Sur la couverture : une tête de vache avec un code-barres fiché dans l’œil. On achève bien les éleveurs – Résistances à l’industrialisation de l’élevage [1] est un bouquin illustré où les paysans se racontent en direct. Discussion avec Aude Vidal, coordinatrice de ce salutaire projet.

Deux choses frappent au niveau de la forme du livre : les superbes aquarelles de Guillaume Trouillard et l’oralité conservée des différents intervenants. Comment s’est fabriqué ce bouquin ?

« Le projet a été mené en deux temps. Au départ, Guillaume a proposé un travail sur le puçage à La Revue dessinée [2]. Il m’y a associée et nous avons entamé une série de rencontres : la sociologue Jocelyne Porcher, qui nous a parlé du rapport à l’animal et de l’élevage ; des membres du groupe Marcuse (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie) ; Xavier Noulhianne, éleveur de chèvres et de brebis du côté de Bordeaux, investi dans la lutte contre le puçage. Un fil se déroulait : qu’est-ce qu’une vie de paysan ? Comment ressent-il ce rapport aux normes, cette obligation de justifier chaque geste auprès d’une bureaucratie omniprésente ? La paysannerie, c’est l’histoire d’une longue dépossession. La question de la “voie mâle” [3], par exemple, prive les éleveurs du choix de leurs animaux reproducteurs. La Revue dessinée a fini par diffuser notre travail, après avoir atténué notre propos, jugé trop radical. Heureusement, comme notre matière était riche, j’ai eu l’idée de lui donner une autre forme et de l’étoffer de nouvelles rencontres, avec ce bouquin davantage centré sur le texte, même si le dessin de Guillaume reste très présent.

Beaucoup d’agriculteurs, aujourd’hui, sont titulaires du Brevet de technicien supérieur agricole, soit un bac+2, mais on les traite quand même comme des imbéciles. L’administration leur dit tout ce qu’ils doivent faire, les tient par la main, leur impose des procédures dans une relation qu’ils jugent infantilisante. On les entend rarement s’exprimer. Et ce sont souvent de brillants intellectuels, comme la philosophe Florence Burgat, qui parlent de leur métier à leur place. Je l’ai écoutée un jour intervenir au micro de France Culture, c’était frappant : “Je ne sais pas ce que les éleveurs en pensent, mais bla-bla-bla…” La journaliste la reprend : “Vous ne savez pas ce que les éleveurs en pensent ? ” Elle : “Eh bien, non.” Elle parlait d’élevage et elle n’était pas allée voir les paysans… C’est fou. Du coup, il m’est apparu important de valoriser directement leur parole. Ce sont des gens qui parlent très bien de leur métier. Leur propos est tellement riche que j’aurais trouvé dommage de me mettre entre eux et les lecteurs – d’où le respect de l’oralité. Ce procédé permet en outre de ne pas gommer les différences de sensibilité et de positionnement. »

Bien que les paysans soient écrasés de normes et de contrôles, chacun d’entre eux « bricole » pour maintenir à flot son activité sans trahir une certaine éthique…

« Paysan, c’est un métier indépendant. Je n’ai jamais rencontré de travailleurs capables de remettre autant en question leur activité, de réfléchir à ce point à leur métier. Ils évoluent sans cesse, anticipent ce qu’ils vont faire d’une saison à l’autre, que ce soit les marchés ou les cultures. On est loin du stéréotype conservateur qui leur est souvent accolé. Ils jouissent encore, d’une certaine manière, d’une forme de liberté. Mais en même temps, ils ne se font pas trop d’illusions. L’éleveur Xavier Noulhianne porte notamment des jugements assez sévères à l’égard de ceux qui jouent les alternatifs avec “l’argent des parents, le RSA et trois chèvres”. Et il se montre très conscient de l’emprise du marché et de la bureaucratie sur la paysannerie. Matthieu Amiech, du groupe Marcuse, constate de son côté qu’être berger n’est plus aujourd’hui synonyme de liberté, alors que c’était auparavant le cas. Bref, il se dégage du livre un certain pessimisme qui tranche avec ce discours “alternativiste” prétendant que oui, on peut encore exister en dehors du système. Effectivement, tout le monde peut faire pousser des légumes bio. En revanche, produire, se dégager un revenu, mener une vie décente de manière pérenne, c’est vraiment un autre défi. »

« La paysannerie, c’est l’histoire d’une longue dépossession »

Jocelyne Porcher aborde un point assez polémique en taclant l’antispécisme. Selon elle, les tenants de la cause animale analysent l’élevage sous l’angle unique de l’exploitation, alors qu’il y a un vrai et long compagnonnage entre humains et animaux. Qu’en penses-tu ?

