Extrait de la préface

Dans la réflexion engagée ces dernières années par les femmes elles-mêmes sur leur propre oppression, nous ne nous méfierons jamais assez de la presse dite « féminine » et de son rôle dans les mécanismes idéologiques. Lorsqu’on envisage cette presse, diffusée à des millions d’exemplaires chaque semaine et chaque mois, il est essentiel de garder à l’esprit son statut à la fois de produit social et idéologique. Socialement, elle représente des intérêts économiques énormes — non seulement comme entreprise de presse, mais aussi et surtout à travers la publicité, comme support de ces industries immenses que sont le prêt-à-porter, les produits de beauté et de soins divers, les parfums (des plus luxueux aux moins chers) et les produits ménagers en tous genres (de la machine à laver jusqu’aux « pâtes aux œufs frais »).

En tant que tels, les articles des journalistes de la presse féminine sont donc amenés à produire et reproduire des modèles féminins qui ne soient pas en désaccord avec la consommation proposée par les annonceurs. Déjà, nous devons donc nous dire que les images de La Femme données à voir ne sont pas forcément celles qui correspondraient aux désirs profonds de la lectrice (ou de la journaliste), mais à coup sûr ceux qui servent les intérêts de la consommation et du profit industriel.

Très vite, on voit donc apparaître la fonction idéologique de la presse féminine, liée au bon fonctionnement du système économique et social. Il faut la lire et décrypter son mécanisme tout comme un autre appareil idéologique d’Etat, selon la dénomination employée par L. Althusser. Les journalistes qui y travaillent circulent aussi bien dans la « presse parlée » ou à la télévision, et Ménie Grégoire relaye sur les radios « périphériques » les propos qu’elle écrivait jadis dans Elle ou Marie-Claire où d’autres aujourd’hui la remplacent…

C’est le propre de l’idéologie de s’infiltrer en nous à notre insu, de nous conditionner dans nos rapports à autrui, dans notre choix de vie, nous suggérer quels doivent être nos sentiments, nos opinions, quelles pulsions nous avons le droit de laisser s’exprimer et celles que nous devons refouler. Et nous sommes l’objet manipulé sans nous en rendre compte un seul instant.

NB : Nous ne confondons pas, cela doit être clair pour une lectrice ou un lecteur pressés ou inattentifs, la presse féminine bourgeoise relevant de l’entreprise capitaliste traditionnelle (…) avec la presse qu’elle soit politique ou syndicale ou qu’elle soit issue de la réflexion politique des femmes sur leur propre vécu dans le mouvement et les luttes menées depuis 1968.

Différenciations idéologiques et évacuation du réel : les modalités d’un processus

« La femme sera toujours la femme »

(20 ans, n° 109)

C’est là à la fois le point de départ et l’aboutissement final des centaines de milliers de mots imprimés chaque semaine et chaque mois et consommés avidement par des millions de lectrices. C’est aussi le résumé d’un discours fondé uniquement sur le stéréotype et la tautologie. Car le magazine féminin, pour attirer les lectrices, obéit à un impératif catégorique : l’euphorie ; son devoir, au fil des semaines, est de faire croire, par les vertus d’un optimisme sans cesse renouvelé, que tout va s’arranger grâce à quelques recettes, qu’un rien d’imagination et de volonté suffit pour être heureux. Cette sécurité fonde sa permanence sur la pratique des valeurs reconnues, des traits sociaux déjà acquis, éprouvés, dont elle se fait un rempart et un ordre intérieur. Elle les mobilise contre tout danger, en particulier celui de l’intelligence qui, par le mouvement dialectique de ses recherches et de ses raisonnements, menace d’introduire le désordre et le déséquilibre. Le stéréotype intervient donc comme une défense et un refus. Fort de ses bases « culturelles », même si elles sont figées, il impose une fin de non-recevoir aux désirs investigateurs :

« Les relations entre l’homme et la femme sont toujours conflictuelles. C’est dans la nature des choses [3]. »

De la tautologie, R. Barthes dit qu’elle est toujours agressive : « […] elle signifie une rupture rageuse entre l’intelligence et son objet, la menace arrogante d’un ordre où l’on ne penserait pas [4] ».

C’est en cela qu’elle est à la fois point de départ et aboutissement du discours des magazines féminins. « On ne pense pas » dans la presse féminine. On constate, on raconte, on réaffirme la réalité éternelle des choses. Si le mouvement apparaît, ne nous y trompons pas : ce n’est qu’une effervescence de surface destinée à abuser la lectrice tout en lui donnant bonne conscience.

