Juin 1, 2021
Par Marseille Infos Autonomes
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Tous les soirs depuis quelques semaines il y a beaucoup de gens sur la plaine. Avec la fin du jour, des groupes arrivent et s’installent sur les bancs de bĂ©ton ou sur le sol, en tailleurs ou debout. Partout des cannettes de biĂšre et des cartons de pizza, des skaters et des poussettes Ă  bĂ©bĂ©.

Souvent en dĂ©but de soirĂ©e un sound systeme apparaĂźt, parfois quelques fanfares : les gens dansent et discutent dans un brouhaha gigantesque ; il y a un mouvement permanent oĂč l’on croise pleins de tĂȘtes connues.

Au milieu de la place trÎne la forteresse des magnolias et des jeux interdits, surveillés par de rares vigiles, ils sont les derniers symboles de la bataille de la plaine et du retournement subversif opéré par le carnaval.

Quelques danseurs du vieux port sont venus faire leur spectacle à touristes espérant trouver dans la foule des gens assez naïfs pour applaudir ce qui annonce la barcelonisation de la plaine. Et on en voit quelques uns qui béatement se mettent en cercle, applaudissent et semble content.

A la plaine le couvre-feu national ne prend effet qu’à partir de 22h30 quand apparaissent deux rĂ©giments de CRS casquĂ©s et boucliers en main pour vider la place. Mise Ă  part cette fin de rĂ©crĂ©ation brutale (accordĂ© Ă  une classe crĂ©ative polissonne ou octroyĂ© Ă  une population indocile ?) la police est la grande absente de la soirĂ©e.

Mais l’Ordre s’impose ailleurs par l’intermĂ©diaire de l’urbanisme. Des Ăźlots de bĂ©ton et du mobilier urbain hostile cassent les mouvements au centre de la place et cherchent Ă  fragmenter les corps collectifs en petits groupes Ă©parpillĂ©s dans les couloirs de circulation latĂ©rale. Des nouvelles camĂ©ras surplombantes et circulaires sont cachĂ©s dans les immenses lampadaires modernes qui s’allument d’une lumiĂšre bleue fulgurante Ă  22h.

L’urbanisme, arme redoutable de l’Ordre, invite Ă  la dispersion, nous met sous surveillance et recouvre la place de sa rĂ©alitĂ© englobante. La rĂ©ouverture de la plaine est une fĂȘte mais elle inaugure aussi une zone d’expĂ©rimentation de la sociĂ©tĂ© de contrĂŽle.

Deux sensations

La premiĂšre question que cette rĂ©ouverture provoque en nous c’est bĂȘtement : qui sont tous ces gens ? Ils Ă©taient oĂč pendant tout ce temps ? Pour nous qui avons continuer d’habiter la plaine ces derniers mois, la question est Ă©vidente : ils Ă©taient oĂč pendant que la plaine Ă©tait fermĂ©e ? Pendant le couvre-feu ? Pendant le confinement ? Ils Ă©taient oĂč quand on venait prendre le soleil sur les marches derriĂšre les grilles en prenant un cafĂ© Ă  emporter, qu’on Ă©chappait aux rares contrĂŽles ? Ils Ă©taient oĂč pendant la lutte de la plaine ? Nous ressentons comme une amertume Ă  ce dire qu’il y a autant de gens pour respecter l’Ordre, tant de gens qui tĂ©lĂ©-travaillaient, tant de gens qui viennent d’arriver ou qui ne sont pas sortis de chez eux.

La deuxiĂšme question que pose cette prĂ©sence de masse est : qu’est ce qui ce passe ici ?

Nous arrivons sur la place avec cette dĂ©shabitude du monde et du nombre. La foule rĂ©unit, si elle provoque l’excitation de se retrouver amĂšne aussi un sentiment anxiogĂšne, une lĂ©gĂšre agoraphobie ; une frayeur dont nous situons l’origine dans le manque d’espaces publics partagĂ©s, rĂ©sultat de la pĂ©riode, symptĂŽme du confinement.

Nous avons cette dĂ©sagrĂ©able sensation d’ĂȘtre surexposĂ©, comme si nous Ă©mergions d’une hibernation forcĂ©e dont nous perdions subitement le confort. Nous brĂ»lons de vivre ce moment mais nous voudrions aussi le comprendre.

La gentrification est un exode

L’ouverture de la place arrive Ă  un moment critique : rĂ©ouverture des terrasses, gonflement de la consommation, premiĂšres chaleurs du printemps, paroxysme du processus de gentrification Ă  Marseille au top de sa coolitude – dont la vague commence Ă  se faire sentir matĂ©riellement (hausse des loyers, Ă©mergences de nouveaux lieux branchĂ©s, rĂ©amĂ©nagement urbain, prĂ©sence policiĂšre accrue etc.)

