Février 21, 2021
Par Archives Autonomie
408 visites


Nous avons reçu du Secrétaire des “Amis de Durruti” quelques documents réaffirmant les positions fondamentales du groupement qu’il représente. Nous en publions ci-dessous la traduction.

Loin de constituer (comme on l’a écrit) une dissidence trotskiste au sein du mouvement libertaire, le groupement “Los Amigos de Durruti” se fait gloire de n’avoir connu dans ses rangs “aucune défection à l’idéal et à l’organisation anarcho-syndicaliste“. Il rappelle d’ailleurs que son exclusion hors de la FAI, demandée par les dirigeants qui ont failli à la tâche révolutionnaire en juillet 36 et mai 37, leur a été refusée avec indignation par l’ensemble des groupes anarchistes consultés.

Il parait que les camarades espagnols des “Comités” ont malgré tout, cru devoir refuser à certains membres des A. de D. la solidarité de l’organisation qu’ils dirigent. Cette injustice est sans doute due au fait que les hommes des “Comités” restent, aujourd’hui encore, prisonniers de l’alliance avec les secteurs bourgeois et staliniens de l’émigration — alliance que les Amigos de Durruti n’ont cessé de dénoncer comme une duperie.

Nous pensons que les lecteurs de l’Espagne Nouvelle seront heureux d’entendre ici la voix de révolutionnaires particulièrement éprouvés et spécialement persécutés — alors même que leurs conclusions s’écartent notablement de celles des rédacteurs ordinaires de ce journal.

Le travail d’éclaircissement des positions et des enseignements qui se dégagent des phases décisives de la crise espagnole, ne peut que gagner in ce témoignage et à cette confrontation.

LA FIN D’UN MYSTIFICATION

Pour apprécier exactement la valeur politico-sociale du 19 juillet 1936, il faut avoir vécu les étapes qui conduisirent l’Espagne à cet événement décisif, dont le temps ramène aujourd’hui le troisième anniversaire. Or, cet anniversaire de Juillet prend une signification immense, puisque c’est dans l’émigration, et dans la douleur consécutive à la défaite, que nous le célébrons aujourd’hui. L’heure est venue de comprendre que si nous avons vu tant de réalités et de promesses s’en aller en fumée, c’est pour n’avoir point su reconnaître la véritable signification des Journées de Juillet.

Autour de Juillet s’est développée une énorme mystification. On a prétendu que le soulèvement de la classe travailleuse ne fut rien de plus qu’une réplique à la révolution de caserne des généraux espagnols. Dans les milieux antifascistes, on a défendu cette thèse : que, sans rébellion militaire, il n’y aurait pas eu de mouvement populaire armé. Ceci est faux. Il y a plus. Cette conception qui a été propagée, jusque dans les milieux anarchistes, par certains camarades, nous a conduit à une mentalité contre-révolutionnaire.

Nous, militants anarchistes qui en février 1936 nous rendions parfaitement compte de la grandiose marée sociale qui se mettait en marche à l’horizon espagnol, nous ne pouvions admettre que l’action ouvrière fut exclusivement interprétée comme réflexe défensif. Ce critère fut encore le nôtre lorsque les Amigos de Durruti en Espagne entreprirent, pendant qu’il en était temps encore, de redresser la situation dans le sens indiqué si magnifiquement par les journées de Juillet.

AVONS-NOUS “SUBI” LA LUTTE ?

Il est évident que le prolétariat espagnol, après avoir surmonté l’étape du Bieno Negro (régime réactionnaire de Lerroux-Gil Robles), avait débordé les cadres des partis politiques, ces représentants de la petite bourgeoisie. En Espagne, dès février 1936, il n’y avait plus que deux chemins, ou bien la Révolution sociale, ou bien le Fascisme. L’idée qu’on put revenir, avec quelque chance de succès à l’expérience d’un gouvernement petit-bourgeois ou au confusionnisme du Front populaire, ne venait même pas à l’esprit. Le résultat n’en pouvait être que catastrophique. Malgré tout, nous assistâmes à ce paradoxe : les politiciens bourgeois et socialistes, chargés du faix de trahison et de défaites accumulées depuis Avril 1931, furent ceux qui reprirent en main la direction des événements, à partir du moment où la nouvelle situation fut affirmée par les protestations, grèves, révoltes, et assauts se produisant du dehors et du dedans des prisons.