Notre volonté de réfléchir sur cette presse — dite « féminine » —, pour enfin essayer d’y voir clair, vient d’une pratique concrète de celle-ci, durant de longues années, pratique qui s’avérait toujours source d’impatience et d’irritation. Nous sommes d’ailleurs nombreuses à éprouver un sentiment de dépression, à la fois vague et complexe, après avoir feuilleté, regardé, lu parfois tel ou tel magazine — des pages du courrier du cœur (on les survole « pour rire » alors qu’elles n’ont rien de drôle…) à celles des photos de mode, en passant par le petit conseil pratique pour tenir chaud le repas du soir, mettre son ancienne robe au goût du jour, ou se maquiller comme Catherine Deneuve. L’ambiguïté du malaise vient justement de ce qu’il est impossible à définir sur le moment, que d’autre part il se mêle à une attirance diffuse…

On constate en effet un besoin certain de consommer, plus ou moins régulièrement et en plus ou moins grande quantité, le flot d’images et de photos colorées, de conseils pratiques, de slogans publicitaires qui, en prise ambiguë sur la réalité quotidienne, offrent l’illusion d’une insertion dans cette réalité : à travers la mode pour certaines, le choix d’une lessive pour d’autres, il y a simulacre de participation aux mutations sociales ; changer de couleur de rouge à lèvres, choisir une poudre anticalcaire pour laver son linge permet de prendre place, d’influer — c’est du moins l’impression que l’on sait susciter — sur le grand mouvement de modification de l’environnement, de l’écologie, de la « qualité de la vie »… On s’adapte aux données économiques, politiques du moment. Bref, tout est impunément illusoire, dérisoire, frustrant : le monde extérieur se trouve à la fois fondé et justifié par le discours magique du magazine à qui les femmes délèguent leur regard.

Que ce soit un conseil sur « le petit blouson indispensable pour les week-ends brumeux à Deauville » ou sur l’alcoolisme du mari : « ne le condamnez pas, vous l’enfonceriez davantage », ou encore sur l’image que les femmes doivent avoir d’elles-mêmes : « la vraie femme n’a pas les cheveux courts », la phrase prononcée dans tous les cas donne une norme — arbitraire et illusoire — dont le seul mérite est d’être énoncée, d’exister, là où quotidiennement pourraient naître le doute, les hésitations, le heurt entre les sentiments conventionnels et les impulsions personnelles. La PAROLE du magazine neutralise les contradictions possibles, sources de changements créateurs.

Elle les réduit en permanence à des stéréotypes nivellateurs, à des images proprement mythiques. Roland Barthes écrit : « La fonction du mythe c’est d’évacuer le réel » ; il précise : « Le monde entre dans le langage comme un rapport dialectique d’activités, d’actes humains : il sort du mythe comme un tableau harmonieux d’essences. Une prestidigitation s’est opérée, qui a retourné le réel, l’a vidé d’histoire et l’a rempli de nature, qui a retiré aux choses leur sens humain de façon à leur faire signifier une insignifiance humaine [5]. »

Cette évacuation du réel se manifeste intempestivement dans l’ensemble de la presse féminine. Prenons tout de suite l’exemple d’un article de Elle construit sur un schéma particulièrement représentatif de tous les articles de la presse féminine. Titre : « Méfiez-vous des divorces de septembre [6] » (article important, annoncé en couverture, présenté dans la rubrique « Vie et mœurs »).

Voici comment s’y effectue la progression du discours — passant du réel au mythique, de la « parole-constatation » d’un état concret à la « parole-idéalisation » fondée sur la simple affirmation.

Point de départ

« C’EST LA VIE COMMUNE QUI TUE L’AMOUR. » Suivi d’un tableau contestataire de la cellule conjugo-familiale à la rentrée de vacances : « DANS LA HARGNE ET LA GROGNE LA FAMILLE S’EST RECONSTITUÉE. » Cette violente diatribe s’accompagne d’images de poubelle qui déborde, de vaisselle amoncelée, de désordre général exaspéré par les enfants qui empêchent de mener à terme toute velléité de s’en sortir, etc.