La rĂ©ouverture, avec la disparition du mur puis des grilles, annonce la fin d’un tĂ©moin visible de la lutte, d’un indiscutable symbole de l’opposition des habitant.e.s Ă  ce projet de rĂ©amĂ©nagement. C’est la fin d’une surface accueillant l’expression populaire, la fin des affiches, des dialogues militants, des collages et des tags..

La réouverture arrive à point nommé pour accueillir des nouveaux arrivants parfois ignorants dans un environnement quasi neutre.

Ces nouveaux arrivants nous les connaissons : ce sont des membres de la classe crĂ©ative en fuite, des jeunes branchĂ©s en exode, des mĂ©tropolitains Ă  la dĂ©rive, tous sont Ă  la recherche d’un meilleur cadre de vie, des appartements moins chers et plus grands, mais aussi moins de concurrence sociale, moins de dispositifs de contrĂŽle, plus de libertĂ© et de mixitĂ©.

La tragĂ©die de leur migration est qu’ils portent avec eux les germes de la mĂ©tropole et que lĂ  oĂč ils s’installent – s’ils ne dĂ©sertent pas aussitĂŽt leur rĂŽle social – ils amĂšnent le contrĂŽle et la normalisation. Depuis les centres urbains invivables, ils viennent avec leurs habitudes de soumission et menacent l’historique et populaire recours Ă  l’illĂ©galisme marseillais.

Ce sont eux que l’on retrouve sur la plaine en masse et qui se mĂ©langent avec d’autres populations, les anciens arrivants, quelques autochtones, des zonards, des lycĂ©ens, des camarades.

Le paroxysme qu’atteint la coolitude et la gentrification de Marseille permet par ricochet un mouvement de mixitĂ© social sur la place, un phĂ©nomĂšne accrue par l’actuelle absence de bar et par le rĂ©amĂ©nagement de la place.

La gentrification est un chaos

Le rĂ©amĂ©nagement de la place et les bars fermĂ©s font que beaucoup de gens sont assis par terre, partagent un mĂȘme usage de la place sans la distinction sociale que suppose les bars (telle bar est cool, un autre est camarade, un plus shlag etc.)

Les territoires acquis ont Ă©tĂ© destituĂ©s par le rĂ©amĂ©nagement urbain, les zones d’ombres propices Ă  l’illĂ©galisme ont disparus, les espaces spĂ©cifiques aux groupes affinitaires sont en reconstruction – on ne sait pas exactement oĂč retrouver les gens qu’on connait. Certaines des anciennes appropriations de l’espace – qui Ă©taient le rĂ©sultat de vieux amĂ©nagements urbains (la distinction voitures-piĂ©tons induite par le parking), des arbres de la plaine (la sĂ©paration lumiĂšre-ombre), de la rivalitĂ©s des bandes, d’habitudes populaires ou d’amĂ©nagements sauvages – ont tout simplement disparus.

Ce bouleversement des habitudes et des territorialitĂ©s, forcĂ© par la pĂ©riode de confinement et par l’urbanisation de la place met fin Ă  une forme de sĂ©paration indirecte des corps. La mise en crise de certaines spĂ©cialisations et des distinctions sociales de l’espace – qui assuraient l’ordre policier du sensible (y compris militant) oĂč chacun est bien Ă  sa place – installe un chaos spatial oĂč plus personne n’est Ă  sa place. A cette indistinction partielle s’ajoute une commune exposition Ă  la surveillance et Ă  la brutalitĂ© d’un bĂ©ton qui rĂ©flĂ©chit grave le soleil.

Double indistinction de la gentrification

L’arrivĂ©e dĂ©sordonnĂ©e de populations bourgeoises en dĂ©sertion obligĂ©es de cĂŽtoyer des populations pauvres en exils et des populations rĂ©sistantes minoritaires ; le tout ajoutĂ© Ă  un rĂ©amĂ©nagement de la place par le pouvoir force une mixitĂ© sociale inĂ©dite et une commune dĂ©possession de l’espace urbain. Cette double indistinction, sociale et spatiale, phase de transition dans le plan gentrificateur, est une fenĂȘtre inespĂ©rĂ© de lutte si nous Ă©vitons de retourner Ă  notre place et que nous poursuivons un travail de sape visant Ă  accentuer ce chaos partageur, ce joyeux bordel sur la plaine qui est une mise en crise partielle du pouvoir et un dĂ©sir d’ĂȘtre ensemble.

