifesté dans le sillage de la Grève des femmes en 2017; 800000 femmes ont pris les rues lors de la Journée internationale des femmes en 2018 et 2019. Parallèlement, la lutte pour la légalisation de l’avortement a donné lieu à des mobilisations massives en 2018, 2019 et 2020.

Ce texte a été écrit à chaud, pendant les événements, alors que le mouvement féministe était en train d’acquérir une place centrale dans les luttes. Et il émane d’une position particulière : de l’intérieur de cette dynamique. Il constitue donc une caisse de résonance directe des discussions qui ont eu lieu pendant l’organisation des grèves, des débats en assemblée ou en réunion, des échanges incessants entre nous, mais aussi d’un dialogue constant avec des camarades du monde entier avec lesquelles nous nous coordonnions. Voilà la situation depuis laquelle j’écris. Mon texte appartient donc au registre de la recherche militante.

Au départ, le découpage du livre en huit chapitres ne faisait que reprendre le nombre des revendications collectives de la première grève des femmes, le 8 mars 2017.

Cependant, comme par magie, ce nombre s’est révélé adéquat. Il reflète en réalité une série de problèmes qui ont contribué à l’élaboration de ce texte. Chaque titre de chapitre est un titre-problème même si, sur un autre plan, les questions reviennent, persistent et sautent d’un chapitre à l’autre. Les problèmes portent des noms différents, mais on peut les aborder en faisant ressortir l’étroitesse de leurs connexions. Autrement dit: ce sont toujours les mêmes questions qui sont posées et pourtant, une certaine tonalité, un éclairage ou un rythme différents permettent de les distinguer.

Le concept de puissance féministe reflète un mouvement de ce type, et il tend vers une théorie du pouvoir alternative. Parler de puissance féministe, c’est revendiquer l’indétermination – nous ne savons pas de quoi nous sommes capables avant d’en avoir fait l’expérience, avant d’avoir repoussé des limites qui ne sont destinées qu’à nous rendre crédules et obéissantes. Cette théorie du pouvoir n’est pas naïve, car elle ne méconnaît pas les formes d’exploitation et de domination qui structurent les rapports de pouvoir ; en réalité, cette proposition s’adresse directement aux subjectivités qui affrontent les pouvoirs en place. En ce sens, la puissance doit être comprise comme déploiement d’un contre-pouvoir. Elle permet, en dernière instance, d’affirmer un autre type de pouvoir: invention commune contre expropriation, joie collective contre privatisation mais aussi, autant que faire se peut, propagation de nos désirs ici et maintenant.

Mon analyse est une pensée située dans une séquence de luttes, de fêtes de rue, de secousses expérimentales, où résonne un cri « Ni Una Menos » (« Pas une de moins!»). Voici donc les prémisses méthodologiques de mon travail : notre désir a un potentiel de connaissance. Je me sers du slogan inventé par le mouvement féministe, «le désir nous meut», pour rendre compte de l’intelligence collective de ce mouvement et en faire l’expression protéiforme d’une recherche en devenir, faite de soubresauts, de moments de défaites, au rythme changeant et à l’intensité variable.

La puissance, notion développée par Spinoza, Marx et au-delà, ne peut pas être séparée de ses racines, du corps qui l’incarne. Par conséquent, la puissance féministe est une puissance du corps, toujours individuelle et collective, qui n’existe que dans ses variations, et donc, comme singularité. Cependant, la puissance féministe déborde le corps car elle est réinventée par la lutte des femmes, le féminisme, les dissidences sexuelles qui ne cessent de mettre à jour la notion de puissance.

La puissance n’a pas d’existence abstraite (contrairement au concept aristotélicien de « potentialité »). Au contraire, la puissance féministe est une capacité désirante. Cela signifie que le désir ne s’oppose pas au possible, mais constitue une force qui guide notre idée du possible, autant collectivement que dans chaque corps singulier. Ce livre a l’ambition de devenir le manifeste de cette puissance indéterminée, qui s’exprime comme désir de tout transformer.

Ce que j’écris est tressé de préoccupations théoriques et politiques et d’échanges de longue date avec un large réseau d’ami·es et de complices – laissons de côté querelles et controverses. Ce dispositif est alimenté par de nombreuses discussions avec des camarades, par des expériences diverses ou par des textes provenant de lieux et espaces culturels différents. Comme dans tout écrit, donc, plusieurs voix sont à l’œuvre et dialoguent.

Pour commencer, je désire insister sur certaines questions de méthode concernant mon parti pris théorique, en particulier la pensée située.

La pensée située est inévitablement féministe : si l’histoire des luttes féministes, victoires comme défaites, nous a appris quelque chose, c’est bien que la puissance de la pensée s’incarne toujours dans un corps. Le corps ne cesse d’être un agencement collectif (même quand il est individuel), qui mêle expériences, espoirs, ressources, trajets et souvenirs.

