Juillet 22, 2022
Par CQFD
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En matière de drogues, toute expérience est singulière. Quel que soit le produit, chacun, chacune y vient et le consomme à sa manière. Voilà ce que racontent les récits intimes qui suivent, récoltés auprès de personnes de notre entourage : des histoires de conso – passée ou présente – et les raisons qui y ont poussé les unes et les autres. Si on a choisi de faire figurer ici alcool et antidépresseurs, c’est qu’à CQFD, l’idée selon laquelle il y aurait des drogues plus propres que d’autres nous paraît bien hypocrite. Place aux mots des premières et premiers concernés.

« Je me croyais plus forte que tout » / (Pénélope, ex-consommatrice d’héroïne et de crack)

« J’ai commencé par prendre de l’héro à 16 ans, le jour où une copine qui avait essayé m’a dit : “C’est trop génial, je connais le dealer, viens, je te le présente !” J’étais dans un collège de bourges dans le Marais à Paris, années 1980, où déjà on sniffait de la colle. Quand je voyais les punks aux Halles, je voulais traîner avec eux, leur ressembler. Alors je suis vite tombée dans l’héro. J’avais un rituel : un gros trait avant le café du matin, ça lançait la journée. Je me croyais plus forte que tout : j’étais belle, jeune, j’allais conquérir le monde. Et puis le monde des gens normaux ne m’intéressait pas, tandis que la drogue m’en ouvrait un autre, avec la musique – en tête The Stranglers –, l’art… Dans le même temps, je traînais souvent dans un milieu un peu snob, et l’héro ça avait un côté politique, ça me mettait ailleurs.

Sur ces dix ans de consommation, il y a eu évidemment des drames, notamment avec ma famille. Mais il y a eu autant de découvertes, avec des lieux et des gens un peu fous, en bien comme en mal. Ça créait des situations. Tu connais les queues de renard ? C’est quand t’as pris de l’héro, que t’as la gerbe et que t’as pas le temps d’arriver jusqu’aux chiottes du bar où tu es – ça fait un vomi en forme de queue de renard. Ceci dit, l’héro, surtout quand tu te l’injectes pas, ça peut rester relativement gérable. C’est aussi plus subtil que d’autres drogues.

Finalement, j’ai découvert le crack. Je pensais naïvement que ça me ferait arrêter l’héro. Résultat : à 24 ans je me suis retrouvée accro aux deux. Je vivais à Paris, à Stalingrad, avec mon mec de l’époque, et je pense dans le fond que j’ai pris du crack pour le dégoûter, parce qu’il ne voulait pas me quitter. Niveau plaisir, c’est le seul truc qui peut dépasser l’héro. Par contre, tu bascules vite. T’es dégueulasse, tu fais des trucs dégueulasses. J’ai consommé ça pendant environ deux ans. J’étais de plus en plus grillée dans le quartier, sans thunes, avec plein d’embrouilles craignos. Un dealer gentil dont j’étais proche m’a dit un jour : “Il y a trop de contrats sur ta tête, tu dois te casser.” Il m’a filé un billet de train pour Londres et pas mal de dope pour éviter le manque – j’ai tout pris dans le train. Et c’est à partir de Londres que je me suis éloignée de tout ça. J’ai été en cure de désintox’, j’ai repris le contrôle – depuis, je me suis refait une santé et une vie.

J’en ai souffert, mais la drogue m’a aussi portée. J’ai toujours gardé un optimisme. Et je voyais l’addiction comme une forme de subversion. À chaque fois que je me sentais pas en adéquation, j’utilisais la drogue, avec un côté fuck you ! – sauf que c’est moi que je détruisais… Ensuite c’est quelque chose qui te constitue, que tu gardes en toi. Once an addict, always an addict. Malgré tout, je me rappellerai toujours des kifs et du côté lumineux de tout ça. Les problèmes ne sont pas terminés, maintenant c’est l’alcool, mais je me soigne. »

« Comme une potion magique » / (Greg, consommateur outrancier d’alcool depuis quinze ans)