DĂ©sir et Ordre

Seulement, ce chaos est aussi trĂšs violent. En venant sur la place, et particuliĂšrement en fin de soirĂ©e, on se trouve Ă  nouveau confrontĂ© aux violences structurelles et Ă  leurs consĂ©quences en chaines de violences qui dĂ©sacralisent l’illusion d’ĂȘtre ensemble – bagarres pour rien, vols, harcĂšlements, agressions, groupes qui pratique la vengeance de classe, qui transforme une violence de classe subi en violence de genre agi etc.

En venant sur la plaine, on se re-confronte Ă  cet espace social de la nuit moins pacifiĂ© par la police, et Ă  l’apparente nĂ©cessitĂ© de sa prĂ©sence (« sinon on s’entre-tue, les forts dominent les faibles Â» etc.)

On se re-confronte à notre impuissance partielle à dépasser les antagonismes, à gérer les conflits, à une forme de paralysie généralisée qui caractérise la foule face aux agressions.

Dans le confort de l’Ordre totalitaire oĂč chacun reste chez soi et oĂč les antagonismes ne se croisent jamais, on a pu oublier que l’espace Ă©tait ainsi striĂ© par des violences qui peuvent mettre en pĂ©ril nos Ă©chafaudages Ă©motionnels ; que les violences sociales peuvent s’exprimer sur la scĂšne publique et exister en tant qu’affects partagĂ©s.

Il y a un enthousiasme Ă  se retrouver dans des espaces sociaux partagĂ©s, il y a le jeu et le plaisir d’ĂȘtre ensemble mais immĂ©diatement suit le cortĂšge des angoisses sociales : l’enfermement dans des rĂŽles, l’aliĂ©nation de l’ĂȘtre-performatif sans cesse en concurrence qui doit se montrer et ĂȘtre cool devant le regard des autres.

Retrouver cet espace social partagĂ© c’est aussi se rendre compte de l’avancĂ©e du capitalisme de l’intime, Ă  quel point le paradigme de l’entreprise Ă  pris le contrĂŽle de notre vocabulaire et entend dicter nos relations.

Si le confinement Ă©tait une aubaine pour le marchĂ© de la subjectivitĂ©, il pouvait ĂȘtre aussi comme une pause dans la concurrence des formes-de-vie, un cessez le feu dans la compĂ©titivitĂ© des agendas et son lot de culpabilitĂ© : on ne pouvait pas rater l’évĂšnement de notre vie, il n’y avait rien !

Durant cette pĂ©riode trouble qui rĂ©duit l’environnement social Ă  l’affinitaire on a pu voir la suspension de certaines formes d’aliĂ©nations.

En ce moment avec le retour de la plaine comme une place to be on retrouve cette sensation d’un truc qui se passe Ă  ne pas rater, un endroit oĂč il faut ĂȘtre, on est a nouveau confrontĂ© Ă  notre impuissance Ă  transformer le spectacle des rapports sociaux aliĂ©nĂ©s.

Chaos et dĂ©sir d’Ordre

La terrasse d’un bar est une parcelle d’espace privĂ© dans l’espace public, se poser en terrasse c’est louer un environnement de tranquillitĂ© sous la responsabilitĂ© d’une entreprise privĂ©e. Un espace oĂč rien ne peut vous arriver tant que vous consommer. Sans les oasis de sĂ©curitĂ© privĂ©, l’espace public (bien que sous contrĂŽle de la force publique) est un espace de chaos potentiel oĂč peut surgir une bagarre Ă  laquelle vous pourriez ĂȘtre mĂȘler, alors que depuis les terrasses des spectateurs vous regardent.

La fermeture de ces zones privĂ©es et l’indistinction induit par l’urbanisme rend l’espace incertain dans une redistribution permanente de la tranquillitĂ©. La plaine est une zone de chaos oĂč l’on peut en permanence ĂȘtre emportĂ© par la force collective qui nous entraine avec elle, une zone d’incertitude d’oĂč peut survenir l’imprĂ©vu.

La force collective Ă©chappant a la discipline de l’espace privĂ©e ou au contrĂŽle de la force publique est une puissance transformatrice, elle nous dĂ©place. Cette puissance de vie nous met face Ă  l’altĂ©ritĂ©, elle nous pousse Ă  se laisser aller Ă  – se libĂ©rer de – se rendre vulnĂ©rable – ĂȘtre face aux autres et donc Ă  soi-mĂȘme.

Le chaos est un mouvement de libĂ©ration des dĂ©sirs, une puissance d’indĂ©termination. Le pouvoir et les forces de l’Ordre cherchent en permanence Ă  empĂȘcher ce mouvement sinon Ă  le contenir, le contrĂŽler, le canaliser, le diriger et en dĂ©finitive Ă  le gĂ©rer, le digĂ©rer ou le dĂ©truire.