Le prolétariat espagnol, qui possède un sens de classe formidable, mais qui ne sut pas se donner une direction perspicace, a commencé le soulèvement populaire, du jour où Portela Valladarès et Alcala Zamora ne trouvèrent plus dans le mécanisme déjà épuisé et détraqué de leur pouvoir de nouveaux ressorts pour imposer la dictature. Souvenons-nous des levées en masses de paysans et des vagues de grèves qui se produisirent partout en Espagne !

A la ville comme aux champs, la classe travailleuse vivait sur pied de guerre. Il ne manquait à la révolution que le signal donné par les organisations ouvrières, — ou, pour parler concrètement, par la CNT et la FAI, qui malheureusement préférèrent s’abstenir.

Mais les droites espagnoles se rendaient parfaitement compte que les hommes d’avril 1931 ne pouvaient plus garantir leurs intérêts comme lors de la proclamation de la République. La réaction, si elle voulait échapper à une convulsion sociale, devait faire appel à la dictature des casernes. C’est ce qui se produisit.

* * *

La corrélation historique que nous traçons établit que si les généraux espagnols ne s’étaient pas soulevés, il se serait produit sans aucune espèce de doute un mouvement populaire spontané, sous l’influence du secteur le plus avancé de la classe ouvrière. Nous étions, dès lors, à la tête de la rue.

Il n’y a donc pas à considérer la geste héroïque des travailleurs espagnols en Juillet comme un résultat du putsch militaire, mais bien comme un fait biologique du peuple espagnol, divisé en classes — comme toutes les nations. C’est comme bras exécuteurs de la bourgeoisie, que les militaires prirent les devants pour parer à l’insurrection prolétarienne. En réalité, la décision militaire de l’Espagne Noire est le fait second. L’initiative était, et a toujours été en Espagne, depuis la fin du siècle passé, du côté de la classe travailleuse.

PROLÉTARIAT ET FRONT POPULAIRE

C’est autour de nos tergiversations, de notre retard dans l’action, que s’est produit la croissance du Front populaire avec la formation incompréhensible et hétérogène qui nous a conduit à la déroute. Ils disaient, les petits-bourgeois, les socialistes et les communistes, qu’en Juillet nous étions tous dans la rue et que, par conséquent, il fallait rester unis.

Ceci est faux.

La politique de Casares Quiroga tolérant les conspirations insolentes des droites et maintenant à leur poste de commandement les généraux les plus connus pour leur aversion envers la situation de février, ne favorisait pas le moins du monde la classe ouvrière. Quand les hommes du Front Populaire de Février, nouveaux détenteurs du pouvoir, eurent à opter entre Coup d’État militaire et Révolution sociale, ils inclinèrent vers le triomphe de la réaction. La preuve existe. Les gouverneurs des diverses provinces espagnoles reçurent l’ordre formel de ne rien faire sans consulter le ministre de l’Intérieur. Et cet ordre, alors que le sort du peuple était suspendu à quelques instants de trahison, de doute ou d’indécision, doit être considéré comme la félonie de plus fort calibre que l’histoire de notre pays ait eu à enregistrer. Ce fut précisément en raison de cette conduite. de Casares Guiroga, et des sentiments contre-révolutionnaires des gouvernants de février, que certaines villes d’une importance considérable au point de vue révolutionnaire, comme Saragosse, furent perdues faute de quelques distributions d’armes en des mains ouvrières. A Barcelone même, nous eûmes à subir l’assaut donné au syndicat des Transports par les sbires de la Généralité, et quelques heures avant la bataille décisive, ils voulaient encore nous enlever les fusils pris à bord du Manuel Arnus, et qui allaient nous servir à battre les fascistes.