« Pourquoi j’ai bu et je bois ? Pas facile à résumer. Je crois que ça me renvoie d’abord à la sensation ressentie quand j’ai découvert, au lycée, qu’il existait ce produit capable de me sortir temporairement d’une angoisse sociale carabinée qui me pourrissait la vie. J’étais pas bien dans mon corps, tout me stressait, et voilà qu’ingérer ce liquide rose, rouge ou blanc (j’ai commencé au vin) rendait l’existence plus facile, plus fluide. Le ticket d’or ! Comme une potion magique qui aidait à repousser ce qui me raidissait, tout en envoyant bouler les convenances pour peu qu’on pousse un chouïa le bouchon – à la punk. D’autant que je m’abreuvais dans le même temps d’une contre-culture assoiffée, de Bukowski aux Sex Pistols, et que ça donnait une aura à la déglingue, presque une mystique. Pendant des années, ma sociabilité sous quasiment toutes ses formes, qu’il s’agisse d’amitié, de concerts, de manifs, de réseau pro ou d’amour, a donc été forcément liée à l’horizon du boire – des petits verres ou de grandes bouteilles, selon l’ambiance.

Dans l’ensemble, ça n’a pas toujours été une réussite, entre réveils en cellule de dégrisement et trous noirs à répétition, mais ça a aussi créé pas mal d’envolées chouettes, de moments grisés, d’élans poétiques – une manière de flouter le monde pour mieux l’enchanter. Et puis, c’est parfois agréable de s’effacer, de s’oublier dans la lourde ivresse – enfin dans mon cas. Sachant aussi que je ne me suis jamais révélé violent ou agressif dans mes ivresses, seulement con et balbutiant – ça aide. Le problème c’est qu’au fil du temps, l’aspect magique disparaît. Que les réveils sont toujours plus durs. Que les marques physiques commencent à poindre sur le visage (et le foie ?). Et que j’en arrive souvent à boire pour boire, sans création, sans magie. Chez soi, les jours d’angoisse, ça donne parfois des stratégies sous forme d’arithmétique bien triste – combien de verres avant de sortir de l’appart’ ? Et en société, une récurrence du boire trop vite qui efface tout le côté chaleureux et festif de la picole, tout en te propulsant dans la honte au réveil. C’est pour ça qu’à un moment j’ai essayé de creuser, via une démarche psy, ce qu’ainsi j’essayais d’effacer, d’anesthésier. Sauf que j’ai jamais mis le doigt sur une cause évidente. C’est sans doute un tas de trucs amalgamés. En tout cas, j’ai de plus en plus l’impression d’avoir fait le tour de ce que l’alcool pouvait m’apporter et j’ai en tête désormais d’être plus malin dans mon rapport à lui, tout en trouvant d’autres béquilles – que ça ne finisse pas par me définir comme individu, ou par m’envoyer dans la tombe. Quinze ans pour tirer ce constat, c’est pas glorieux, je sais, mais on fait comme on peut… »

« Sortir de soi et y retourner très vite » / (Louise, consommatrice de cocaïne et d’amphétamines)

« Les premières fois où je rencontre vraiment la drogue, les produits chelous bien dosés de l’internet mondial, c’est avec mon amoureux de l’époque. J’ai la vingtaine, je suis coincée, un peu prude, assez timide et, du haut de mon mètre quatre-vingts, assez impressionnée par les grandes personnes. Alors je sniffe, je gobe. Un peu, beaucoup. Puis ça devient systématique dans l’intimité que je partage avec cet homme. C’est l’explosion : je sors de ce corps qui me fait défaut, je me sens plus intéressante, plus curieuse, plus cultivée, plus désirable. Mes blocages sexuels volent en éclat, mes complexes s’évanouissent. Alors je continue, je m’abîme, je me défonce, je fais des trucs que j’ai pas forcément envie de faire. La drogue devient l’équation de ma sexualité.

Puis ma consommation se fait plus solitaire, moins intense dans le champ de bataille de ma sexualité, voire parfois bien glauque. Je me mets à la 3-MMC, une molécule de synthèse de la famille des cathinones, bien dégueu, bien addictive. Je me coupe de moi, de mes émotions, de mes sensations. En réalité, je tombe dans une grosse dépression.

