Avril 13, 2021
Par Attaque
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Corrispondenze anarchiche / avril 2021

La nuit des morts vivants
ou la nécessité que les morts enterrent leurs morts

« La tradition de toutes les gĂ©nĂ©rations dĂ©funtes est un cauchemar qui pĂšse sur le cerveau des vivants. MĂȘme au moment prĂ©cis oĂč ils paraissent s’employer Ă  se transformer eux-mĂȘmes, Ă  bouleverser les choses, Ă  crĂ©er ce qui n’a jamais existĂ© encore, prĂ©cisĂ©ment Ă  ces Ă©poques de crise rĂ©volutionnaire, inquiets, ils Ă©voquent en leur faveur les esprits du passĂ©, leur empruntent leur nom, leur cri de guerre, leur costume pour jouer sous ce dĂ©guisement d’une antiquitĂ© respectable et dans cette langue empruntĂ©e une nouvelle scĂšne historique. [
] Dans ces rĂ©volutions dont nous venons de parler, la rĂ©surrection servait donc Ă  ennoblir les nouvelles luttes et non Ă  parodier les luttes passĂ©es, Ă  grandir en imagination le problĂšme prĂ©sent et non Ă  fuir devant sa solution dans la rĂ©alitĂ©, Ă  retrouver l’esprit de la rĂ©volution et non Ă  faire revenir son ombre. [
] La RĂ©volution sociale du XIXĂšme siĂšcle ne peut emprunter sa poĂ©sie au passĂ©, mais Ă  l’avenir. Elle ne peut commencer elle-mĂȘme avant d’avoir dĂ©pouillĂ© tout culte superstitieux envers le passĂ©. Les rĂ©volutions antĂ©rieures avaient besoin de rĂ©miniscences historiques pour s’aveugler sur leur propre objet. La rĂ©volution du XIXĂšme siĂšcle doit laisser les morts enterrer leurs propres morts pour atteindre son objet particulier. »
Karl Marx [1]

Je cite longuement la rĂ©flexion la plus lucide de l’aĂźnĂ© des frĂšres Marx, avec l’intention de signaler non seulement la validitĂ© d’une telle introspection de nos jours mais aussi de mettre l’accent sur le talent spiritiste des marxiens contemporains et de ces anti-autoritaires qui mĂšnent « leurs luttes » avec le regard fixĂ© sur le rĂ©troviseur. Ce qui est vraiment surprenant c’est qu’ils s’attendent Ă  des rĂ©sultats diffĂ©rents en suivant au pied de la lettre les mĂȘmes instructions d’autrefois, s’alliant Ă  une vision « progressiste » (positive) qui construit des rĂ©cits triomphalistes et inspire des films grotesques (du style « Libertarias » [2]) et des sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es dĂ©goĂ»tantes (comme « Vientos de agua »  [3]).

De nos jours le marxisme et l’anarcho-communisme sont des traditions de toutes les gĂ©nĂ©rations mortes qui oppressent le cerveau des vivants et provoquent une hypoxie, empĂȘchant la concrĂ©tisation de « quelque chose de jamais vu ». Ce qui nous confirme que toute tradition se transforme facilement et invariablement en dogme et orthodoxie. Paradoxalement on continue d’invoquer les esprits du passĂ© et d’emprunter leurs noms, leurs mots d’ordre guerriers, leurs tenues, pour se dĂ©guiser en vieillesse vĂ©nĂ©rable et rĂ©pĂ©ter pour l’éniĂšme fois l’harangue avec un langage empruntĂ©, recrĂ©ant les mĂȘmes actions qui ont conduit Ă  TOUTES les rĂ©volutions sur le chemin de la « contre-rĂ©volution », imposant des rĂ©gimes fascistes (rouges et/ou bruns), dressĂ©s autour du travail et de la productivitĂ© ; autrement dit, intrinsĂšquement capitalistes.

