J’ai donc reçu, comme bien d’autres, un mail de celui qui a la tâche, indispensable mais peu agréable, de relancer les « plumes » du Monde libertaire. Ce compagnon annonçait ainsi le thème du ML d’octobre 2019 : ce sera la peste brune !
Que dire, qu’en dire. Sans aucun doute les mandatés du CRML ont dû beaucoup réfléchir pour trouver un thème pareil. La peste, ça je pourrais discourir, mais brune je ne peux que me poser des questions. S’agit-il d’un retour en arrière, pourquoi pas mais à quelle fin ? S’il s’agit d’une crainte pour les temps à venir, pourquoi brune ? Donc je me suis dit que j’allais faire un tour en arrière et aussi un tour en avant. Suivez le guide !

La peste brune, hier
Je me suis tourné vers ma boule de cristal, Wikipédia, et voici ce qu’elle m’a répondu :« La peste brune est le surnom donné pendant la Seconde Guerre mondiale au nazisme par analogie à la couleur des chemises des SA. Ce surnom qualifie le nazisme comme une maladie politique contagieuse et infectieuse ». Je savais que l’acronyme SA désignait ceux qui se regroupaient sous le nom de Sturmabteilung. Mais pourquoi brune ? Ma boule de cristal préférée m’a donné à nouveau une réponse. « Les SA furent appelés « chemises brunes » en raison de la couleur de l’uniforme de leurs membres à partir de 1925 ».

Ce vêtement avait été acheté en Autriche. Il s’agissait d’un lot de surplus de chemises militaires tropicales de couleur brune. « Elles étaient disponibles en grand nombre pour un prix modique. Elles avaient initialement été confectionnées pour habiller les troupes de l’empire colonial allemand, démantelé à l’issue de la Première Guerre mondiale ».
Donc voilà. Pourquoi des chemises et pas des bérets ou des chaussures ou des pantalons ? Il faut juste se souvenir que peu de temps auparavant en Italie, c’étaient les chemises noires qui étaient à l’honneur. Les membres de la milice fasciste de Mussolini en portaient une. Ils étaient organisés depuis le 23 mars 1919 en Faisceaux italiens de combat. Ils sont 700 000 quand le Duce prend le pouvoir le 28 mars 1922 lors de la Marche sur Rome.
Cette expression, si courante aujourd’hui, a été utilisée dans le journal L’Humanité depuis 1931 selon certaines sources. Daniel Guérin utilise l’expression « peste brune » dans une brochure parue le 20 septembre 1933 intitulée La peste brune a passé par là – A bicyclette à travers l’Allemagne hitlérienne, parue à la Librairie du travail.
Ce qui est intéressant de noter est que le règne des SA s’arrêta au lendemain de la Nuit des longs couteaux qui vit l’assassinat des chefs de ces groupes d’assaut. Ils menaçaient tout à la fois Hitler par leur radicalisme social et par leur propension à faire régner la peur dans les rues. Le Führer eut besoin, à ce moment-là, tout à la fois d’amadouer les partis conservateurs d’une part et d’autre part de prouver qu’avec lui la paix sociale régnait.
Donc nous voyons que l’expression a survécu à ses auteurs. Il est possible de faire un parallèle, un peu osé, avec le mot anarchiste auquel est collé que nous le voulions on pas celui d’attentat.
Cette peste brune va s’étendre sur le monde entier jusqu’à la fin de l’année 1945. Même vaincue militairement son souvenir perdure. Pour beaucoup de critiques littéraires, c’est à elle que fait référence Albert Camus dans son livre La Peste publié en 1947.

Aujourd’hui la peste…
Ce terme a fait un retour médiatique en France au lendemain de l’élection présidentielle de 2002. Jean-Marie Le Pen est arrivé au deuxième tour derrière Jacques Chirac. Un petit livre, écrit quelques années plus tôt, 1998, pour protester contre les alliances municipales entre la droite et le Front national, devient un phénomène d’édition. Matin Brun, des Éditions Cheyne, sera vendu alors à plus d’un million d’exemplaires.
Ce terme, peste brune, peut être utilisé à la place d’un autre mot, qui est tout à la fois fort précis et fourre-tout : fascisme. Cela vaut le coup de s’arrêter un instant sur sa signification, son utilisation. Google interrogé répond en indiquant 3 380 000 items. Wikipédia nous indique que le fascisme est un système politique autoritaire qui associe populisme, nationalisme et totalitarisme au nom d’un idéal collectif suprême. Les choses sont claires au moins apparemment. Le fascisme serait-il seulement de droite ? Attention cela nous amène à une pente dangereuse. A suivre les insultes utilisées çà et là, fasciste ! est une accusation portée contre quelqu’un qui aurait au moins des attitudes autoritaires. A ce moment, je me rends compte que le terme de racisme n’apparaît pas dans cette définition qui nous a été donné. Pourtant, l’antisémitisme est partie inhérente du nazisme.
La question qui est posée au fond est la suivante : le fascisme a-t-il un avenir aujourd’hui ? Alain Bihr ne le pense pas. Pour lui « les conditions générales qui ont présidé à l’émergence de ces derniers diffèrent profondément de celles qui prévalent aujourd’hui dans les démocraties occidentales ». Il faut trois conditions pour que le fascisme s’installe. Un mouvement ouvrier menaçant, ce qui n’est pas le cas, une bourgeoise chancelante, son hégémonie actuelle montre le contraire et enfin une classe moyenne qui se radicaliserait en opposition à la mondialisation [note] .
On pourrait rajouter que les régimes fascistes avaient en plus dans leur programme la revendication d’un espace vital qui leur était destiné c’est à dire la volonté d’expansion de leur régime. D’autre part, si on veut être tant soi peu complet, il faudrait aussi se poser la question de la Chine et de son régime. Hormis le fait de sa spécificité historique, elle est l’héritière idéologique du communisme réellement existant. Un dirigeant de la révolution allemande, Otto Rühle avait en son temps théorisé l’existence d’un fascisme noir et d’un fascisme rouge. Cela reste d’actualité.
Ce qui ne veut pas dire que des régimes d’exceptions ne peuvent pas s’installer et tenter de perdurer aujourd’hui. Leur grande différence avec ce que je nommerais le « fascisme historique » est que tous ces régimes sont fondés sur la haine des autres et le repli nationaliste. Ils sont un véritable danger pour les libertés formelles. Ils sont d’autre part complètement à contre-courant d’un capitalisme mondialisé conquérant, pour qui les frontières sont, soit un inconvénient soit une façon de maximiser les gains.