Aujourd’hui, c’est la cocaïne qui m’accompagne dans mes journées solitaires. Café-trace le matin, le petit-déj’ des championnes : je vais la bouffer, cette journée ! Un rendez-vous avec un pote ? Hop, une petite trace ! Un mail à écrire ? Allez, une autre ! La vaisselle à faire ? Bon OK, une dernière. Mais la motivation disparaît toujours au bout de la deuxième. D’une drogue sociale j’ai fait une drogue solitaire, une défonce qui me permet de m’affronter, moi et mes démons, sans les diluer dans une pseudo-sociabilité.

J’envisagerai toujours ma vie avec des trucs à sniffer pas loin. Parce que j’y cherche toujours ce décalage, ce fucking lâcher-prise, ce moment où ton corps et ta tête décident ensemble de te foutre un peu la paix. En fait, une défonce réussie, c’est comme l’orgasme, on sait qu’il existe mais on l’attend toujours. »

« Je me fous la paix » / (Edith, consommatrice d’antidépresseurs)

« Récemment, après un épisode dépressif plus sévère que d’habitude, je me suis retrouvée à amorcer un traitement d’ISRS1, la dose minimum : 20 mg. J’ai toujours eu un tempérament triste mais je n’avais jamais vraiment envisagé la prise d’antidépresseurs. J’avais l’impression que c’était pas pour moi, mais pour ceux qui étaient plus gravement touchés. Moi j’avais appris à vivre avec, et même à en faire un trait central de mon identité : je faisais rire de mon manque d’entrain. Bien sûr j’avais suivi un nombre conséquent de thérapies en tous genres depuis mon adolescence. Mais il est sacrément long, le chemin de la réparation et de l’acceptation de son passé. Et puis le Covid m’a bien mise dedans.

Les premiers jours du traitement, j’ai la sensation, à juste titre, d’être en descente de drogue. En mode zombie, affalée sur mon canapé, je suis trop mal. Mais à la fin de la semaine, je pars prendre des vacances avec des amies. J’étais résolue à ne pas boire d’alcool, et je m’y suis tenue – cela devait faire dix ans que je n’avais pas fait de cure de plus de dix jours.

Et puis, coup de baguette chimique, ça marche vraiment, j’ai l’impression d’être non stop en montée de MDMA. Le pied. Exit les angoisses permanentes et le stress généré par le moindre truc. Je me fous la paix. Et surtout, je vois les différents aspects de ma vie sous un angle positif. Ça me perturbe, surtout au début. Je ne me reconnais pas, et les autres non plus. Mon amoureux me dit métamorphosée. Euphorique. Je me sens légère, rien ne m’atteint assez pour que je me prenne la tête comme je faisais avant. Ma mémoire opère un tri drastique, je ne retiens plus qu’un dixième de ce que les gens me racontent. Je délimite mieux, en termes d’affects, ce qui est de mon ressort et ce qui ne m’appartient pas. Je m’extirpe de noeuds dans lesquels j’étais bloquée, pour certains depuis des années. L’impression d’être sur un petit nuage, que tout glisse sur moi. C’est fluide, quoiqu’un peu dans le brouillard. Je me sens bien, à ma place, légitime. Mue par la toute-puissance que confère la drogue, en somme. Les sentiments négatifs de gêne sociale, de culpabilité éternelle, de honte ultime n’ont plus droit de cité. Les choses sont à leur place.

Un truc me chiffonne cependant : depuis le début du traitement, je n’atteins plus l’orgasme. Ma libido est plus ou moins intacte mais je reste neutralisée, maintenue à un seuil maximum d’excitation. Je pèse rapidement le pour et le contre, et j’en conclus que le reste en vaut la peine, tant pis pour la jouissance. Enfin, à moyen terme. Faut pas déconner. Ça renforce quand même mon désir de ne pas poursuivre indéfiniment les antidép’. Ça, et puis le reste : la fatigue, d’abord. Mais aussi le fait que la mémoire immédiate soit considérablement amochée. Et puis toujours cette impression de planer, d’avoir deux de tension.