Les « communisateurs » (ou nĂ©o-communistes), les nĂ©o-situationnistes, les post-anarchistes et mĂȘme les insurrectionnalistes orthodoxes [4], restent coincĂ©s dans le siĂšcle dernier. Ils s’accrochent au passĂ© pour continuer de se rĂ©fugier derriĂšre le «futur». Ils ne comprennent pas qu’il n’y a pas de futur parce que le futur est restĂ© derriĂšre. Mais il ne s’agit pas non plus de « retourner vers le futur » – comme la trilogie de Robert Zemeckis – mais plutĂŽt d’habiter le prĂ©sent. De vivre intensĂ©ment l’insurrection quotidienne, d’occuper ces Ă©phĂ©mĂšres espaces qui permettent de raviver le feu. Mais sans donner Ă  ces failles une existence artificielle. Il faut Ă©viter qu’elles se transforment en tranchĂ©es, c’est-Ă -dire, en nouveaux piĂšges: fausses cavitĂ©s qui encouragent la vision militariste et empĂȘchent que «quelque chose de jamais vu» ne se rĂ©alise. Continuer ancrĂ© Ă  l’analyse autour de la restructuration capitaliste des trois derniĂšres dĂ©cennies du siĂšcle passĂ©, obstrue la comprĂ©hension du prĂ©sent et invite Ă  continuer de tirer avec des balles Ă  blanc, freinant l’action concrĂšte de la subversion contemporaine.

Il est urgent de donner le coup de grĂące au XXĂšme siĂšcle pour enterrer avec lui toutes les illusions de dix neuf cents. Dans ce mĂȘme cercueil il est urgent d’enterrer «notre» mĂ©moire; c’est-Ă -dire l’histoire du «mouvement ouvrier», l’histoire des rĂ©volutions et toutes les pulsations utopiques qui ont accompagnĂ© ces rĂ©cits sociaux propres Ă  la forme de pensĂ©e d’un autre siĂšcle. Il faut remettre en question les formes de mĂ©moire et encourager l’oubli anarchiste comme partie intĂ©grante du projet de libĂ©ration totale. Nous devons inhumer les morts et cesser de trĂ©bucher sur leurs lĂ©gendes, pour permettre au spectre de se disperser; cette entitĂ© intangible et sans visage qu’est la puissance anarchiste: cet esprit qui hante le monde, qui inquiĂšte, qui tourmente, qui fait irruption, qui violente.

Il est urgent d’évacuer la tradition, convaincus que les sĂ©curitĂ©s de ce qui est connu ne peuvent pas nous offrir des rĂ©ponses universelles et consolatrices. Au lieu de ça, nous devons promouvoir notre capacitĂ© d’improvisation, dĂ©veloppant l’insurrection permanente dans des milieux constamment changeants au sein du flux chaotique de la vie. Oublier ravive la spontanĂ©itĂ© et nous offre l’opportunitĂ© d’exploiter des formes de destruction plus crĂ©atives et des façons d’ĂȘtre anarchistes dans le monde – qui libĂšrent l’indiscipline subversive et infectent d’illĂ©galitĂ© tous les espaces sociaux – agissant comme un dĂ©clencheur de chaos qui empĂȘche les systĂ©matisations formelles et la (nouvelle) normalisation. Pour ĂȘtre anarchistes nous devrons arrĂȘter d’ĂȘtre.

