Octobre 19, 2020
Par Rapports De Force
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Le personnel de la clinique psychiatrique nantaise n’en revient pas d’avoir tenu si longtemps, et d’avoir fait plier le groupe australien Ramsay.

Elles sont arrivĂ©es avec la pancarte du jour « Clinique du Parc, 35e jour de grĂšve Â», en ajoutant un sous-titre oral « dont 29 consĂ©cutifs Â»â€Š Ce n’était pas prĂ©vu, mais ce 15 octobre la soirĂ©e de soutien a aussi Ă©tĂ© l’annonce de la fin de conflit. Elles rĂ©clamaient 100 â‚Ź d’augmentation, elles ont signĂ© pour 60 â‚Ź net, une prime « exceptionnelle Â» de 100 â‚Ź, plus un accord sur la prime habillage/dĂ©shabillage, inscrite dans la convention collective, mais jamais versĂ©e, et une prime Ă  l’intĂ©ressement.

« Physiquement, moralement et financiĂšrement, ça commençait Ă  ĂȘtre dur mĂȘme si nous avons eu Ă©normĂ©ment de soutien. On en est Ă  plus de 9000 messages sur notre groupe WhatsApp Â», note Fanny, secrĂ©taire administrative depuis 11 ans. « Nous ne voulions pas un rĂ©sultat clivant, excluant. C’était la mĂȘme chose pour tout le monde, point barre : agents de service, administratifs, soignants, mĂȘme le cadre qui n’a jamais Ă©tĂ© en grĂšve
 Â» Fini la musique sur le piquet de grĂšve, les confettis, les dĂ©lires au mĂ©gaphone.

Le collectif n’était pas prĂ©parĂ© Ă  une si longue grĂšve. « Nous avons commencĂ© le 16 juin et l’on tout de suite vu qu’on n’était pas entendues. Une prime de rentrĂ©e et des tickets resto, ce n’est pas ça qu’on voulait. À la rentrĂ©e nous sommes parties en grĂšve reconductible, et nous avons eu aussitĂŽt une forte mobilisation Ă  tous les postes, administratif, agents hospitaliers, psychologues, infirmiĂšres, aide-soignantes » lĂąche Khadija, infirmiĂšre depuis un an.

Des salaires 300 Ă  400 â‚Ź infĂ©rieurs au public

La lutte « pour une meilleure considĂ©ration des soignants Â» demande aussi une revalorisation des salaires. Une aide-soignante touche par exemple 1150 â‚Ź net par mois avec un week-end de garde malgrĂ© 5 ans d’expĂ©rience, une infirmiĂšre avec 15 ans d’expĂ©rience gagne 1500 â‚Ź net par mois avec un week-end de garde Ă©galement : « C’est 300 â‚Ź Ă  400 â‚Ź de moins que dans le public, alors que les gens sont persuadĂ©s que dans le privĂ© on gagne mieux
 Â», soupire Khadija. Exerçant en libĂ©ral, les mĂ©decins n’ont pas fait grĂšve. Mais ils ont soutenu le mouvement, certains passant tous les jours voir les grĂ©vistes.

« Et puis lĂ , surprise : la direction nous a rĂ©quisitionnĂ©es en nous envoyant des huissiers Ă  domicile pour nous remettre la lettre
 MĂȘme au personnel en arrĂȘt de travail  » En fait, dans le privĂ©, et sans notion de danger imminent, le personnel ne peut pas ĂȘtre lĂ©galement rĂ©quisitionnĂ©. « On a mĂȘme tentĂ© de me rĂ©quisitionner sur un contrat que je n’avais pas encore signĂ© Â», rigole Olivier, infirmier en remplacement depuis trois ans et demi, en contrats d’un Ă  trois jours. Le tout assorti d’intimidations : « On nous a dit qu’on risquait 6 mois de prison et 10 000 â‚Ź d’amende. Il paraĂźt que ça venait d’un courrier de l’ARS (Agence rĂ©gionale de santĂ©) qu’on a demandĂ© Ă  voir et qui ne nous a jamais Ă©tĂ© montré  Â»