Répétés partout, les épisodes de Saragosse et de Barcelone, représentent un phénomène général. Si la classe ouvrière n’était pas descendue dans la rue avec la décision qui lui est propre, on nous aurait écrasé dès les premiers jours. Et puis, qui oserait affirmer qu’en Juillet nous étions tous dans la rue face aux fascistes ? Ne se souvient-on pas de ce que vit la Catalogne en Octobre 1934 ? On chercha à chasser de la rue la CNT-FAI beaucoup plus qu’à parer au triomphe de la réaction. Et celui-ci eut lieu aisément, parce que les ouvriers étaient restés encadrés par les politiciens, ou bien avaient été éliminés de la lutte armée. Si les forces anarchistes en Juillet 1936 ne s’étaient pas mobilisées pour leur propre compte, et imposées à la tête du mouvement, les fascistes auraient triomphé.

QUI FUT VAINQUEUR EN JUILLET ?

Les possibilités que le prolétariat espagnol s’était assurées en Juillet étaient immenses. L’ennemi avait fait place nette. Les fascistes ne possédaient qu’une faible part du territoire. Une action décidée de notre part les eut anéantis en peu de semaines.

Mais le problème le plus important se posait dans notre zone. Il s’agissait de décider qui avait vaincu. Etaient-ce le-travailleurs ? En ce cas, la direction du pays nous appartenait. Mais, et la petite bourgeoisie ? Là fut l’erreur.

La CNT et la FAI qui en Catalogne étaient l’âme du mouvement, auraient pu donner au fait de Juillet sa véritable couleur. Qui aurait pu s’y opposer ? Au lieu de cela, nous avons permis au parti communiste (PSUC) de regrouper les arrivistes, la droite bourgeoise, etc. sur le terrain de la contre-révolution.

Dans des moments pareils, c’est à une organisation de prendre la tête. Une seule était en mesure de le faire : la nôtre.

Si nous avions posé la question en ces termes à l’heure voulue, nous n’aurions pas aujourd’hui à déplorer une issue lamentable et tragique. Si les travailleurs avaient su être les maîtres de l’Espagne antifasciste, la guerre eut été gagnée, et la révolution n’aurait pas eu à subir dès le principe, tant de déviations. Nous pouvions triompher. Mais ce que nous avons su gagner avec quatre pistolets, nous l’avons perdu, ayant de pleins arsenaux d’armes. Les coupables de la défaite, il faut les chercher au-delà des assassins à gages du Stalinisme, au-delà des voleurs du type Prieto, au-delà des canailles comme Negrin, et au-delà des réformistes de naguère ; nous avons été les coupables pour n’avoir pas su en finir avec toute cette canaille qui actuellement en émigration continue sa vie de parasitisme et de privilèges. Mais si tous, solidairement, nous sommes coupables, il en est qui ont une charge particulièrement lourde de responsabilités. Ce sont les dirigeants de la CNT-FAI dont l’attitude réformiste en Juillet, et surtout l’intervention contre-révolutionnaire en Mai 37, ont barré la route à la classe ouvrière et porté le coup mortel à la révolution. Et personne ne peut le nier. On a perdu pour plusieurs années les possibilités immenses de juillet 36, tant en Espagne que sur le terrain international.

Mais dans notre douleur d’aujourd’hui, nous n’oublions pas les camarades tombés dans les mémorables jours de Juillet. Nous restons fidèles à leur mémoire et à leur exemple.

Le Secrétaire de “Los Amigos de Durruti”

(Voir l’article suivant : Mai 1937, date historique du prolétariat)

Let’s block ads! (Why?)




Source: Archivesautonomies.org