Être antifasciste aujourd’hui
Je ne peux m’empêcher de penser à ce que fut l’antifascisme historiquement comme à ce qu’il est à mon avis encore. Ce fut avant la guerre l’écran derrière lequel le stalinisme fit sa sale besogne avec le soutien, conscient ou pas, de nombre d’intellectuels dits de gauche. C’est toute l’histoire des compagnons de route. Être antifasciste aujourd’hui, en 2019 revient à s’attribuer un brevet de bonne conduite. Cela rassemble des gens avec qui nous n’avons, à mon avis, rien à faire. La majorité des gens qui se targuent d’être antifascistes sont pour les élections, pour une démocratie représentative, pour un État fort, pour une armée respectée et efficace etc. etc.
Autant le dire tout cru, je ne suis pas antifasciste, je prétends être anarchiste. Le slogan « No pasarán » m’a toujours révulsé. Les fascistes en Espagne sont passés. Mais ils ne repasseront plus parce que les conditions économiques ont changé.
Le fascisme historique, c’est un peuple, un empire, un chef, autrement dit dans un langage bien connu : Ein Volk, ein Reich, ein Führer. Cette histoire ne fut possible que parce que les dirigeants capitalistes de l’époque financèrent, mus par la peur du bolchevisme, l’ascension de ces chefs.
Aujourd’hui nous sommes face à deux dangers qui s’entre-pénètrent, le Big Data et l’effondrement environnemental. Pour beaucoup de décideurs, l’accumulation de données de toutes formes, de la plus simple à la plus complexe, un fois rassemblées et triturées forme l’outil le plus performant pour prendre des décisions. Le chef de cet empire dont nous sommes le peuple est l’algorithme. Il a un gros avantage sur les chefs précédents. Il est tout à la fois partout et nulle part, il est présenté par ses serviteurs comme objectif, sans idées préconçues. Il ne serait ni de droite ni de gauche. Il est la vérité !
Par ailleurs, l’effondrement annoncé peut être l’occasion pour le capitalisme de repartir sur de nouvelles bases. Il n’y a plus de guerre mondiale possible. L’équilibre de la terreur atomique est passé par là. Un bon effondrement, qui semble par ailleurs incontournable, vaut toutes les guerres du monde. C’est d’une certaine façon la remise à zéro des compteurs.
Il y aura plusieurs façons de faire face à ces deux menaces. Pour certains, ce sera le repli identitaire et nationaliste, conjugaison d’une classe petit bourgeoise effrayée et de couches de prolétaires arc-boutés sur leur subsistance immédiate. Ce qui donnera naissance à ces régimes d’exceptions, autoritaires que l’on nomme à tort fascistes. Fondés sur le rejet des autres, ce racisme de basse intensité ouvre la porte non seulement à des possibilités d’exclusion internes, les Tziganes en Hongrie mais aussi à un retour du « syndrome d’Auschwitz ». Une variante de la peste brune.
Il y aura le repli, l’enfermement dans ces grands immeubles où la technologie règne en maîtresse. Ils sont déjà en construction sous nos yeux. Ultra performants, ils vont produire leur propre énergie. Chaque habitant gère déjà son bien être avec une tablette dédiée. Leur idéologie a pris nom, il s’agit du transhumanisme, ou d’une de ses variantes appliquées au matériel. Cette peste a une couleur, elle est bleue.
Il nous reste l’espoir, la possibilité, de construire autre chose. Ce qui sera le plus difficile de tous. Nous autres, libertaires de tout poil, en connaissons le principe de base. Un vieux prince nous en a rappelé il y a plus d’un siècle les bases. Il s’agit de l’entraide. Pablo Servigne, libertaire lui-même, en a actualisé le fonctionnement dans son livre L’entraide, l’autre loi de la jungle parue aux Liens qui libèrent en 2017.

Tout cela ne se fera pas sans violence, meurtrière. La question de l’utilisation des outils de destruction reste posée.

Pierre Sommermeyer
Individuel
Strasbourg


Article publié le 11 Nov 2019 sur Monde-libertaire.fr