Août 9, 2021
Par Le Poing
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On pourrait parler longtemps de la rĂ©gression des conditions de soin avec une croissance exponentielle des contentions, des services fermĂ©s, des prescriptions mĂ©dicamenteuses sans accompagnement psychothĂ©rapique venant tĂ©moigner d’une invalidation progressive de la libertĂ© de circuler. La dimension relationnelle est au cƓur de tout processus de prĂ©vention et de soin alors quand la libertĂ© de penser, de circuler et de dĂ©battre est mise Ă  mal, quelle hospitalitĂ© reste-t-il pour la folie ? Comment protĂ©ger les personnes vulnĂ©rables, aller Ă  leur rencontre et ne surtout pas les incarcĂ©rer ? Une ancienne intervenante en psychiatrie s’est renseignĂ©e auprĂšs de soignant·e·s de La ColombiĂšre et d’autres hĂŽpitaux.

Article publié dans le numéro 34 du Poing, imprimé en avril 2021

Sans liberté de penser pas de créativité
Sans liberté de circuler pas de découvertes, pas de connaissances
Sans liberté de débattre conflictuellement pas de démocratie
Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire

La situation provoquĂ©e par le premier confinement a eu des effets contradictoires voire paradoxaux. De façon gĂ©nĂ©rale, l’hĂŽpital La ColombiĂšre, Ă  Montpellier, mais Ă©galement toutes les autres unitĂ©s d’hospitalisation, ont rĂ©amĂ©nagĂ© totalement leurs activitĂ©s dĂšs le 15 mars 2020. Toute l’activitĂ© extrahospitaliĂšre que sont les hĂŽpitaux de jour, le suivi, l’accueil, l’activitĂ©, la relation thĂ©rapeutique – ce qu’on appelle le travail de secteur –, s’est arrĂȘtĂ©e pour se recentrer, quand c’était possible, sur l’intrahospitalier. Les activitĂ©s thĂ©rapeutiques de groupe, de pratiques artistiques ou de socialisation qui sont la colonne vertĂ©brale du soin psychiatrique ont Ă©tĂ© drastiquement rĂ©duites voire suspendues pour rĂ©intĂ©grer l’intrahospitalier, patient·e·s et soignant·e·s confondus. Seul le travail de consultations s’est maintenu avec une ventilation des prĂ©sences et des rendez-vous en distanciel par internet ce qui n’est pas franchement Ă©vident pour des troubles psychiques.

Une mise en boĂźte

Il y a eu trĂšs peu de cas de covid Ă  La ColombiĂšre, une vingtaine de cas positifs, patient·e·s et soignant·e·s confondu·e·s, trĂšs peu de personnes hospitalisĂ©es dans l’unitĂ© dĂ©diĂ©e « psycovid » mise en place par l’administration avec des soignants volontaires. Le taux d’hospitalisations est restĂ© identique ainsi que les suivis Ă  domicile. Tout le monde s’est donc retrouvĂ© Ă  l’intĂ©rieur, dans l’hĂŽpital, dans les services, dans les pavillons. Ce repli a permis un rĂ©amĂ©nagement Ă  l’intĂ©rieur de l’hĂŽpital dans chaque service : tous dans la mĂȘme boĂźte. Cette politique du vase clos avec plus de prĂ©sence, notamment des soignant·e·s, plus de partage, plus de solidaritĂ© entre l’équipe mĂ©dicale et les patient·e·s, mĂȘme si c’était autour de la peur, a permis de recentrer la pratique du soin, de la requestionner. Les patient·e·s allaient mieux, bien entouré·e·s, la focale centrĂ©e sur eux dĂ©veloppait une forme de tranquillisation ! Personne ne sortait mais tout le monde Ă©tait lĂ  et on avait mĂȘme le droit de rester dans sa chambre la journĂ©e ce qui dans le monde d’avant Ă©tait interdit.

Tout le monde dĂ©veloppait du lien, se soutenait calmement, sans visite et sans permission ; l’humain avait repris sa place. Comme dans la vie citadine les sorties du pavillon dans les allĂ©es de l’hĂŽpital Ă©taient autorisĂ©es une heure par jour en petits groupes accompagnĂ©s de soignant·e·s. En fait, toute la vie des personnes hospitalisĂ©es dĂ©pendaient de l’équipe soignante pour tout acte de la vie quotidienne comme l’achat des cigarettes. Quant Ă  l’équipe de soins elle Ă©tait plus sereine, plus posĂ©e, moins prise par le temps car tout Ă©tait suspendu, sans rendez-vous, sans extĂ©rieur, ça a posĂ© tout le monde ! MĂȘme les soignant·e·s ont Ă©tĂ© exemplaires et ne se sont pas rĂ©volté·e·s !

