Juin 30, 2022
Par Archives Autonomie
128 visites

La préhistoire de Collegamenti (1969-1972) : Azione Libertaria

Dans les années qui précèdent Mai 68, des groupes culturels ou marginaux comme les Provos, les Béats ou Onda Verde ont touché quelques centaines de jeunes. Le mouvement de 68 les disloque en tant que groupes organisés, mais met en circulation, de manière bien plus diffuse, les idées dont ils étaient porteurs, nourrissant cette sensibilité libertaire qui s’opposait à l’hégémonie des groupes catholiques ou stalino-maoïstes sur le mouvement des étudiants.

A l’automne 1968, Milan compte trois principaux regroupements anarchistes  : Gioventù libertaria, devenue ensuite Bandiera nera, rattachée aux Gruppi Anarchici Federati (GAF) et qui se réunit au cercle Ponte della Ghisolfa, fréquenté par des groupes de vieux militants  ; le groupe La Comune, membre de la Federazione Anarchica Giovanile Italiana (FAGI), dont le siège se trouve via Scaldasole  ; la Lega Socialista Libertaria, présente dans certains lycées et collèges, qui se réunit elle aussi au Ponte della Ghisolfa.

La Comune, tout en adhérant officiellement à la FAI, plus fortement classiste, est ouverte à des expériences et des groupes provenant du situationnisme et des influences de Socialisme ou barbarie, et évolue peu à peu vers une approche de type conseilliste. Certains de ses membres se trouvent notamment engagés dans la naissance du CUB Pirelli, avant que les CUB (Comitati unitari di base) ne subissent l’hégémonie du groupe Avanguardia Operaia (AO).

Au début de l’année 1969 naissent deux sections de l’USI (Unione Sindacale Italiana, le vieux syndicat anarcho-syndicaliste), composées essentiellement de militants anarchistes  : l’USI-Bovisa, présente au Ponte della Ghisolfa, animée par Pino Pinelli, et l’USI-Centro, qui participe à l’occupation de l’ancienne auberge Commercio, sur la place Fontana. Si la première s’en tient à des actions, tractages et piquets dans sa zone, la seconde intervient sur toute la ville, dans le cadre de mouvements anti-expulsions et d’occupations de logements, à la Maison de l’étudiant, parmi les porteurs des marchés et les chômeurs.

C’est dans ce contexte que se développe le refus du purisme anarchiste, du frontisme avec les groupes néo-léninistes ou du tiers-mondisme néo-nationaliste, en faveur d’une analyse ouverte aux nouvelles possibilités de lutte offertes par les sociétés à capitalisme mûr, en particulier dans les usines. De ce point de vue, l’expérience des CUB sera déterminante, ne serait-ce que pour dépasser les débats sur le dualisme organisationnel qui avaient marqué l’anarcho-syndicalisme historique.

Les bombes du 25 avril 1969 (et plus encore celles du 12 décembre) provoquent la dissolution des deux sections USI, dont les militants se recyclent dans une activité essentiellement anti-répressive, tandis qu’Avanguardia operaia prend le contrôle des CUB.

Face à, d’un côté, une attitude de repli sur soi dominante en milieu anarchiste officiel et, de l’autre, la tendance, influencée par le situationnisme, qui cherche une autre forme de purisme révolutionnaire dans la vie des individus révolutionnaires, la tendance qui se constitue avec le groupe Azione Libertaria cherche à préserver son enracinement dans les usines et les quartiers et s’ouvre aux expériences conseillistes et opéraïstes, qu’elle réinterprète en en faisant une lecture de type anarcho-syndicaliste et anti-parti. Plutôt que de se lancer dans une activité de propagande, comme la majeure partie du mouvement anarchiste milanais, elle investit ses énergies dans l’enracinement et dans les luttes d’usine.

Entre l’été et l’automne 1970, une rupture se produit à propos de la gestion du siège de via Scaldasole, et Azione Libertaria se dote d’un siège à Milan et d’un autre à Sesto, dans le but d’assurer une présence dans les luttes sur le logement. Le groupe Azione Libertaria n’est pas homogène, et parmi les participants le consensus se fait plus sur ce qui est refusé que sur des perspectives en positif. Mais cela garantit une discussion large et ouverte. On y trouve les tendances existentialistes, qui avaient vécu aux marges du mouvement anarchiste, des marxistes libertaires (ou révolutionnaires) influencés par Socialisme ou barbarie, par le communisme de conseils, par les thèses de Daniel Guérin, par le Mai français et par une interprétation anti-léniniste du matérialisme historique, jusqu’à certaines influences néo-bordiguistes (Invariance), et surtout des camarades critiques de leur formation anarcho-syndicaliste d’origine et favorables à l’idée de groupes autonomes d’usine.

N’étant pas associé à une situation précise avec laquelle entretenir un rapport privilégié, Azione Libertaria s’est caractérisé par un fort activisme un peu général dans toutes les situations où se trouvaient des ouvriers et des luttes de situation, malgré ses forces plutôt modestes. Il a commencé à fonctionner comme pôle de référence pour des ouvriers de grosses usines comme Pirelli, Siemens et Alfa Romeo, pour ceux des petites usines de Sesto San Giovanni et de Cinisello, et pour le CUB cheminots. Les difficultés à mener une action cohérente sur l’école à l’échelle de la ville ont favorisé l’intégration dans les activités d’AL des étudiants provenant du groupe Kronstadt.

