Octobre 26, 2021
Par Lundi matin
156 visites


La montée du ressentiment est liée à la dépolitisation des questions et enjeux relatifs à la sexualité et à leur entrée dans la sphère du spectacle et du communicationnel – la sphère médiatique, leur transformation d’enjeu et de lutte en fétiche et marchandise communicationnelle. [1]

De cette dépolitisation de la sexualité et des violences sexuelles, découle, selon les auteurs, un double mouvement de concentration sur la répression des actes et des désirs coupables, et de développement d’un paradigme contractualiste :

Il ne s’agit pas de dire qu’il est inutile de dénoncer le harcèlement sexuel, de trouver des circonstances atténuantes aux violeurs, de trouver du charme au tourisme sexuel et pas davantage aux abus sexuels infligés aux enfants (…) il s’agit plutôt de relever que le pli toujours plus impérieux et dominant de ce discours sur les violences trouve son inéluctable débouché sous le traitement discursif (et idéologique/politique) de ces questions sous l’angle de la répression (…) En cela, l’illusion du paradigme contractualiste en matière de relations sexuelles est essentielle : l’illusion dont témoigne cette policiarisation du sexe, est bien celle selon laquelle les relations sexuelles devraient être libérées de tout enjeu de pouvoir, devenir homogènes aux rapports démocratiques entre personnes juridiques. Le pli discursif aujourd’hui dominant débouche sur un culte, presque une religion de la victime, avec son inévitable contrepartie, la chasse aux coupables. [2]

A rebours d’une focalisation unique sur les responsabilités individuelles, et loin des affects tristes d’une lutte consistant à chasser les coupables, à sanctifier les victimes, et à considérer la sexualité comme un territoire porteur de danger qu’il s’agirait de domestiquer, l’ouvrage de Brossat et Naze aide à penser les abus et les relations de pouvoir en tant que tels, sans concentration exclusive sur la dimension sexuelle de l’abus. En effet, quand un Weinstein ou un DSK est dénoncé, c’est probablement moins le sexe qui doit être perçu comme dangereux et devant être policé, que la relation de pouvoir, liée au rapport économique et au travail, qu’il faudrait mettre en cause.

Quant aux violences commises au sein des couples, la lecture de Brossat et Naze peut là aussi aider à inscrire l’analyse des situations dans l’attention aux relations de pouvoir entre hommes et femmes ainsi qu’aux questions économiques et sociales, et ainsi faire déboucher cette analyse sur une revendication politique, plutôt que sur un besoin de police.

Nous ne pensons pas qu’il ne faille pas combattre les violences sexuelles, selon le régime d’énonciation en vigueur aujourd’hui, nous pensons que sous ce type d’énoncé se trouvent subsumées bien davantage de densité et de complexité de relations humaines et de violence sociale, (si l’on tient à persister dans ce vocabulaire) que ce qu’en suggère la tournure policière de ces énoncés. C’est, par exemple, qu’il est au fond infiniment plus simple d’épingler et équiper d’un appareillage adéquat les conjoints violents que de faire en sorte que l’État social se tienne à la hauteur de défis tels que le logement des familles à faibles revenus et le chômage de longue durée. La violence sociale a un bien plus long souffle que tout ce que peut en dire ou en soupçonne une police du sexe ou des mœurs. [3]

En outre, l’obsession contemporaine relative à la sexualité et à la supposée nécessité de la domestiquer, est à l’origine de la distinction opérée par le pouvoir entre personnes porteuses de danger et parties de la population devant être protégées, comme elle est à l’origine d’un double standard consistant à surprotéger des populations du danger sexuel, pendant que d‘autres sont toujours plus exposées à la violence sociale.

Car c’est bien une des dimensions centrales des phénomènes contemporains de requalification du domaine des relations sexuelles sur le terrain juridique : d’une part ils privent toute une partie de la population de la capacité à consentir (mineur.e.s, prostitué.e.s) sous le prétexte de mieux les protéger, et d’autre part, ils surexposent sans vergogne toute une autre partie de la population, migrant.e.s, demandeur.e.s d’asile, enfants vagabonds de Mayotte confié.e.s à un adulte présenté fictivement comme parent, pour rendre possible, juridiquement, son renvoi aux Comores, sans souci aucun de l’accueil qui lui sera réservé, etc. Ce double standard renvoie assurément à cette logique biopolitique mise en évidence par Foucault, selon laquelle à des populations placées en situation immunitaire correspondent des populations toujours plus exposées. [4]

Plus loin dans l’ouvrage, pour appeler à une analyse des nouvelles formes de police qui se tienne à distance de l’exaltation béate du Progrès et de la grande marche vers l’égalité, les auteurs mettent en parallèle les tentatives de pacification des rapports, poussant par exemple à faire entrer dans la sphère de l’intolérable ce qui était encore accepté récemment (comme le harcèlement de rue envers les femmes), alors que « dans le même temps, d’autres formes de violence prospèrent et, avec elles, l’indifférence des gens des villes toujours plus blindés contre le spectacle de la misère du monde ». [5] Alors que ce qui était hier encore accepté en matière de violences faites aux femmes ou de discriminations subies par les minorités sexuelles ne l’est plus, parallèlement,

dans nombre d’autres domaines, la sphère du travail, celle des relations entre les gens et l’autorité (la police ou l’administration, notamment), c’est le processus inverse qui est distinctement en cours : ce qui, hier, était encore intolérable, en matière de violences faites aux corps, d’illégalismes d’État, de restriction des libertés publiques tend à devenir non pas tant « tolérable » que la norme au sens du fait accompli dans sa forme active. (…) Ceci, en tout cas, complique singulièrement le tableau et nous incite aujourd’hui à nous défier plus que jamais des raccourcis et simplifications dont est friande l’increvable idéologie progressiste. (…) Les normes sont flexibles, elles évoluent, les pratiques et les conduites avec elles. Quant à placer tout naturellement ces processus sous le signe des Lumières et du Progrès, c’est une autre affaire. Lorsque Foucault nous incite à situer notre travail sous le signe de la « criticabilité des choses », cela inclut et le monde des normes et le procès de la civilisation, y compris les processus qui, vertueusement, se placent sous le signe de la pacification. [6]