La pensée située est partiale, c’est inévitable. Partiale ne signifie pas petite part, fragment ou éclat. Au contraire, partiale renvoie plutôt à quelque chose de bricolé avec art, à un assemblage spécifique. Comme telle, la partialité fonctionne comme point d’entrée, comme perspective, et renvoie à la singularité d’une expérience.

La pensée située est un processus. Dans le cas qui nous intéresse, l’embrasement de la grève féministe comme processus politique a ouvert un paysage capable d’inclure de nouveaux territoires existentiels.

La pensée située a inévitablement une dimension internationaliste. L’internationalisme féministe n’a rien d’abstrait, il n’adopte pas de point de vue surplombant. Chaque situation est au contraire une image du monde, une totalité ouverte sur une expérience empirique infinie, la trame singulière d’un concept. En prenant ces situations comme point de départ, l’internationalisme féministe tisse un réseau transnational, une nouvelle cartographie mondiale qui part du Sud. Sa force provient de son ancrage en Amérique latine, dans une multitude de réseaux insurrectionnels et rebelles. Et cela alimente une pensée située qui défie les échelles, les objectifs et les trouvailles d’un mouvement qui ne cesse de croître, sans perdre de sa force, car celle-ci provient de son lien avec des lieux, d’une exigence de concrétude.

J’écris depuis l’Argentine, où le mouvement a des traits distinctifs. Dans ce pays, c’est une des hypothèses fondamentales de ce livre, le mouvement féministe est capable d’allier deux traits que l’on a l’habitude de considérer comme mutuellement exclusifs: massivité et radicalité.

Cette intrication n’a rien de spontané. Elle est le produit d’un tissage patient, d’un travail politique asso- ciant d’énormes manifestations de masse et un activisme quotidien, tout aussi colossal dans ses objectifs. Ces histoires, cette généalogie ne correspondent pas vraiment au calendrier récent des mobilisations, car c’est la dimension souterraine du mouvement qui a permis cette réouverture du temps, ici et maintenant.

* * *

VIOLENCE: Y A-T-IL UNE GUERRE CONTRE LE CORPS DES FEMMES?

Le terme de guerre convient-il pour parler de l’augmentation des meurtres de femmes, de lesbiennes, de travestis, de trans et personnes queers (dont 80 % sont commis par d’actuels ou d’anciens amants, petits amis, maris)? Assurément, il ne s’agit pas d’une guerre au sens classique – confrontation entre deux forces symétriques, avec des règles claires. Pourtant, il semble nécessaire de qualifier ainsi le type de conflit qui aujourd’hui, rien qu’en Argentine, coûte la vie à une femme, lesbienne, travesti ou trans toutes les dix-huit heures. Ce nombre a continué à augmenter, même après la première grève internationale des femmes en 2017, atteignant un effrayant paroxysme dans le mois qui l’a suivie. Si les modalités des crimes se diversifient, la tendance est à l’augmentation de l’horreur. C’est une escalade sans fin.

Pourquoi nous tuent-ils? L’analyse de la violence sexiste a été un élément clé du mouvement féministe ces dernières années. Cette analyse a pris deux directions principales. Premièrement, nous avons élargi le champ de la violence sexiste : nous avons arrêté de ne parler «que» de la violence contre les femmes et les corps féminisés, pour relier cette dernière à toute une série de violences sans lesquelles cette intensification historique demeurerait incompré- hensible. Parler de la violence des féminicides et des travesticides, c’est rendre compte de cette énorme recrudescence, mais aussi relever le défi de ne pas nous laisser enfermer dans un décompte nécropolitique.

En ce sens, cette prise de conscience de la pluralité de la violence a une dimension stratégique: c’est une manière d’établir des liens, de l’intelligibilité et de déplacer la figure totalisante de la victime. Quantifier et classer diverses formes de violences ne suffit pas. Il s’agit de complexifier la violence, de cartographier des récurrences et des relations. Ainsi, cette cartographie rattache l’implosion des foyers avec la destruction des terres par l’agro-industrie, l’écart salarial et le travail domestique invisibilisé, elle relie la violence de l’austérité et de la crise avec les stratégies pour y faire face mises en place par les femmes dans les économies populaires et elle corrèle tous ces aspects à l’exploitation financière produite par la dette publique et privée. Elle relie la répression étatique qui étouffe toute forme de désobéissance et la persécution des migrations, tout comme l’emprisonnement des femmes pauvres qui avortent et la criminalisation des économies de subsistance. De plus, toutes ces formes de violences ont manifestement un soubassement raciste. Cet entrelacs de violence n’est pas clair d’emblée : établir des liens, c’est produire du sens, c’est rendre visible la machine d’exploitation et d’extraction de valeur, mais aussi le passage de nouveaux seuils dans la violence, qui a un impact différencié (et donc, stratégique) sur les corps féminisés.

