Mai 20, 2022
Par CQFD
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À La Poste, la rĂ©pression des syndicalistes n’est pas une nouveautĂ©. Mais depuis plusieurs mois, la direction semble s’ĂȘtre lancĂ©e dans une frĂ©nĂ©tique chasse aux militants. Des entraves Ă  l’exercice du droit syndical que dĂ©noncent des postiers Sud et CGT.


Illustration de François Hedin

« J’ai la colĂšre qui me monte  ! Â» D’une voix Ă  faire trembler les murs de l’hĂŽtel des Postes de Marseille, Yann Quay-Bizet, secrĂ©taire dĂ©partemental adjoint du syndicat Sud PTT 13, galvanise l’assemblĂ©e : « Plus tu nous rĂ©primes, plus tu renforces l’expression de la solidaritĂ©, le ciment, notre cohĂ©sion  ! Â» Militants Sud et CGT, salariĂ©s, sympathisants
 En tout, ce vendredi 4 mars, une centaine de personnes sont venues soutenir le syndicaliste, convoquĂ© en conseil de discipline pour « exercice du droit syndical perturbant le fonctionnement normal des services Â». Un grief qu’il revendique : « C’est plutĂŽt sain pour un syndicaliste de perturber le fonctionnement d’un service quand c’est nĂ©cessaire… Â» La direction dĂ©partementale de La Poste rĂ©clamait quatre semaines de mise Ă  pied avec privation de salaire, le travailleur s’en tirera avec une semaine de suspension.

À La Poste, le cas de Yann Quay-Bizet est loin d’ĂȘtre unique. Des Bouches-du-RhĂŽne au Calvados, en passant par les Hauts-de-Seine, la Gironde ou La RĂ©union, ce type de procĂ©dures se multiplie. Si bien que le syndicat Sud dĂ©nonce une Â« rĂ©pression sans prĂ©cĂ©dent Â». BlĂąmes, conseils de discipline, entretiens prĂ©alables Ă  un licenciement, demandes de rĂ©vocation de la fonction publique
 « Depuis l’automne 2021, la sĂ©quence est remarquable Â», assure Yann Le Merrer, de Sud PTT. EntrĂ© Ă  La Poste en 1999, il a lui-mĂȘme Ă©tĂ© rĂ©voquĂ© pour des faits syndicaux en janvier 2015 1.

Entre la charge de travail qui augmente et les salaires qui stagnent, les postiers et postiĂšres ne manquent pas de raisons de monter au crĂ©neau. En face, pour rĂ©primer celles et ceux qui luttent contre la dĂ©gradation des conditions de travail, la direction invoque la tenue d’assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales, des prises de parole, des dĂ©brayages, des appels Ă  la grĂšve
 autant d’élĂ©ments qui relĂšvent en fait de l’exercice classique du droit syndical. Eddy Talbot, membre de Sud PTT depuis prĂšs de vingt ans, est sidĂ©rĂ© : « On ne parle pas de l’occupation d’une direction, mais de syndicalistes qui font une tournĂ©e des bureaux  ; qui prennent la parole comme ils l’ont toujours fait. Ils font leur boulot, ils ne mettent pas le feu aux locaux Â», insiste-t-il avant de lĂącher : « Je n’ai jamais vu autant de rĂ©pression en si peu de temps. Â»

Une accusation que l’entreprise, contactĂ©e par la rĂ©daction, dĂ©ment fermement : « Il n’existe aucune rĂ©pression syndicale Ă  La Poste, qui mĂšne des discussions rĂ©guliĂšres avec les reprĂ©sentants du personnel et donne toute sa place au dialogue social Â», affirme son service com.

Cassez ces militants que je ne saurais voir

Circulez, il n’y a rien Ă  voir ? Pourtant, en octobre 2021, douze factrices et facteurs de Nanterre (Hauts-de-Seine) auraient Ă©tĂ© menacĂ©s de licenciement pour avoir exercĂ© leur droit de retrait2. Deux mois plus tard, la section CGT du Calvados fait savoir sur Facebook que deux syndicalistes, Antoine Solo et Christophe MusslĂ©, risquent respectivement un licenciement et une rĂ©vocation de la fonction publique pour une Â« soi-disant fraude Â» aux frais kilomĂ©triques. En janvier 2022, Julien Colas et Willy Dhellemmes, deux militants Sud PTT Gironde se retrouvent Ă  leur tour sous le coup de procĂ©dures disciplinaires, pour avoir pris la parole devant leurs collĂšgues sans en informer la direction3, alors mĂȘme que rien ne les y obligeait. Dans les Yvelines, le 8 fĂ©vrier dernier, la police est appelĂ©e pour expulser du centre de tri Vincent Fournier, secrĂ©taire dĂ©partemental de Sud Poste 78, au prĂ©texte qu’il Ă©change avec ses collĂšgues en salle de pause4.