De plus, de la même manière que le recodage de l’homosexualité dans la forme familialiste du mariage rend plus difficile la défense de nouvelles formes relationnelles et leur élaboration plurielle dans différents contextes socio-culturels, la réduction fréquente de la lutte contre les violences à la répression et la domestication entrave des élaborations autour du désir. Face à cela, l’ouvrage peut être perçu comme un appel à, plutôt que s’appuyer sur la nécessité de la répression, penser en positif les nouvelles formes de relations à construire, et ce à partir du désir, en acceptant qu’il ne pourra jamais être totalement normé. Le livre comprend de nombreuses analyses de chansons et de films relatifs à l’expression du désir, œuvres dont une lecture littérale ou juridico-légale nous ferait passer à côté de ce qui constitue à la fois la complexité du désir et le sel des relations humaines.

En outre, comme ils l’observent, la focalisation de nombre de discours contemporains sur le contrat, le consentement oralement prononcé et la formulation rationnelle d’une décision, plutôt que sur le désir mouvant, en plus d’être peu attirante (« le désir qui procède par flux, qui est manifestation d’une puissance de vie, qui s’exprime par projection et investissement, qui mobilise des puissances imaginaires et fantasmatiques, ne saurait être astreint aux conditions d’une règle ou d’un règlement démocratique »), peut s’avérer une illusion :

Il est vrai qu’avec les intensités désirantes circulent des rapports de forces et que ceux-ci sont genrés, il est vrai que, dans nos sociétés, la prise d’ascendant par les mâles est, là où le désir et la sexualité sont en jeu, une pente selon laquelle se construisent habituellement les relations entre hommes et femmes. Mais ce n’est certainement pas en établissent un règlement communicationnel strict que l’on inversera le cours des choses – les hommes ne sont pas moins les maîtres du langage qu’ils sont des machines (ou puissances) désirantes plus impétueuses que les femmes, en général. [7]

Plus loin dans l’ouvrage, les auteurs s’exercent à une critique de plusieurs éléments de la police des mœurs contemporaine, à savoir la psychologie et la psychiatrie de supermarché qui s’expriment dans les tribunaux (notamment dans la définition toujours plus large de la notion d’« emprise »), et les discours sécuritaires et familialistes prospérant dans le cadre de la lutte contre l’inceste et la pédophilie. Et puisque les procès d’intention adviennent rapidement, précisons que Naze et Brossat écrivaient quelques pages auparavant que la guérison des blessures des victimes d’inceste « est, à n’en pas douter une question sérieuse et qui, pour cette raison même, mérite de meilleurs avocats que les princesses en mal de notoriété et des psys en phase de lobbying intense » [8]. :

le climat actuel est à la restauration forcenée de la famille, de ses prestiges écornés, de ses prérogatives, de son idéologie et de sa fonction dans la production de l’ordre social. C’est là la toile de fond imprésentable comme telle mais néanmoins envahissante de l’activisme contemporain autour de la pédophilie, de l’inceste, des désordres familiaux de toutes sortes. Du coup disparaît complètement du paysage la critique de l’ordre familial comme élément constitutif de tout discours de l’émancipation. La famille se doit d’être à nouveau sanctuarisée, dans une atmosphère qui, parfois, souvent, est saturée d’effluves néo-pétainistes et parcourue d’intensité micro-fascistes. [9]

En conclusion, en opposition aux nouvelles formes de la police des mœurs, et en complément d’une réflexion sur le désir, Brossat et Naze appellent, à distance et en opposition aux discours et pratiques punitifs contemporains, à poursuivre la réflexion autour de l’élaboration d’une justice transformatrice et réparatrice, permettant à la fois de faire évoluer les rapports pour que reculent les violences sexuelles, et aidant tant les victimes à se reconstruire que les auteurs des violences à se remettre en cause et changer de comportement.

Un des angles d’attaque permettant de respirer un peu mieux, dans notre époque, concernant les questions de mœurs et de sexualités (y compris les violences sexuelles) consisterait peut-être, du moins en partie, à en revenir à un féminisme révolutionnaire, renouant avec certaines aspirations de mouvements féministes pendant les années 1970. Hocquenghem fait écho à une telle aspiration à libérer ces questions du carcan institutionnel, notamment lorsqu’il évoque le caractère contre-révolutionnaire de la réaction au viol, consistant uniquement à enfermer l’agresseur, à réclamer une intervention de l’État sous une forme répressive. Aujourd’hui, c’est notamment au Canada que l’on retrouve des mouvements féministes radicaux, souvent issus de la mouvance anarchiste, qui cherchent à rompre avec le « féminisme carcéral ».

Ce qu’il y a de véritablement intéressant dans une telle démarche, c’est qu’elle ne fonctionne pas au ressentiment – que l’agresseur paie (aille en prison) ! Il s’agit bien plutôt de travailler à ce que la victime d’une agression obtienne en effet une réparation, en même temps que l’agresseur soit conduit à modifier son comportement, et, enfin, que la société elle-même prenne conscience des mécanismes de domination rendant possibles de tels comportements violents.

Il s’agirait d’une forme de justice « transformatrice », s’opposant aux formes de justice « punitive ». » [10]




Source: Lundi.am