Je ressens parfois cette sensation fugace d’être comme anesthésiée. Et je ne sais plus quoi penser de ce lien de causalité qui revient à se faire aider par la chimie. Je crois que je ne veux plus me sentir autant déconnectée de la réalité, si agréable que ce soit. Je suis ravie d’avoir atteint un tel degré de détachement et de confiance en moi, mais j’en perçois les limites. Au bout de trois mois, je commence à réduire de moitié les doses. Je redescends rapidement de mon petit nuage, à regret il faut l’avouer. Mais j’ai en tête que cette béquille existe. Et je sais désormais intimement à quoi peut ressembler la vie quand on est bien, avec la ferme intention de garder ça précieusement au fond de moi. »

« Percuter son rapport à la réalité » / (Simon, un temps consommateur de kétamine)

« J’ai tiré mes premières lignes de kétamine dans un environnement festif. C’était agréable, désinhibant et ça faisait voyager. C’est le propre de ce produit qui entraîne une forte euphorie, une modification de la réalité perçue, des hallucinations visuelles, une perte de contrôle sur son corps ou, à plus forte dose, une anesthésie complète. J’ai vite apprécié les sensations que ça m’apportait, ces moments de pause… Et j’ai aussi tellement ri avec des potes que quand ça se présentait, je sautais sur l’occasion. Puis la consommation s’est banalisée. De plus en plus. Jusqu’au tous les jours, et trop. Ce que je cherchais ? Creuser toujours plus profond dans les méandres de ma conscience. J’ai aussi vécu plein d’expériences intrigantes dans ces univers d’ailleurs. Par exemple, sous l’emprise de la kéta, j’avais l’impression d’être en contact avec l’histoire des objets qui m’entouraient. Si je jouais du piano, je m’imaginais comment on avait inventé cet instrument, et je me sentais en connexion avec son histoire et celle des gens qui l’avaient utilisé avant moi. Les effets visuels sont assez sympas aussi. Au piano encore, selon les gammes et l’ambiance de ce que je jouais, j’ai déjà vu les touches se colorer, tout en géométrie, comme en harmonie avec la couleur de la musique jouée. La curiosité m’a poussé à vouloir en permanence mettre ce filtre pour voir l’autre face du réel.

Recherche de soi, compréhension des autres, appréhension du monde… Je trouvais des raisons pour justifier ma consommation, qui en cachaient finalement d’autres. Je prenais de la kéta parce qu’elle m’envoyait loin des soucis du quotidien, chassait l’angoisse, adoucissait le présent. Je profitais pleinement de l’instant, même si la réalité était une montagne de trucs galères à gérer. Sous l’effet, j’ai pu délirer des heures sur de la musique, une peinture, des plantes… Les impératifs – répondre aux messages, faire le ménage, payer mes factures ou passer ce coup de fil urgent – perdaient toute importance.

J’ai pris de la kétamine parce qu’elle me faisait du bien. Je sais pourquoi je n’en prends plus. Un ami m’a dit un jour : “Si Jules Verne a décrit le tour du monde en 80 jours, vous, vous faites le tour du jour en 80 mondes.” Et c’était vrai. Je crois qu’aucun ancrage n’est possible lorsque l’on percute autant son rapport à la réalité. Pour moi, au final, la kétamine est une fausse amie des passionnés de psychédéliques. Tous ses effets répondent à première vue à ce qu’on attend d’un psychédélique comme, par exemple, le LSD : modifications visuelles et sensorielles, changement de point de vue… Et aussi : pas de descente, pas de contrecoup direct. Mais ce n’est qu’une impression : à faible dose, elle est en fait un puissant anxiolytique, ce qui change tout. Finalement, ce sont ces effets que je recherchais, car j’étais dans une période assez compliquée et dark après une douloureuse séparation, et à un moment où je ne savais pas du tout quelle était ma direction. Or cette famille de médicaments (dont la pharmacopée moderne raffole) ne cible pas les causes du mal-être, mais ses symptômes. Quand on en abuse, ils empêchent le cerveau et l’esprit de rétablir un fonctionnement sain par un travail de fond. De mon expérience d’amateur de substances en tout genre, la kétamine devrait garder sa place d’anesthésiant : j’en ai en tête des scènes où j’aurais voulu réagir vivement, affirmer ma position, tenter de dénouer une situation, me concentrer sur ce qui me semblait important, et qui se sont déroulées sous mes yeux sans que les mots ne me viennent où que j’aie l’énergie d’intervenir…

