Avril 12, 2022
Par Rapports De Force
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AprĂšs six mois de grĂšve, les travailleurs sans-papiers de DPD, filiale de La Poste, ont Ă©tĂ© reçus au ministĂšre du Travail aujourd’hui. Ils continuent d’exiger leur rĂ©gularisation, aprĂšs un rapport de l’inspection du travail accablant. Mais la prĂ©fecture traĂźne sur les dossiers, et leur employeur direct, Derichebourg, brouille la communication. 

Les travailleurs du centre de tri DPD Ă  Le Coudray-Montceaux (Essonne) se sont rendus, ce mardi, jusqu’au coeur de Paris, devant le ministĂšre du Travail. Tous sont sans-papiers. 63 d’entre eux ont Ă©tĂ© embauchĂ©s par Derichebourg Interim au profit de DPD, filiale de La Poste, affirme un rapport de l’inspection du travail conclu en janvier. Vendredi, cela fera six mois que leur grĂšve a commencĂ©. Depuis le dĂ©but, ils n’exigent qu’une chose : leur rĂ©gularisation.

GrĂące Ă  la manifestation de ce jour, une dĂ©lĂ©gation de six personnes a pu ĂȘtre reçue au ministĂšre du Travail. Un geste positif, pour les reprĂ©sentants des DPD. « C’est le signe que l’on est bien dans un conflit collectif de travail. Donc, comme dans n’importe quelle grĂšve, il faut discuter des revendications », appuie Eddy Talbot, de Sud PTT. Un directeur de cabinet adjoint de la ministre Elisabeth Borne a accueilli la dĂ©lĂ©gation. « Nous lui avons expliquĂ© la situation, en particulier ce qui se passe avec la prĂ©fecture de l’Essonne. MĂȘme si les prĂ©fectures relĂšvent de l’IntĂ©rieur, ça les regarde en matiĂšre de droit du travail », poursuit le syndicaliste.

La prĂ©fecture de l’Essonne tient « la clĂ© de la rĂ©solution du conflit entre ses mains », expose Giorgio Stassi, de Sud Poste 91. C’est elle qui pourra faire aboutir les demandes de rĂ©gularisation. Or, ces derniĂšres semaines, les rebondissements se multiplient. Mi-fĂ©vrier, la prĂ©fecture Ă©voquait vingt dossiers sur lesquels une procĂ©dure de rĂ©gularisation allait ĂȘtre lancĂ©e. Un chiffre alors insuffisant aux yeux des grĂ©vistes, puisque le rapport de l’inspection du travail mentionne 63 cas. Mais l’histoire ne s’est pas arrĂȘtĂ©e lĂ .

Quand l’employeur communique Ă  la place de la prĂ©fecture

Le 28 fĂ©vrier, la prĂ©fecture de l’Essonne ne parle dĂ©jĂ  plus que de huit dossiers. Le 21 mars, Ă  l’issue d’une manifestation, les reprĂ©sentants des grĂ©vistes sont Ă  nouveau reçus en prĂ©fecture. « Ça a durĂ© trente secondes », rapporte Giorgi Stassi. On leur indique alors que six dossiers vont ĂȘtre rĂ©gularisĂ©s. « Ce n’était plus vingt, ce n’était plus huit. Pourquoi ? Pas d’explications », Ă©crivent dans un communiquĂ© commun Solidaires, Sud et le CTSPV (collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine).

La communication est chaotique. Surtout, elle prend une tournure Ă©trange. C’est Derichebourg qui informe et donne les consignes sur l’avancĂ©e des dossiers
 Et non plus la prĂ©fecture elle-mĂȘme. Le lendemain de l’entrevue du 21 mars, les reprĂ©sentants des grĂ©vistes reçoivent un mail surprenant de la DRH de Derichebourg, consultĂ© par Rapports de Force. Celle-ci convoque six grĂ©vistes Ă  des entretiens le 11 avril
 en prĂ©fecture.