On sort de la préhistoire

En janvier-février 1971, la première phase anarcho-syndicaliste entre en crise, en raison d’un côté du départ des tendances situo-existentialistes, crise qui fait chuter significativement le nombre de membres, de l’autre de la fin des occupations de logements de la via Mac Mahon, suivie d’une forte répression policière, laquelle met en lumière l’exiguïté de la base sociale des occupants dans cette phase et la gestion bureaucratique de Lotta Continua, qui contrôlait cette lutte.

L’analyse critique de cette expérience débouchera sur le refus de constituer un groupe extérieur aux situations et aux luttes et à privilégier la constitution d’un groupe de réflexion qui soit l’expression directe des situations de lutte.

Dans cette période, l’influence d’ICO d’une part, d’un groupe post-situationniste des Marches surnommé “les cybernéticiens” d’autre part, se fait sentir. Ce qui donne lieu à un débat où prennent forme des idées nouvelles — sur les luttes des techniciens, de critique des groupes extraparlementaires, sur la nécessité d’organismes d’usine autonomes, ainsi qu’une analyse des comportements ouvriers et de la nouvelle composition de classe — qui permettront la naissance du collectif suivant, Proletari Autonomi.

Dans l’expérience d’Azione Libertaria on trouve certains des éléments qui caractériseront à la fois le collectif Proletari Autonomi, le Centro Comunista di ricerche sull’Autonomia Proletaria” (CCRAP) et tout ce qui se constitue autour de la revue Collegamenti.

L’attachement aux valeurs libertaires ne s’exprimera jamais sous la forme idéologique de la propagande de l’idée, caractéristique de toutes les tendances de l’anarchisme “officiel”, mais plutôt sous la forme de modalités et de pratiques d’auto-organisation. L’aire de Collegamenti se passionne assez peu pour les chamailleries idéologiques des milieux d’ultra-gauche qui s’entrecroisent au cours des années 70. La tentative de s’enraciner dans la lutte sociale reste une constante. L’idée de fond est que la radicalité n’a de sens que si elle est partagée par le plus grand nombre. D’où l’idée force selon laquelle il convient de rester constamment en contact avec “le niveau moyen” (et non les pointes) des comportements ouvriers radicaux, à l’intérieur de la lutte de classe, à l’intérieur du secteur radical des grandes usines milanaises.

L’action directe dans les luttes poussait à chercher et à valoriser les formes d’auto-organisation, contre l’idée même de parti et les fonctions de médiation syndicale.

Pour la lutte, on n’a pas besoin de chefs ni de héros, mais de personnes convaincues et capables de se prendre en main toutes seules, sans déléguer leur pouvoir de décision  : il faut donc rester parmi les ouvriers, apporter sa contribution sans se mettre en avant, sans se faire remarquer des indics et des policiers, ne pas être clandestins mais agir avec une bonne dose de discrétion. Eviter le spectacle et les premières pages des journaux étant une condition essentielle pour continuer à lutter efficacement.

Le CCRAP (1972-1975) rassemble à Milan des groupes d’usine liés à Proletari Autonomi, fournit une contribution significative à la constitution des assemblées autonomes milanaises avec un texte fondateur (L’autonomia operaia e l’organizzazione, Milan, février 1973), fonctionne comme pôle d’agrégation pour des militants d’origines diverses (Lotta Continua, Collettivo Politico Metropolitano, groupes de quartier), fait paraître le bulletin Collegamenti et une série de textes sur des questions spécifiques, en les associant à un débat avec des groupes français comme ICO et Lutte de classe.

A partir du printemps 1974 commence un processus de regroupement national avec des camarades et groupes d’autres villes comme Turin, Marghera, Florence (Autogestion), Reggio Emilia, Pérouse, Rome (ex-Federazione Comunista Libertaria), Naples (Kronstadt, dont bon nombre étaient sortis de la FAI sur des positions archinovistes mais avaient été attirés vers l’aire autonome), Todi (anciens de Lotta Continua), etc. Ce processus débouchera en mars 1977 sur la sortie du premier numéro de la revue.

De la première série de Collegamenti per l’organizzazione diretta di classe — qui se veut l’expression du débat des collectifs d’usine et de quartier — sortiront 9 numéros entre 1977 et 1979.

Entre 1980 et 1983 sortiront quelques numéros de Wobbly, bulletin de lutte de précaires milanais.

A partir de l’automne 1983 (n° 10), la revue change de titre pour devenir Collegamenti/Wobbly, et continuera à sortir jusqu’au numéro 33 du printemps 1994.

Parallèlement à Collegamenti, d’autres initiatives, locales ou parallèles au niveau national, voient le jour. Nous en citons quelques-unes à titre d’exemple : Marxiana,Filo rosso, Anti/tesi, Vis-à-vis à Rome ou Liberazione à Todi, sans mentionner les diverses petites publications militantes parues dans plusieurs autres villes.




Source: Archivesautonomies.org