Je pense aussi que l’usage récréatif de plus en plus répandu de la kétamine risque de nuire grandement à la scène alternative. On en trouve partout ! Dans les lieux autogérés, les fêtes, les milieux militants. Et ça reste quelque chose qui ralentit. On réagit moins, on pense différemment, et les réflexes sont… anesthésiés. Pour une contre-culture, qui voudrait construire d’autres bases que le monde de merde qui nous entoure, et réagir avec les dents quand l’oppresseur opprime trop, la kéta n’est sûrement pas la meilleure arme. »

« Faire durer l’enfance » / (Pablo, longtemps consommateur d’héroïne)

« J’ai connu l’héroïne peu après être parti de chez mes parents pour m’installer dans un quartier populaire de Marseille. J’étais très jeune, 17 ans, et la drogue était partout dans la ville. Il y avait les suites de la French Connection, les débuts du punk, une ville alors sinistrée – tout était réuni pour que les jeunes consomment, si bien qu’autour de moi, ça tournait beaucoup. J’ai tout de suite aimé les effets de l’héro, mais j’adorais aussi les drogues psychédéliques, notamment les acides. Et je crois que je prenais de l’héroïne dans la même optique que les produits plus “psyché” : m’ouvrir au monde, sortir de mes blocages. Je découvrais le Velvet Underground et Lou Reed, le cinéma de John Cassavetes, des univers autres, très tentants. C’était une époque d’effervescence ; j’avais l’impression de faire durer l’enfance, de goûter au fruit défendu. Et je me souviens même d’une forme de déception après ma première expérience d’héro : ça n’allait pas assez loin, ça manquait de visions. À l’époque on prenait tout, on sniffait aussi de l’éther, de l’eau écarlate, du trichlo – on n’était pas regardants.

Je n’ai jamais été vraiment accro, question de chance. Parce qu’autour de moi, beaucoup de gens sont morts, d’overdose ou du sida. Mais quelque chose m’a empêché de tomber totalement dedans, même s’il m’est arrivé de me shooter tous les jours pendant une semaine. Le simple fait de voir une shooteuse me donnait directement ce goût de métal si caractéristique dans la bouche… Je me rappelle de cette fois où un ami m’a remboursé une dette en me filant dix grammes d’héro pure. Ce jour-là, on s’est regardés avec ma copine et on s’est dit que si on gardait tout pour nous, on n’en sortirait jamais. Alors on a voulu la revendre, mais ça a été un fiasco, on l’a mal coupée… Reste que ça a sans doute évité qu’on devienne des junkies. Tout ça, c’est des coups de chance. Ou l’instinct de survie. Comme cette fois où la soeur de ma copine, morte peu après du sida dont elle était infectée sans le savoir, m’a proposé de me faire un shoot avec sa seringue : j’en avais très envie, mais j’ai décliné. Je me souviens aussi de Frenzy, un copain rockeur de cité que j’adorais, beau comme un dieu, qui un jour m’a secoué par le colbac en pleine rue en m’engueulant : “On m’a dit que tu tombais dans l’héroïne, t’as pas de figure !” Lui aussi est mort du sida.

Au final, ce qui m’a sauvé, c’est de partir. La curiosité que j’avais pour la drogue, je l’ai appliquée aux voyages. Je suis parti en Angleterre, au Mexique, en Andalousie, une bonne quinzaine d’années en tout. Loin de Marseille, du travail en intérim et des gens qui tombaient comme des mouches – morts, en HP, en détention… J’ai continué à prendre des drogues, à expérimenter, notamment le peyotl au Mexique, qui m’a vraiment marqué – ceci dit, ce n’est pas une drogue ! – et à boire beaucoup d’alcool, par périodes. Mais ça n’a jamais pris le pas sur ma vie. Il n’empêche qu’encore aujourd’hui, je peux être tenté par des expériences de ce genre. Je me suis rendu compte par exemple qu’en cas de mal de dos ou de coup de stress, j’adorais le tramadol et ses effets. Et récemment, je me suis défoncé avec une amie en phase terminale d’un cancer, qui avait loué un appart’ en bord de mer. On s’est payé un bel hommage à la vie : huîtres, petits gâteaux arabes, thé au gingembre et… de la morphine de synthèse. C’était un beau moment, une manière privilégiée de se dire au revoir. »

« Parce que Dieu n’existe pas » / (Marguerite, six litres de rouge par jour)

Propos recueillis par Émilien Bernard




Source: Cqfd-journal.org