Après la salutaire purgation de la révolte, le ton devient vite celui du recul ironique : « C’est elle [la vie commune] qui piétine le rêve, entrave la liberté, empêche d’accomplir les grandes choses dont on serait capable, c’est la vie commune qui vous ramène toujours à ras de terre et vous ronge le temps. »

Retournement

Alors intervient le processus de basculement/retournement du réel : son « évacuation ». « Cela, on ne le sait que trop [cf. la citation précédente]. Il est plus difficile de dire en quoi la vie commune est une grande aventure, de quelle façon elle lie les êtres, à quel point elle vous laisse démuni quand elle se rompt. Ceux qui ne l’ont pas connue [sic] ou ceux qui l’ont perdue le savent. Ils savent le silence de la solitude, le froid du corps et de l’âme, l’impression de stérilité, même lorsqu’ils avaient choisi de garder leur indépendance. »

Rythme ternaire, répétitions habiles, les jeux de l’éloquence sont mobilisés sur une idée négative mais efficace : rentrez votre révolte et tremblez plutôt devant le spectacle grandiose et émouvant de la glaciale solitude qui vous saisira si vous essayez de vous arracher à ce qui vous étouffe. Les mots clés de l’idéalisme le plus compassé et le plus « littéraire » agitent leur spectre : SOLITUDE, FROID DE L’AME, STÉRILITÉ contre : INDÉPENDANCE.

Troisième mouvement

Après quelques pseudo-interviews, toutes plus pathétiques les unes que les autres, on arrive à la conclusion qui s’imposait : « La vie commune est un mystère : mystère des chairs confondues de l’intime connaissance. On ne peut pas faire de théâtre dans la vie commune. Mystère de ce qui passe des êtres dans les choses, des souvenirs des joies, des chagrins partagés, mystère tel que même ce qui nous irritait nous attendrit quand la vie commune a cessé. »

Le langage, ici, et sans ambiguïté, sert à des fins idéologiques qu’on ne déguise même pas. Là où jadis la religion nous aurait vouées aux brûlures des flammes infernales parce que nous refusions les normes sociales imposées, on nous effraie aujourd’hui d’une autre manière, la voix entrecoupée de sanglots apitoyés.

Revenons aux définitions de R. Barthes :

« Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler ; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication mais du constat [7]. »

Si on constate avec complaisance, dans un article, le poids effectivement très lourd des habitudes communes d’une vie quotidienne conjugale et familiale sans l’expliquer, sans l’analyser, il devient immédiatement naturel, éternel, allant de soi, et dès lors nous n’avons plus à nous rebeller contre lui, mais plutôt à nous appliquer à le supporter.

Tout individu, et plus particulièrement une femme, refusant les structures du mariage et de la famille se sent désemparé, solitaire et parfois réduit au désespoir ou à ce que l’on appelle ici stérilité ! C’est-à-dire qu’elle ne sait plus que faire d’elle-même, de sa vie, de ses facultés créatrices. Pourtant, ce n’est pas qu’il soit dans la « nature » d’une femme d’être mariée, mais plutôt que ces structures affectives, sociales, économiques du mariage sont les seules à exister dans notre société. S’en sortir c’est faire figure de réprouvée, d’anormale : on est hors la loi morale. Pour peu que l’on n’ait pas une force de caractère à toute épreuve, il faut se dépêcher d’y rentrer afin de se sentir exister à nouveau. Dès lors, la fin pratique d’un article tel que « MÉFIEZ-VOUS DES DIVORCES DE SEPTEMBRE » n’est pas d’aider les femmes à y voir clair dans leur vie, à réfléchir sur leur situation, leurs insatisfactions, mais au contraire les inciter à rester à « leur » place. Il s’agit de neutraliser les tentatives de remise en question afin que se perpétue en toute tranquillité le système établi. Laisser naître un doute, grandir une inquiétude, c’est risquer de devoir tout changer (et tout changement effraie), de glisser vers le désordre, la « subversion ».

Ainsi donc la dimension mythique des magazines féminins — raconter les choses de la vie, les magnifier à tout prix et éliminer tout esprit critique — apparaît comme idéologique, et de fonction conservatrice. Son corollaire est de créer un univers à la fois faux et inaccessible. Faux, nous l’avons vu à travers l’article cité ci-dessus parce qu’il présente ce qui est insatisfaisant, frustrant, comme la norme immobile et éternelle. Inaccessible, car les images proposées comme modèle de vie ne correspondent pas pour chaque magazine aux réalités économiques de la lectrice. L’idéal suggéré est d’ailleurs d’autant plus élevé que la catégorie sociale à laquelle on s’adresse est modeste.