« Quand la direction s’est rendu compte que la manƓuvre avait Ă©chouĂ©, dĂ©cision a Ă©tĂ© prise de transfĂ©rer les patients ailleurs, dans des villes aux alentours, mais jusqu’à Rennes et Laval Ă  110 et 135 km de Nantes. Nous ne pensions pas que la direction viderait la clinique. C’est de la psychiatrie, beaucoup d’écoute, d’entretiens, de relationnel
 Nous connaissons nos patients. Le jour du ballet des ambulances, nous Ă©tions trĂšs tristes. C’était du gĂąchis
 Â» Évidemment, la direction de Ramsay a tentĂ© le grand classique de la culpabilisation en parlant de « vraie prise en otage des patients Â».

Une grĂšve exemplaire

Fanny n’en revient pas : « La solidaritĂ© a Ă©tĂ© formidable Â». Syndicale, amicale, militante
 Au B17, lieu autogĂ©rĂ© nantais situĂ© Ă  800 m de la clinique, la soirĂ©e de soutien est Ă  l’initiative du groupe des FĂ©ministes rĂ©volutionnaires qui a fourni croissants et cafĂ© et prĂȘtĂ© son mĂ©gaphone trĂšs apprĂ©ciĂ© par le piquet de grĂšve.

Dans cette clinique pratiquement sans syndiqué·es, les grĂ©vistes ont dĂ©couvert que leurs dĂ©lĂ©guĂ©es du personnel ne s’investissaient pas dans la grĂšve. Et comme la direction ne voulait parler qu’avec ces reprĂ©sentantes connues, beaucoup de temps a Ă©tĂ© perdu. Mais l’auto-organisation a plutĂŽt bien fonctionnĂ©. Si le mouvement a Ă©tĂ© bien suivi, plusieurs facteurs y ont contribuĂ© : les personnels non remplacĂ©es (aide-soignante de nuit, responsable hospitaliĂšre, responsable qualité ) ont mis un surcroĂźt de pression. La dĂ©gradation des conditions de travail, le sous-effectif, l’absence de formation, les salaires au ras des pĂąquerettes ont cristallisĂ© une Ă©nergie qui couvait.

« Et puis la mauvaise foi, les coups bas de la direction ont bien aidĂ© Ă  renforcer la cohĂ©sion d’un groupe qui fonctionnait dĂ©jĂ  bien ensemble, trĂšs soudĂ©. La division n’a jamais pris. MĂȘme avec les mĂ©decins ça n’a pas marchĂ© quand la direction leur a racontĂ© : “Vous ne savez pas ce que les grĂ©vistes disent sur votre compte
” La grĂšve a resserrĂ© les liens. Nous avons prĂ©vu une fĂȘte de fin de grĂšve. On va se prendre un week-end, en louant un gĂźte pour ĂȘtre entre nous
 Â» La solidaritĂ© a Ă©tĂ© formidable. Bon, 60 â‚Ź d’augmentation, ce n’est peut-ĂȘtre pas Ă©norme
 Elles parlent Ă  la fois de victoire et de dĂ©faite : « Nous perdons une petite bataille, mais la guerre n’est pas finie Â».

La clinique du parc est le seul Ă©tablissement psychiatrique privĂ© Ă  Nantes. Une cinquantaine de salariĂ©es, Ă  90 % des femmes, pour un Ă©tablissement du groupe Ramsay santĂ©, filiale du groupe australien Ramsay Health Care qui a en 2014 rachetĂ© la GĂ©nĂ©rale de SantĂ© en partenariat avec CrĂ©dit Agricole Assurances. Le chiffre d’affaires annuel de Ramsay SantĂ© a grimpĂ© de 51,7 % au bilan de juin 2019, et de 44,4 % (1,93 milliard d’euros) lors de la publication des chiffres en fĂ©vier dernier.




Source: Rapportsdeforce.fr