Ce travail d’agencement – dont la grève est un outil décisif – opère précisément comme une toile d’araignée: cette cartographie politique relie les fils autonomes qui engendrent ces violences dans des dynamiques interdépendantes, et nous permet de dénoncer les séparations qui nous enferment dans des univers isolés. Une telle cartographie implique d’outrepasser le périmètre de la « violence de genre » pour la relier à d’autres formes de violences, qui constituent ses conditions de possibilité. Ainsi, nous sortons du « corset » de la victime et sommes à même de produire un nouveau langage politique, langage qui élargit la dénonciation de la violence contre le corps des femmes à d’autres corps féminisés et relie ses spécificités (violence domestique ou intime et donc, forclose) à d’autres nœuds, où se mêlent violence économique, institutionnelle, violence au travail, violence coloniale, etc.

Grâce à cette élaboration politique, il devient également possible d’évaluer collectivement les marques que laisse cette violence en nous, toujours dissemblables. Ainsi compris, le mot « violence » n’est pas un grand mot qui en amène un autre, «victime». Et ceci constitue le second élément de cette analyse de la violence: nous partons de situations particulières, de corps singuliers pour comprendre les formes prises par la violence contre les femmes et les corps féminisés. Ce qui permet de produire une analyse de la violence comme phénomène social total. Chaque corps, sa trajectoire et ses expériences deviennent ainsi un point d’entrée, une forme concrète de locali- sation, à partir desquels s’énonce un point de vue spécifique. Comment la violence s’exprime-t-elle? Quelle forme particulière prend-elle pour chaque corps? Comment la reconnaître? Comment la combattre?

Cette analyse située de la violence permet de remettre en question de manière transversale différents espaces, de la famille au syndicat, de l’école au centre social de quartier, de la frontière à la place publique. Mais ce questionnement conserve toujours un ancrage spécifique, qu’il soit matériel, familial ou corporel. Si la violence convoque différentes formes d’oppression et d’exploitation qui affectent une multiplicité de corps dans leur singularité, elle nourrit aussi, à partir de cette différence une «sororité interclassiste», inédite historiquement, comme le signale Dora Barrancos.

Cependant, un aspect important mérite d’être clarifié : ce n’est pas la violence en tant que telle qui crée du commun, mais un questionnement situé et transversal. Ces relations que nous établissons entre plusieurs types de violence permettent de construire un point de vue à la fois spécifique et partageable, critique sans être paralysant, et innervé par un entrelacs d’expériences. En cartographiant ces formes de violences à partir de leurs connexions organiques, sans perdre de vue les singularités produisant ces nœuds, le langage que nous produisons dépasse notre subjectivation en victime.

Finalement, le problème de la violence soulève deux questions fondamentales. Quelles formes d’autodéfense féministe permettent d’affronter cette augmentation des violences? Que signifierait pour le mouvement féministe être capable de mettre en place ses propres mesures de justice?

LA GUERRE EN COURS

La guerre contre les femmes, les lesbiennes, les travestis, les trans et personnes queers s’exprime sur quatre terrains qui engendrent les féminicides aujourd’hui. Ceux-ci forment le substrat antérieur à la production des violences ou, pour paraphraser Marx, son lieu caché, qui les relie toutes. Le fil conducteur, la finance nous le fournit, et je ne cesserai de le suivre dans cet ouvrage. Ces terrains dessinent un cadre d’analyse de la violence du néolibéralisme, autant les mesures d’ajustement structurelles que les subjectivités qu’il produit, subjectivités précarisées mais luttant, néanmoins, dans des conditions de dépossession structurelles, pour une vie meilleure.

Ces quatre terrains de la violence sont les suivants :

1) L’implosion des violences dans le foyer, effet de la crise de la figure du père de famille, de la perte d’autorité qui lui est corrélée et de la fin du rôle privilégié qu’il tirait de sa position sur le marché du travail;

2)  l’organisation des violences comme principe d’autorité dans les quartiers populaires, qui s’inscrit dans l’expansion des économies illé- gales qui remplacent d’autres sources de revenus ;

3)  la dépossession et le pillage des terres et des ressources communes par les multinationales et la perte d’autonomie matérielle qui en découle pour d’autres économies;

4) l’articulation de formes d’exploitation et d’extraction de valeur recodées par une financiarisation de la vie sociale – en particulier à travers la dette.

J’aimerais avancer qu’il y a un lien organique entre tous ces aspects. Puis je reviendrai au terme de « guerre », et donc à mon point de départ : quelle force peut répondre à cette offensive? Dans quels types d’économie l’autonomie des femmes, des lesbiennes, des travestis, des trans et des personnes queers peut-elle s’inscrire, et, ici, il me faudra revenir à certaines caractéristiques de la grève féministe. Enfin, j’aimerais suggérer un déplacement: c’est parce que la guerre touche les femmes et les corps féminisés qu’il y a une guerre contre les femmes.