« Cette façon de faire n’a rien Ă  voir avec la rĂ©glementation en vigueur pour le dĂ©pĂŽt des dossiers de rĂ©gularisation. (
) LĂ , c’est Derichebourg qui dĂ©cide de quelles personnes devront se rendre aux guichets de la prĂ©fecture sans mĂȘme que ces derniĂšres soient au courant des discussions entre Derichebourg et le Corps prĂ©fectoral », rĂ©sument les reprĂ©sentants des grĂ©vistes.

« Notre lutte, ce n’est pas contre Derichebourg, c’est face Ă  l’État qui couvre Derichebourg »

La prĂ©fecture de l’Essonne n’a, pour l’heure, pas rĂ©pondu aux questions que nous lui avons adressĂ©e. En particulier sur l’évolution du nombre de personnes Ă  rĂ©gulariser. Sur quelles bases dĂ©termine-t-elle ce chiffre ? « On a jamais vu la couleur de quoi que ce soit comme document », insiste Giorgio Stassi.

« C’est hallucinant, vous avez un rapport de l’inspection du travail qui pointe clairement les responsabilitĂ©s. Or les seuls contacts que semble avoir la prĂ©fecture, c’est avec l’employeur, et pas les personnes exploitĂ©es », s’indigne le responsable syndical. « Notre lutte, ce n’est pas contre Derichebourg, c’est face Ă  l’État qui couvre Derichebourg », complĂšte Falikou Kourouma, travailleur grĂ©viste du centre de tri DPD.

Parmi les six personnes convoquĂ©es, trois font partie des grĂ©vistes actuels. Les autres ont quittĂ© depuis plusieurs mois le piquet de grĂšve, et les contacts ont Ă©tĂ© perdus. À ce jour, comme nous l’ont confirmĂ© nos interlocuteurs, aucune n’a reçu de convocation officielle de la part de la prĂ©fecture. Personne n’a donc pris le risque de s’y rendre. Par crainte, notamment, de se voir notifier une OQTF (obligation de quitter le territoire français), prĂ©cise Giorgio Stassi.

SollicitĂ©, en particulier sur cette gestion des dossiers en prĂ©fecture, Derichebourg Interim n’a pas non plus donnĂ© suite Ă  notre demande d’interview.

Le rapport de l’inspection du travail, « c’est ce qui nous donne un peu de force »

Aujourd’hui, les espoirs des grĂ©vistes reposent sur le rapport de l’inspection du travail de mi-janvier. Celui-ci Ă©tablit la liste nominative de 63 personnes embauchĂ©es par Derichebourg. Parmi elles, 43 ont travaillĂ© sous un nom d’emprunt, et ont droit Ă  un certificat de concordance pour pouvoir ĂȘtre rĂ©gularisĂ©es comme les autres. L’inspecteur du travail Ă©pingle aussi des atteintes au droit du travail, et a saisi le Procureur de la RĂ©publique de ces faits.

« Ce rapport de l’inspecteur, c’est une vĂ©ritĂ© qui est lĂ . La preuve que l’on a pas menti », insiste Falikou Kourouma. « C’est ce qui nous motive, nous donne un peu de force ». Au fil des semaines de grĂšve, son indignation a grandi. « Si l’Etat ne soutenait pas les patrons voyous, il devrait rĂ©gulariser les 63 personnes. Or aujourd’hui ce n’est pas le cas », fustige-t-il.

En ne discutant, du moins en apparence, qu’avec Derichebourg, la prĂ©fecture de l’Essonne pose un autre problĂšme. « Tout est fait pour concentrer la grĂšve entre Derichebourg, nous et la prĂ©fecture. Or, il y a aussi DPD, et le groupe La Poste ! » rappelle Giorgi Stassi. De fait, Derichebourg n’est qu’une agence d’interim, qui a recrutĂ© les travailleurs pour le compte de DPD, filiale de La Poste.

Ce montage, basĂ© sur la sous-traitance, est au coeur des enjeux. Comme chez les Chronopost d’Alfortville. « La prĂ©fecture protĂšge ainsi le donneur d’ordre », estiment les reprĂ©sentants des grĂ©vistes. La Poste « sort du champ des discussions alors mĂȘme que c’est elle qui a construit, pour le tri du colis, ce systĂšme de surexploitation de travailleurs sans-papiers en grande banlieue ».