En nous mĂȘme, le dĂ©sir d’Ordre peut se manifester dans une envie inavouable que la police viennent mettre fin Ă  toute cette Ă©nergie collective, Ă  toute cette force effrayante. Une envie qui peut venir de n’importe quel sentiment secret, par peur, par lĂąchetĂ©, par impuissance, par confort. Le dĂ©sir d’Ordre est une envie de fin, qu’on en finisse, une pulsion de mort.

La police, objet du dĂ©sir d’Ordre

La prĂ©sence policiĂšre assurĂ©e vers 22h30 vient justifier intĂ©rieurement notre peur d’ĂȘtre dĂ©placĂ© et rassurer notre envie de rester Ă  notre place. Le couvre-fun officiel installe une inhibition collective que l’alcoolisme ne suffira pas Ă  briser.

La police, cette force supĂ©rieur fait office de sur-moi collectif qui vient suspendre le mouvement vers la libertĂ© (notre pulsion de vie). MĂȘme avant son arrivĂ©, sa prĂ©sence fantomatique gĂȘne le mouvement vers la libertĂ© qui met face Ă  soi-mĂȘme, aux autres, Ă  ses choix.

La prĂ©sence diffuse de la police dĂ©responsabilise. Elle nous empĂȘche d’ĂȘtre emportĂ© par la force collective, d’ĂȘtre dĂ©placĂ© par elle, de nous transformer en transformant les autres, nos rapports avec eux et le monde. Le dĂ©sir d’Ordre dont la police devient l’objet – Ă  22h on sait que la police arrive dans 30 minutes et le jour oĂč elle ne vient pas, mĂȘme les plus radicaux sont surpris de l’attendre secrĂštement – nous empĂȘchent de nous dĂ©fendre par nous mĂȘme, de rentrer dans les bagarres, de prendre soin de nos ami.e.s.

En cette pĂ©riode oĂč la police devient hĂ©gĂ©monique et s’installe dans notre paysage affectif, la dĂ©responsabilisation et l’isolement rendent la prĂ©sence policiĂšre toujours plus souhaitable au fond de nous mĂȘme.

La fĂȘte comme pulsion de vie doit nĂ©cessairement passer par repousser la police : le dĂ©sir d’Ordre en nous mĂȘme et les forces de l’Ordre sur la place.

Dialectique du chaos et de l’Ordre

La dialectique du chaos et de l’Ordre se joue Ă  diffĂ©rents niveaux, dans l’espace comme Ă  l’intĂ©rieur de nous : le rĂ©amĂ©nagement de l’Ordre (qu’il soit urbain ou social, de la place ou de la population) est un moment de chaos, d’indistinction, propice au retournement de l’Ordre dans une fĂȘte subversive.

Le chaos que laisse entrevoir l’entre-deux de l’Ordre et qui entraine des cercles de violences irrĂ©solues est le chaos de l’Ordre, on veut nous faire croire que c’est ça l’anarchie mais c’est pas vrai. L’anarchie est un chaos sans Ordre.

Nous sommes pris dans un circuit infernal qui mĂšne au fascisme : plus l’Ordre est totalitaire et moins on supporte le chaos de l’Ordre et plus le chaos de l’Ordre se dĂ©veloppe plus le dĂ©sir d’Ordre est puissant, plus le dĂ©sir d’Ordre est puissant (plus de police, plus d’injustice, plus de violence) plus le chaos de l’Ordre, tapis derriĂšre les choses visibles, se renforce.

Nous sommes pour le chaos et l’indistinction sociale (Ă  bas les classes, les genres et les races) mais pour sortir de cette alternative infernale entre chaos de l’Ordre et toujours plus d’Ordre, pour un vrai dĂ©sir de vie et non pas un dĂ©sir d’Ordre, il faut prendre part au chaos, s’y plonger dedans, suivre le mouvement de libertĂ© et ĂȘtre Ă  l’écoute des autres, dĂ©velopper une discipline de l’attention, y faire exister des conflictualitĂ©s – et notamment celle de la gentrification.

Refuser les terrasses, affronter les flics, gĂ©rer les conflits, plonger dans cet espace-temps chelou de l’indistinction avant que ne se referme cette phase hasardeuse de la gentrification (hĂ© tkt c’est sur plusieurs annĂ©es) durant laquelle une vraie force collective, anarchique, subversive et festive peut naitre Ă  Marseille.



Dilem et michka

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Source: Mars-infos.org