Février 21, 2021
Par Archives Autonomie
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Les deux années qui se sont déroulées, dans le cours de la révolution espagnole, depuis que se produisirent les mémorables journées de Mai, n’ont été, par rapport à à la crise qui éclata alors, qu’une suite de conséquences tragiques pour le destin du prolétariat espagnol.

L’interprétation, dont le réformisme ouvrier a voulu affubler l’insurrection de Mai, est profondément fausse. On a cherché à présenter cette action, au contenu de classe si limpide, comme une simple protestation dans laquelle les travailleurs ne poursuivaient aucune fin concrète.

Au contraire, les journées de Mai de 1937 présentent une haute signification révolutionnaire. La situation traversait alors une crise décisive. La contre-révolution menaçait l’essence même de l’état de chose fondé par juillet 36.

Le Stalinisme, allié aux secteurs les plus réactionnaires, avait un évident intérêt à donner comme liquidée toute possibilité d’une avance quelconque de la classe ouvrière.

Les travailleurs catalans, qui possèdent un sens de classe bien enraciné, se disposèrent à livrer bataille à leurs ennemis. La ville de Barcelone se couvrit de barricades. Le prolétariat révolutionnaire fit usage des armes. Et il remporta la victoire.

Les travailleurs étaient maîtres de la rue à l’exception d’un petit secteur, qui aurait inévitablement succombé. Les quartiers ouvriers, qui constituaient la ceinture rouge de la ville de Barcelone, vibraient d’enthousiasme révolutionnaire. Il ne manquait que l’ordre d’attaque, et le vieux bâtiment de la Généralité serait tombé assez facilement.

Jusqu’ici, il s’agit de l’effort héroïque des travailleurs. Mais voici que se manifeste la trahison de l’aile réformiste de la CNT-FAI.

Répétant la défection commise pendant les journées de Juillet, ils se situent de nouveau aux côtés des démocrates bourgeois. Ils donnent l’ordre de cesser le feu. Le prolétariat résiste à cette consigne et avec une rageuse indignation, passant par dessus les ordres de dirigeants timorés, il continue à défendre ses positions.

Nous, les Amis de Durruti, qui nous battions en première ligne, nous prétendions empêcher le désastre qui n’aurait pas manqué de fondre sur le peuple, s’il avait déposé les armes. Nous lui lançâmes la consigne de rouvrir le feu et de ne plus interrompre la lutte sans poser ses conditions.

Malheureusement l’esprit offensif était déjà brisé, et la lutte se trouva liquidée sans avoir atteint ses fins révolutionnaires.

Dans l’histoire de toutes les luttes de caractère social, ce fut la première fois que des vainqueurs se rendirent à des vaincus. Et sans même conserver la moindre garantie que serait respectée l’avant-garde du prolétariat, on procéda à la démolition des barricades : la cité de Barcelone reprit son aspect habituel comme si rien ne s’était passé.

L’artère prolétarienne avait saigné à flot. Nombre de militants d’élite avaient offert leur vie pour la révolution sociale. Nombre de camarades isolés, trop confiants ou désarmés furent assassinés par la Guépéou.

Les dirigeants de la CNT-FAI, de concert avec la réaction, déployèrent le maximum d’effort pour écarter le prolétariat des fins qu’il a poursuivies au cours des deux années et demi qu’ont duré la tragédie espagnole. La funeste politique de Front Populaire, et la dictature du Stalinisme se cimentèrent dans la répression et dans le sang ouvrier.

La révolution espagnole qui venait de subir un recul précipité depuis Juillet, avait atteint son point crucial dans les événements que nous venons de décrire. Le prolétariat se trouvait à un carrefour décisif. Il n’avait le choix qu’entre deux voies : ou bien se soumettre à la contre-révolution, ou bien se disposer à imposer son propre pouvoir, qui était le Pouvoir prolétarien. [1]

Le drame de la classe ouvrière espagnole se caractérise par le divorce le plus absolu entre la base et les dirigeants. La direction fut toujours contre-révolutionnaire. Au contraire, les travailleurs espagnols, faisant preuve d’un esprit de sacrifice impossible à dépasser, ont toujours été bien au-dessus de leurs dirigeants en ce qui concerne la vision des événements et leur interprétation. Si ces travailleurs héroïques avaient trouvé une direction révolutionnaire [2], ils auraient écrit devant le monde entier une des pages les plus importantes de son histoire.

Malgré que l’effort prodigué en Mai soit resté stérile, l’enseignement qui découle de cette insurrection prolétarienne est décisif. A l’inverse de Juillet, qui dressa les travailleurs contre le coup de force militaire sur un terrain plutôt confus, les camps avaient acquis en Mai de précises frontières de classe et la lutte un caractère bien défini. D’un côté de la barricade se battait la réaction. De l’autre, c’étaient nous, les travailleurs, qui maintenions la lutte sans immixtions d’aucune sorte. La discrimination était bien tranchée.

Mais l’aspect primordial des événements de Mai, il faut le chercher dans la décision inébranlable du prolétariat de placer une direction ouvrière à la tête de la lutte armée, de l’économie, et de toute l’existence du pays. C’est-à-dire — pour tout anarchiste qui n’a pas peur des mots — que le prolétariat luttait pour la prise du pouvoir qui se serait réalisé en détruisant les vieilles armatures bourgeoises et en édifiant, à la place, une nouvelle structure reposant sur les comités apparus en Juillet, et bientôt supprimés par la réaction et les réformistes.

L’importance de l’insurrection de Mai s’affirmera dans les années à venir. Le dénouement récent de la tragédie espagnole est venu confirmer l’attitude qu’ont assumée les travailleurs en ces instants de révolte, et donner raison, du même coup, à la thèse que nous soutenions, aux “Amigos de Durruti”, bien avant les journées de Mai comme au cours même du mouvement. Si en Mai 1937, la classe travailleuse s’était constituée dans son expression espagnole maximale, en assumant le pouvoir, la guerre n’aurait pas aboutit à la honteuse capitulation de Madrid, et l’économie avec le ravitaillement n’auraient pas été les jouets de la spéculation sans frein d’une bureaucratie protégée par Moscou.

Les travailleurs savent pourquoi ils s’élancèrent à la rue. Les désastres, les menées contre-révolutionnaires, l’impunité des trahisons, l’irritante inégalité de l’arrière, exigeaient de la classe ouvrière espagnole ce geste de virilité et de décision.

Nous persisterons à faire retentir la voix de Mai 37 dans cette émigration où nous ont jeté la trahison des leaders ouvriers et le contenu contre-révolutionnaire du stalinisme. C’est en vain que l’on prétendrait déformer le sens véritable du grand fait que forgèrent les ouvriers espagnols.

A deux ans et plus de cette date mémorable, nous rendons un tribut de respect et de vénération aux camarades disparus dans ces journées décisives pour l’avenir du prolétariat espagnol. Et le souvenir des morts, joint à l’enseignement vivant qui les continue, nous incite à lutter plus que jamais pour l’avènement, plus ou moins éloigné, de cette classe à qui manque seulement de savoir trouver sa direction, son interprétation en elle-même.

Le Secrétaire de “Los Amigos de Durruti”

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Source: Archivesautonomies.org