La précarité dans l’enseignement et la recherche

N.B : Cette note sur la précarité est destinée à donner rapidement de premiers éléments à celles et ceux qui veulent en savoir plus sur le sujet, notamment pour en parler à leur étudiant·es ou autour d’elleux. Elle devra être constamment enrichie et complétée : n’hésitez pas à nous écrire ([email protected]) pour nous signaler des informations ou des ressources. Elle manque particulièrement d’informations sur la précarité des BIAT·O·SS (personnels ingénieurs, administratifs, techniques, ouvriers, sociaux, de santé et des bibliothèques) & IT·A (Ingénieur·es, technicien·nes et personnels administratifs), sur la précarité étudiante, sur la situation des étrangèr·es. Nous prévoyons également un développement sur l’évolution des contrats (notamment « type LRU ») et la « réforme » de l’assurance chômage du 1er novembre 2019.

Synthèse en cinq points :

1) L’Université repose sur l’exploitation des précaires, que ce soit au niveau administratif (40% de non-titulaires parmi les BIAT·O·SS), au niveau des enseignements (en licence 70% des enseignant·es sont précaires), ou de la recherche (organisation des colloques, rédaction d’articles).

2) La recherche repose en partie sur le RSA (Revenu de Solidarité Active), l’assurance chômage, ou le travail au noir des précaires.

3) Les vacataires sont officiellement payé·es en-dessous du SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance).

4) Les vacataires, docteur·es ou doctorant·es, cumulent souvent leurs vacations, un emploi hors de l’université et doivent en même temps rédiger leur thèse, écrire des articles pour être qualifié·es ou conserver leur qualification, organiser des colloques, etc.

5) Ils et elles sont soumises très facilement aux pressions et au harcèlement des titulaires, puisqu’ielles ne peuvent rien dire : les postes sont tellement rares qu’ielles ont intérêt à garder le silence.

Sources utilisées :

  • ANCMSP (Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique)
  • MESRI (Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation)

     Enquête sur les délais de paiement des vacataires dans 48 établissements », 6 février 2017.

    DGESIP/DGRISIES, « État de l’emploi scientifique 2018 »

    DGRH, « Les enseignants non permanents affectés dans l’enseignement supérieur. Bilan de l’année 2016-2017 »

Quelques chiffres

Recherche : explosion de la recherche mal financée ou pas financée du tout

Au niveau des thèses, le Ministère reconnait que tou·tes les doctorant·es devraient bénéficier d’un contrat doctoral et que le montant de celui-ci devrait être de 1,5 SMIC.

Cependant :