Sans urgence et sans liberté

Au regard de cet enfermement oĂč la question de « l’autre », du dehors, du dĂ©placement, de la vie Ă©tait court-circuitĂ©e, Ă©ludĂ©e, c’est bien la libertĂ© qui a Ă©tĂ© attaquĂ©e. Cette soumission, cette docilitĂ© absolue a entĂ©rinĂ© une perte de dĂ©sir, d’autonomie et quand il a Ă©tĂ© question de dĂ©confiner, la libertĂ© retrouvĂ©e a mis bien longtemps Ă  se vivre. Les choses s’étaient figĂ©es et les mesures de confinement qui se sont prolongĂ©es plus longtemps qu’ailleurs, suite Ă  la rĂ©serve de l’administratif et du mĂ©dical pour la rĂ©ouverture, ont provoquĂ© ce que l’on appelle « une vague de dĂ©compensation », une augmentation des hospitalisations et une grande fatigue des soignants, tout ça pendant l’étĂ©.

Tout a explosĂ© dans des logiques de « tout ou rien » et d’opposition entre les diffĂ©rent·e·s acteurs et actrices de cette situation. Des Ă©quipes Ă©puisĂ©es et frileuses pour rĂ©accueillir et des patient·e·s revendiquant, Ă  juste titre, « le monde d’avant ». Un dĂ©confinement dĂ©licat, trĂšs dĂ©licat chacun se rĂ©amĂ©nageant Ă  sa façon, selon ses rĂšgles et ses revendications : la guerre Ă©tait finie ! Les modalitĂ©s carcĂ©rales qui avaient permis que le temps du premier confinement se passe avaient semĂ© les graines de la dĂ©pression qui s’est accentuĂ©e quand il s’est agit du deuxiĂšme confinement !

Des dépressions massives

La succession des pĂ©riodes, confinement / dĂ©confinement / semi-confinement, etc., a accentuĂ© les phĂ©nomĂšnes de persĂ©cution, d’interprĂ©tations en provoquant une recrudescence massive des dĂ©pressions et des admissions en fait depuis l’étĂ© et surtout pendant la pĂ©riode de NoĂ«l. Les service se sont remplis, il y avait de nouveau des urgences, il fallait faire sortir rapidement, orienter pour faire rentrer d’autres personnes, depuis l’étĂ© personne n’avait soufflĂ© cinq minutes. La persĂ©cution du virus a nourri des thĂšses complotistes, des incomprĂ©hensions : pourquoi encore, pourquoi nous ? Parfois un brutal arrĂȘt du traitement Ă  l’extĂ©rieur, et surtout un investissement massif du mĂ©dical.

Alors maintenant c’est nĂ©cessaire pour se remettre en route de sortir du rĂ©gime de la peur qui fige, qui bloque, qui soumet et qui rigidifie nos raisonnements et nos actes. Retrouver du collectif et rĂ©animer des pratiques autour d’activitĂ©s de groupe. La peur a pris le pouvoir en renforçant toutes les dĂ©fenses paranoĂŻaques, on a perdu les repĂšres de la pensĂ©e. Il n’y a pas eu de pathologies spĂ©cifiques liĂ©es Ă  la pĂ©riode mais vraiment un renforcement des fonctionnements psychiques qui se sont durcies et surtout « cette dĂ©pression » dont on peut dire qu’elle a touchĂ© toute la population.

Déconfiner notre pensée

Tout le monde se jette sur le somatique, l’administration se dĂ©brouille pour faire passer des restrictions, des Ă©conomies, du tri dans le domaine psychiatrique en oubliant que le temps psychique a son rythme, sa valeur et que celui ci n’est pas rentable. C’est une attaque confirmĂ©e du travail de secteur, des hĂŽpitaux de jour comme lieux de socialisation et de transition. On va vers le chacun·e chez soi, dans sa filiĂšre, des circulations ordonnĂ©es qui empĂȘchent la circulation des corps et de la pensĂ©e. MĂȘme le travail infirmier trouve une organisation des soins administrative spĂ©cifique dont la gestion est le maĂźtre mot. Tout Ă©tait en place, le contexte du covid a Ă©tĂ© l’occasion, il a permis cette attaque des pratiques, non annoncĂ©e mais possible grĂące Ă  une situation favorable, comme dans bien d’autres secteurs professionnels d’ailleurs ! Le covid serait il passĂ© par dessus la psychiatrie ? OĂč sont les petits Ăźlots – essentiels ! – oĂč restent une qualitĂ© d’échanges vivants ?

« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme mĂȘme qui disparaĂźt »
François Tosquelles psychiatre catalan fondateur de la psychothérapie institutionnelle.


La psychiatrie intérimaire

En rĂ©digeant cet article, les professionnel·les m’ont confirmĂ© une information troublante, que j’avais connue en travaillant Ă  l’hĂŽpital de Saint Alban mais que j’avais oubliĂ©e. La meilleure façon de « couler » puis sans doute de fermer les petits hĂŽpitaux psychiatriques de province c’est d’y faire travailler des soignant·e·s intĂ©rimaires : embaucher un·e psychiatre pour deux jours, une semaine, des infirmier·e·s l’étĂ© ou les vacances pour un mois en les payant trĂšs cher, bien plus que sur un poste en CDI mais en invalidant totalement la cohĂ©rence du soin, d’une relation thĂ©rapeutique voire d’un travail en Ă©quipe. Une gestion intĂ©rimaire de deux jours en deux jours oĂč personne n’a le temps de se connaĂźtre, voire de se comprendre quand ce n’est pas une embauche de psychiatre qui ne parle pas la langue du patient ; tout est dĂ©sorganisĂ© c’est du bricolage que l’arrivĂ©e du covid n’a pas amĂ©liorĂ©. Les Ă©quipes deviennent blasĂ©es, dans l’enchaĂźnement de nouvelles hospitalisations oĂč tout le monde travaille contre l’autre, c’est un boulevard pour le non-sens.

Manifestation de soutien aux soignant·e·s passant dans le parc de l’hĂŽpital La ColombiĂšre, le 16 juin 2020 Ă  Montpellier

Lire aussi notre article : « Le CHU de Montpellier a falsifié un document pour forcer un internement en psychiatrie »


« La psychiatrie publique va mal ou plutĂŽt ne va pas. Depuis prĂšs de vingt ans elle tangue dans une indiffĂ©rence des pouvoirs publics. On ferme des lits Ă  tour de bras alors que le nombre de patients se multiplie et surtout, signe d’une Ă©vidente tension, le nombre d’hospitalisations contre la volontĂ© de la personne ne fait qu’augmenter. La honte française, nous sommes Ă  la limite de la maltraitance sur ce paquebot ivre oĂč seule l’industrie pharmaceutique bĂ©nĂ©ficie de moyens
 Les maladies chroniques sont le futur de l’humanitĂ© mais ont Ă©tĂ© mises de cĂŽtĂ© car elles consomment moins de technologie. »
Didier Sicard, mĂ©decin et professeur, ancien prĂ©sident du comitĂ© consultatif national d’éthique


Les Murs d’Aurelle

Inventer et construire des espaces de libertĂ© dans le champ institutionnel, c’est un moyen de tenir pour agir sans tenir pour subir. C’est pour cela que l’association “Les murs d’Aurelle” a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e en 1992, proposant, dans les espaces psychiatriques, des pratiques artistiques de crĂ©ation, avec des personnes ayant ou ayant eu recours Ă  des soins psychiatriques. Pendant une vingtaine d’annĂ©es, l’association a animĂ© des ateliers Ă  l’hĂŽpital montpelliĂ©rain La ColombiĂšre, l’hĂŽpital de Saint-Alban en LozĂšre ou bien encore les services de psychiatrie de l’hĂŽpital de Narbonne. Deux cent artistes, autant de patient·e·s, des stagiaires de l’universitĂ© ou de diffĂ©rents cursus mĂ©dico-sociaux, des philosophes, des soignant·e·s ont participĂ© Ă  l’aventure.

C’est devenu un collectif inĂ©dit composĂ© d’ancien·ne·s patient·e·s, soignant·e·s et administrateurs et administratrices qui se voient rĂ©guliĂšrement sur Montpellier. Il participera aux 32e “JournĂ©es VidĂ©o-Psy”, reportĂ©es en prĂ©sentiel en 2022.




Source: Lepoing.net