« Je suis d’accord avec elle. Jocelyne est très remontée, elle s’en prend plein la gueule de la part d’antispécistes depuis longtemps, même s’ils ne lui balancent pas de tarte à la crème vegane. Or parmi les libérateurs des animaux, très peu s’intéressent aux méthodes de production paysannes. Il s’agit pour une bonne part d’urbains immergés dans un nouveau champ philosophique, qui va des vegan studies aux animal studies.

Pour Jocelyne, l’élevage est une relation entre l’homme et l’animal. Quand celle-ci n’existe pas ou qu’elle s’avère très pauvre, elle préfère parler de “production animale industrielle”. C’est d’ailleurs le nom de l’option du diplôme d’éleveur : les “productions animales”. Dans le même esprit, le mot “minerai” s’est imposé pour désigner la viande animale utilisée dans l’industrie agroalimentaire lors d’un énième scandale sanitaire, en 2013. Tout cela relève d’une véritable entreprise de déshumanisation que Jocelyne a beaucoup documentée. Elle a travaillé dans les exploitations industrielles, en a montré les conditions dégueulasses et la souffrance, animale et humaine. Et son travail a notamment été utilisé par des gens impliqués dans la défense de la cause animale. Sauf que l’idée de Jocelyne est de restaurer une relation digne entre l’éleveur et ses bêtes, pas de l’abolir.

On touche là à un point compliqué. On ne sait pas comment les animaux vivent la relation avec les hommes. Des éleveurs disent avoir l’impression d’avoir noué des liens avec eux. Ils savent quand ils se portent bien ou mal. J’ai rencontré des gens qui font attention à leurs animaux, qui n’ont pas envie de les maltraiter. Mais qui sont en même temps obligés de passer par des gestes très durs. Ils doivent par exemple réformer des animaux quand la place manque ou qu’ils ne sont plus productifs et que l’exploitation est fragilisée économiquement. Ou bien laisser parfois les bêtes à l’intérieur en journée parce qu’ils n’ont pas la possibilité de les sortir. L’éleveur contraint forcément les animaux à faire des choses désagréables. Et il est lui-même contraint à faire des choses désagréables. Comme nous tous – prendre le métro le matin, c’est quand même un mode de vie assez spécial… Une question demeure : est-ce que la perspective de l’abattage change tout le sens d’une vie ? »

Qu’en est-il de la mobilisation contre le puçage ?

« Côté consommateur, ça ne prend pas ; que la bestiole ait un truc dans l’oreille ou non ne change rien à la qualité de la bouffe, alors les gens s’en fichent. Côté paysan, par contre, ça s’organise de plus en plus. De nouvelles personnes rejoignent la lutte, tandis que le puçage s’étend, sous la menace. Xavier Nouhlianne explique ainsi que si je reviens dans cinq ans, il aura peut-être pucé ses bêtes. Beaucoup pucent aussi au dernier moment, quand ils emmènent les animaux à l’abattoir. Bref, les conditions de la révolte sont difficiles à réunir, sauf dans certains endroits où les luttes sont bien relayées, comme dans le Tarn.

Les paysans ont vraiment une chape de plomb au-dessus de leur tête. Beaucoup cèdent ou bricolent et ne sont plus dans l’opposition frontale, parce qu’ils ne veulent pas crever. À l’image des gens de la ferme du Pic-Bois, en Isère, qui racontent qu’après une année très dure un contrôle a failli les achever économiquement. La pression administrative fait que les gens ont les mains moins libres pour lutter. En annexe du livre, on a produit cette lettre de Nathalie et Laurent, un couple d’éleveurs assez costaud qui s’est mis en danger en exprimant son refus de plier l’échine. Ils dénoncent : “Les obligations que vous nous imposez ne sont pas des règles mais des diktats. […] Seule notre résistance nous garantira un avenir désirable.” »

Propos recueillis par Sébastien Navarro

[1] On achève bien les éleveurs – Résistances à l’industrialisation de l’élevage, coordonné par Aude Vidal et illustré par Guillaume Trouillard, L’échappée, 2017.

[2] La Revue dessinée ambitionne de « faire de l’information exigeante avec le langage de la bande dessinée ».

[3] Depuis le 1er février 2015, les éleveurs ne peuvent plus vendre ou acheter librement leurs animaux reproducteurs. Ils dépendent de sélectionneurs privés certifiés.