La mairie restreint les actions des grévistes sans-papiers de DPD

Les grĂ©vistes avaient prĂ©vu une manifestation dans le centre-ville du Coudray-Montceaux, le 5 avril. Mais celle-ci n’a pas pu avoir lieu. Et pour cause : le 1er avril, un arrĂȘtĂ© municipal a interdit temporairement toute mobilisation de leur part en ville. AurĂ©lie Gros, maire LR du Coudray-Montceaux et vice-prĂ©sidente de Grand Paris Sud, en est la signataire. Parmi les motifs, on peut lire : « la question des sans- papiers suscite un vif dĂ©bat au sein de la sociĂ©tĂ©, exacerbĂ© dans la pĂ©riode Ă©lectorale en cours, le vote des citoyens coudraysiens pourrait en ĂȘtre influencĂ© ».

Le 8 avril, les grĂ©vistes ont pu, malgrĂ© tout, se faire entendre. Une manifestation s’est tenue en direction du siĂšge de la communautĂ© d’agglomĂ©ration. « On a eu au tĂ©lĂ©phone un membre du cabinet du prĂ©sident de la communautĂ© d’agglomĂ©ration. Ils doivent revenir vers nous cette semaine », indique Giorgio Stassi.

Cette semaine, les grĂ©vistes ont de nouveau dĂ©clarĂ© la tenue de leur piquet. Le matin, de 10h Ă  13h, devant le centre de tri de DPD. L’aprĂšs midi, de 13h Ă  17h, devant le bureau de poste en centre-ville.

Mais les obstacles recommencent. Dimanche 10 avril, Ă  20h10, soit « dix minutes aprĂšs les rĂ©sultats du premier tour » prĂ©cise Giorgi Stassi, un nouvel arrĂȘtĂ© tombe. Celui-ci interdit le piquet de grĂšve du centre-ville pour la journĂ©e du lundi 11.

Les grĂ©vistes peinent Ă  comprendre la posture de l’équipe municipale. Si le piquet de grĂšve en centre-ville a Ă©tĂ© interdit, lundi, celui devant l’entreprise a Ă©tĂ© autorisĂ©. La municipalitĂ© a parfois Ă©tĂ© Ă  l’écoute, souvent rĂ©pressive. Quoi qu’il en soit, ces nouveaux arrĂȘtĂ©s tombent la veille pour le lendemain. Et restreignent, au jour le jour, la prĂ©sence des grĂ©vistes. Dans ces dĂ©lais, difficile d’entamer une procĂ©dure en rĂ©fĂ©rĂ©. « Je pense que le but, c’est de compliquer tout recours », soupire Giorgio Stassi.

« On va tenir. Jusqu’à notre rĂ©gularisation »

Falikou Kourouma, qui figure dans le rapport de l’inspection du travail, a exercĂ© sous son vrai nom. « J’ai cotisĂ© Ă  mon nom », souligne-t-il. Comme les autres, pourtant, sa situation administrative le prĂ©carise au quotidien. « Aujourd’hui, c’est moi qui paie tous mes mĂ©dicaments », souffle celui qui est atteint de diabĂšte. La rĂ©gularisation lui permettrait, entre autres, d’accĂ©der au remboursement des soins.

Du fait de leur situation administrative et Ă©conomique fragile, certains travailleurs se sont dĂ©couragĂ©s. Six mois de grĂšve, « c’est 6 mois sans travail, sans salaire », rappelle Falikou Kourouma. Or, il faut payer les loyers. Les transports aussi, ne serait-ce que pour tenir le piquet de grĂšve. « Les syndicats nous ont aidĂ© Ă  payer nos pass navigo. Ce geste de solidaritĂ© nous a un peu encouragĂ© », prĂ©cise le grĂ©viste. D’autres comptent aussi sur le soutien de leurs familles.

Reste qu’aprĂšs six mois de lutte, pas question de lĂącher prise. « On ne peut pas abandonner maintenant », rĂ©sume simplement Falikou Kourouma. Il assure que ses collĂšgues sont en grande majoritĂ© dans le mĂȘme Ă©tat d’esprit. « On est motivĂ© Ă  100%. On va tenir. Jusqu’à notre rĂ©gularisation. »




Source: Rapportsdeforce.fr