  • Dès la première année, 40% des thèses, toutes disciplines confondues, sont ne sont pas financées. Il existe par ailleurs une disparité entre disciplines : ce sont les 2/3 des doctorant·es qui ne bénéficient pas d’un contrat doctoral en Lettres et Sciences Humaines et Sociales. Qu’est-ce que signifie cette absence de financement pour les doctorant·es ? Cela revient soit à travailler sur sa thèse gratuitement (situation désignée dans ces rapports comme « activité rémunérée pour une autre activité que la thèse » au « aucun financement ou financement inconnu »), soit à travailler au noir (les « bourses » ne donnant pas accès aux droits sociaux et aux bénéfices du salaire différé). Souvent, celles et ceux qui travaillent gratuitement ne perçoivent que le RSA ou le chômage (sachant que l’accès à ces indemnités comporte des conditions de nationalité : les personnes de nationalité extra-européenne n’y ont pas accès). Ce recours au chômage est une forme d’arnaque aux prestations sociales de la part des universités employeuses et ampute les droits des jeunes docteur·es une fois la thèse soutenue.
  • Les thèses financées par le MESRI le sont en dessous de la norme de 1,5 SMIC. Pour celleux qui bénéficient d’un contrat doctoral : le salaire hors mission complémentaire est de 1,15 SMIC. L’écart de 0,35 SMIC représente une économie de 76 millions d’euros par an pour le ministère. Les doctorant·es subventionnent donc la recherche publique de ce montant chaque année. Détail du calcul : différence de 6389,25 euros brut par an (1,5 – 1,15 = 0,35 SMIC brut annuel) et par doctorant·e pour 4000 doctorant·es financé·es pour trois ans par le MESRI chaque année (« État de l’emploi scientifique 2018 », p. 53) : (1521,25*12)*0,35*4000*3 = 76 671 000.
  • Autre conséquence du sous-financement de la recherche publique : la recherche est le prétexte d’un financement public du privé : entre 2000 et 2017, toutes disciplines confondues, on est passé d’environ 750 contrats CIFRE (contrat doctoral pour un employeur privé) alloués chaque année à 1200 (x1,6). Cette différence s’observe encore plus au niveau des candidatures : de 800 dossiers déposés en 2000 à 1600 en 2017 (x2). À cela s’ajoute le crédit impôt recherche (CIR) qui coûte plus de 6 milliards d’euros par an à l’État (pour mémoire, le budget du CNRS est d’environ 2,6 milliards d’euros), alors qu’il a été démontré que ce budget a peu d’impact sur le développement réel de la recherche privée.
  • Enfin, la durée effective de la thèse est souvent supérieure à 3 ans, donc lorsqu’on a un contrat au départ, on a besoin de financement hors-recherche pour finir la thèse (chômage, ATER, vacations, autres emplois…). Toutes disciplines confondues, plus de la moitié des thèses soutenues ont duré plus de 3 ans (57%). En sciences humaines et sociales notamment, plus de la moitié des thèses sont soutenues au bout de 52 mois ou plus (4 ans et 4 mois), avec 28% des thèses qui durent plus de 6 ans. Cela s’explique en partie par la nécessité d’occuper d’autres emplois pour financer la recherche, en raison soit d’un manque de financement, soit dans le cas d’un contrat doctoral, de la nécessité de préparer son CV à des candidatures pour des contrats d’enseignement une fois le contrat doctoral terminé. En effet, les doctorant·es font face à une multiplicité d’injonctions en raison de la concurrence accrue par la diminution vertigineuse des postes d’enseignant·es-chercheur·ses et de chercheur·ses titulaires à pourvoir chaque année : rédiger une thèse de qualité d’environ 500 pages dans les SHS ; enseigner dans différents niveaux et sur différentes thématiques, ce qui implique un gros travail de préparation et de correction ; communiquer et organiser des événements scientifiques ; publier dans des revues scientifiques ; participer à des ouvrages collectifs ; etc.
  • Après la thèse, la diminution dramatiques des postes de titulaires entraîne un prolongement, voire une aggravation, de la précarité des jeunes docteur·es.

    Pour le CNRS, la baisse est dramatique : 400 postes ouverts au concours en 2010, 300 en 2018, 250 en 2019. Un quart des départs ne sont pas remplacés. En 10 ans, le CNRS a perdu 5% de ses effectifs : plus de 1200 postes, 350 de chercheur·ses et 850 d’ingénieur·es et de technicien·nes. Comme le pointe le rapport 2 de préparation à la LPPR, on subit actuellement une baisse importante du recrutement des chercheur·ses (– 27% pour les chargé·es de recherche entre 2008 et 2016), des enseignant·es-chercheur·ses (-36% pour les maîtres et maîtresses de conférences entre 2012 et 2018, – 40% pour les professeur·es des universités) et des ingénieur·es de recherche (-44% entre 2008 et 2016).

    Ainsi, les docteur·es sans poste deviennent un vivier de main d’œuvre précaire pour qui sert à pallier la réduction des postes de titulaires à l’université et dans la recherche.

Enseignement : explosion des vacataires

Qu’est ce qu’un·e vacataire ? Cela désigne un·e travailleur·se employé·e sous un « statut » qui permet à l’université de recruter des enseignant·es sur des « contrats » courts (si on peut parler de contrat) en dérogeant au droit du travail, notamment parce que ces travailleur·ses ne bénéficient pas de cotisation sociale : c’est-à-dire que les vacations n’ouvrent aucun droit social (chômage, retraite, congé maladie, congé de maternité, congés payés, etc.).

Les vacataires sont littéralement payé·es à la tâche (si vous avez des TD le lundi et et qu’un de ces lundis tombe un jour férié, vous ne serez pas payé·e, si vous êtes malade vous n’êtes pas payé·e, etc.).


Article publié le 13 Fév 2020 sur Paris-luttes.info