À La RĂ©union, on bascule dans l’ubuesque. Le 10 fĂ©vrier dernier, Samuel Moutama, secrĂ©taire adjoint de Sud PTT RĂ©union, « militant tranquille Â» d’aprĂšs ses collĂšgues, prend la parole devant les factrices et facteurs de Saint-Denis. La directrice de l’établissement dĂ©boule et l’attrape par le bras. En se retournant, Samuel se tord le genou. AprĂšs avoir signalĂ© en interne l’attitude de la cheffe d’établissement, il est convoquĂ© par le responsable des ressources humaines pour « dĂ©nonciation calomnieuse5 Â» et « prise de parole non autorisĂ©e Â». Samuel porte plainte. D’aprĂšs Sud PTT, son avocat aurait dĂ©couvert que les vidĂ©os des trois camĂ©ras saisies par l’huissier de justice et la police, auraient Ă©tĂ© amputĂ©es de la scĂšne en question. Qu’importe : le 23 mars, Samuel Moutama est convoquĂ© en conseil de discipline pour « allĂ©gation mensongĂšre ayant eu pour but de nuire Ă  une cadre6 Â». À l’issue de la procĂ©dure, le postier risque bel et bien la lourde, aprĂšs plus de vingt annĂ©es de service sans accroc.

Une politique d’entreprise

Pourtant, d’aprĂšs Eddy Talbot, « La Poste sait trĂšs bien qu’en virant des gens, elle perdra devant le tribunal administratif ou les prud’hommes. Mais elle le fait quand mĂȘme, parce que ça fout les jetons aux collĂšgues Â». L’ancien facteur se remĂ©more : « Il y a dix-quinze ans, quand il y avait un problĂšme avec un taulier, on montait Ă  trente et on s’asseyait sur le bureau. Aujourd’hui, on se ferait accuser de sĂ©questration  ! Â»

Selon Yann Le Merrer, ce tournant s’inscrit dans « un continuum, une politique d’entreprise Â». Baisse des effectifs, recours massif Ă  la sous-traitance et Ă  l’embauche de travailleurs prĂ©caires en CDD ou en intĂ©rim, restructurations incessantes de l’organisation du travail
 « Ils sont en train de tronçonner le secteur du courrier Â», dĂ©nonce de son cĂŽtĂ© Yann Quay-Bizet. Et de tenter de museler celles et ceux qui s’élĂšvent contre la casse de la branche Services-courrier-colis…

Il en faudrait pourtant plus pour dĂ©mobiliser les troupes : les syndicalistes Sud et CGT rĂ©primĂ©s tiennent bon, proposant mĂȘme la crĂ©ation d’un ComitĂ© de vigilance pour les libertĂ©s Ă  La Poste. Une rĂ©sistance Ă  la hauteur de l’enjeu car, comme le rappelle Eddy Talbot, « l’État est un actionnaire stratĂ©gique de La Poste, qui devient une zone de non-droit syndical. Ce n’est pas possible Â».

L’arbre qui cache la forĂȘt

Si La Poste « coupe les tĂȘtes qui dĂ©passent Â», d’aprĂšs l’expression de Yann Quay-Bizet, « ce n’est que l’arbre qui cache la forĂȘt Â». Yann Le Merrer abonde : derriĂšre les coups de pression aux syndicats, il pointe la question de la rĂ©pression « invisible Â». « Beaucoup de collĂšgues non syndiquĂ©s se voient infliger des sanctions, comme des blĂąmes d’une semaine, pour ĂȘtre intervenus pendant les briefs matinaux  ! Â»

ConsĂ©quences : « C’est compliquĂ© de mobiliser des travailleurs qui ont la tĂȘte sous l’eau, bossent dans des conditions de travail dĂ©gueulasses, et voient que les militants en prennent plein la gueule
 Â», dĂ©plore Eddy Talbot. Pour les syndicats, l’enjeu est dĂ©sormais de crĂ©er une convergence entre le combat contre la rĂ©pression et celui contre la dĂ©gradation des conditions de travail et la casse du service public.

« En 2022, le groupe poursuivra la mise en Ɠuvre de son plan stratĂ©gique “La Poste 2030, engagĂ©e pour vous” Â», annonce cyniquement le site de l’entreprise, qui a supprimĂ© 13 045 postes Ă  la maison mĂšre en 20207 tout en affichant l’annĂ©e suivante un bĂ©nĂ©fice net de 2,1 millions d’euros. « EngagĂ©s Â», les militants syndicaux le sont aussi. Poing levĂ© et feu aux tripes, on les entend d’ici scander : « RĂ©-sis-tance  ! Â»

Lily La Fronde




Source: Cqfd-journal.org