Ainsi les robes présentées par les mannequins de Jour de France (et soigneusement choisies — robes et mannequins —, nous déclare-t-on, par M. Dassault lui-même) ne seront jamais à la portée de la ménagère ou de l’employée qui achètent la revue. Pas plus que la somptueuse maison de campagne de la baronne de… souriant avec bienveillance au milieu de ses bergères Louis XV. Dans Bonne Soirée, Sophia Loren pose devant sa cave raffinée et déclare, sous prétexte de conseils culinaires aux lectrices : « Le grand art, c’est de créer quelque chose de neuf et savoir y assortir les vins, qui sont un peu des fakirs enterrés vivants [8]. »

Les pages de publicité du même magazine, tenant compte quant à elles des possibilités d’achat de la lectrice, ne mentionnent nulle part de Gevrey-Chambertin ou de Perrier-Jouet mais tout simplement des poudres à récurer, ou la « médaille d’amour ».

Cependant, dans la presse s’adressant aux femmes des « couches supérieures », le décalage est moins grand entre idéal proposé et réalités économiques, car la fonction de ces catégories sociales est au contraire de s’adapter à une consommation toujours plus grande. Témoin la luxueuse présentation des fiches-cuisine de Elle photographiées avec force gadgets à la mode dont les images se glissent dans l’esprit de l’utilisatrice comme décor nécessaire à la réalisation d’un plat… Témoins aussi les somptueuses photos culinaires de Marie-Claire dont une, par exemple, représente un énorme gigot tournant au-dessus des hautes flammes d’une cheminée campagnarde. Titre de l’article : « La cuisine au vrai feu pour retrouver le goût d’autrefois ». Incitation au retour vers les valeurs « naturelles », donc à une consommation nouvelle ; mieux, à l’achat d’une maison de campagne. Les mêmes idées de fiches se retrouvent dans L’Echo de la mode et dans Bonne Soirée mais les plats proposés sont populaires, les couleurs ternes ; l’arcopal et l’inox règnent en maîtres sur des fonds de toile cirée. Plus de gadgets à la mode, de plats en acier ou en porcelaine de Paris, plus de plateau à fromage de la boutique danoise…

Il existe donc une différenciation très nette dans cette mythologie des magazines féminins suivant la couche sociale à laquelle ils sont destinés. Certaines femmes, celles des classes aisées, sont considérées comme « pionnières de la consommation », selon l’expression de Reimut Reiche [9]. Elles sont donc sollicitées par de nouvelles formes de consommation qui peu à peu seront répandues, appauvries, mais rentabilisées par une production de grande série destinée aux consommatrices de masse (telle jupe sortant pour la saison d’hiver chez Dorothée Bis ou Sonia Rykiel reste quelque temps le privilège d’un petit nombre ; puis, vulgarisée dans les grands magasins avec une moins bonne coupe et un tissu bon marché, elle fera la joie des moins fortunées tout en leur donnant l’illusion d’être à la mode alors que les clientes de Dorothée Bis en sont depuis longtemps à d’autres fantaisies vestimentaires). Ce qui est vrai des vêtements l’est aussi pour tout autre élément de la vie sociale : désir d’une résidence secondaire ou… « réaménagement » de l’idée de mariage, comme par exemple dans Marie-Claire où le détournement en consommation extravagante est lourdement proposé, avec mention de chaque boutique grâce à laquelle peut se matérialiser l’idée délicieusement réactionnaire du mariage proposé :

« Nelly et Paul se sont mariés. Ils voulaient que leurs noces ne soient pas comme celles des autres. Nelly se souvenait du mariage raconté par sa grand-mère. « On m’avait préparée longtemps à l’avance, j’étais un peu fatiguée avant d’aller à l’église, on m’a emmenée en calèche… Que ton grand-père était beau et que j’étais amoureuse ! Tu verras, ma petite fille… » Et Nelly a eu envie que son « jour » soit comme un conte. C’est la fin de la messe. A partir de cet instant ils se préparent des souvenirs. Ils posent avec M. le curé, elle est ravie, éclatante, lui est assez ému et un peu gauche [10]. »

Accompagnée d’une illustration type Grand Meaulnes, l’idéologie qui s’épuisait est réactivée, réactualisée grâce à une forme de consommation « originale » : l’idée du mariage ne passant plus tellement, on détourne la morosité-refus à travers le plaisir de « ne pas faire comme tout le monde ». Mais on ne change pas d’attitude envers l’institution du mariage, on modifie simplement l’image de surface de la représentation sociale dudit mariage. On est anticonformiste dans la consommation, qui est effectivement inattendue, extravagante. L’imagination ou même la réflexion sont éloignées des chemins dangereux et conduites habilement vers les délices du shopping propre à créer des mises en scènes compensatrices.


Article publié le 23 Mai 2019 sur Larotative.info