En juin 1958 l’Internationale Situationniste se rendait compte de la nĂ©cessitĂ© de l’oubli et ainsi le dĂ©veloppait dans les notes Ă©ditoriales du premier numĂ©ro de son bulletin central: « Les situationnistes se placeront au service de la nĂ©cessitĂ© de l’oubli. La seule force dont ils peuvent attendre quelque chose est ce prolĂ©tariat, thĂ©oriquement sans passĂ©, obligĂ© de tout rĂ©inventer en permanence, dont Marx disait qu’il « est rĂ©volutionnaire ou n’est rien »» [5]. Et en dĂ©cembre de cette mĂȘme annĂ©e, dans l’éditorial de leur second numĂ©ro, ils rĂ©affirmaient: « Nous sommes les partisans de l’oubli. Nous oublierons le passĂ©, le prĂ©sent qui sont les nĂŽtres. Nous ne reconnaissons pas nos contemporains dans ceux qui se satisfont de trop peu. » Toutefois, malgrĂ© l’effet catalyseur que conservent toujours ces images, on ne peut nier le peu de vocation Ă  l’oubli qui a caractĂ©risĂ© les situationnistes. EnlisĂ©s dans le verbiage marxien, ils se sont vouĂ©s corps et Ăąme Ă  Ă©voquer le passĂ©, exaltant les propositions dĂ©passĂ©es des conseils ouvriers comme mĂ©canisme unique de libĂ©ration Ă  travers l’autogestion du capital.

Halberstam – immergĂ© dans les contributions qui animent la nĂ©gativitĂ© radicale de la thĂ©orie queer basse – souligne que «Nous pouvons dĂ©sirer oublier la famille et oublier la lignĂ©e, et oublier la tradition, dans le but de commencer Ă  partir d’un nouvel endroit, non pas le lieu oĂč le vieux engendre le neuf, oĂč le vieux prĂ©pare le terrain au neuf, mais oĂč le neuf commence de zĂ©ro, sans les restrictions de la mĂ©moire ni de la tradition, et sans passĂ©s qui peuvent s’utiliser » [6]. Aujourd’hui la lutte anarchistes – Ă©mancipĂ©e du passĂ© et Ă©trangĂšre Ă  toutes les tentatives de rĂ©animation qui dĂ©sirent rĂ©pĂ©ter jusqu’à l’écƓurement les rĂ©volutions passĂ©es – doit partir de zĂ©ro, dĂ©tachĂ©e de la lignĂ©e et du fardeau de la tradition. La tradition dans laquelle nous vivons toujours a cherchĂ© par tous les moyens Ă  Ă©viter l’Anarchie.

Si nous aspirons Ă  la destruction de tout l’existant, il faudra prendre ce chemin depuis un nouvel endroit, et pas depuis ce paysage idyllique des ruines du vieux monde qui engendrera le nouveau que nous portons dans nos cƓurs, mais en devinant des conceptions originales et matĂ©rialisant les actions nĂ©cessaires que nous permettent les ruines de la domination Ă  ce moment lĂ , mais sans caresser des espoirs utopiques. L’Anarchie n’est pas le sentier qui mĂšne Ă  l’Utopie, comme le christianisme sĂ©culier du XIXĂšme siĂšcle essayait de le faire croire, en faisant la promotion de la foi dans une abstraction hĂ©ritĂ©e des espoirs chrĂ©tiens antiques. L’Anarchie donne l’opportunitĂ© de vivre et rĂ©aliser la destruction dans le prĂ©sent, Ă  ceux qui ne vont nulle part et qui ne nourrissent pas des espoirs dans des solutions mĂ©diatisĂ©es ou dans des rĂ©gimes Ă  venir au nom de la libertĂ© et de l’égalitĂ©. Dans ce sens, elle ne peut se comprendre comme une pratique alternative ou antagoniste Ă  la domination, mais comme un « perturbateur », un « virus » ou un « polluant ». Une espĂšce de cancer infiltrant qui se contente chaque jour de dĂ©truire ce qui est « proche » et pas un tĂ©los [7] lointain. Ce qui est « proche », c’est la seule chose que nous avons et pas l’universel intangible. Mais, dĂ©truisant ce qui est « proche », de façon simultanĂ©e dans diffĂ©rentes rĂ©gions du corps social, ça provoque la mĂ©tastase.

VoilĂ  l’Anarchie rĂ©alisable: Ă©phĂ©mĂšre et terrestre, Ă©ventuelle et imparfaite, irrĂ©guliĂšre et complexe. Juste dans cette trame se trouve la possibilitĂ© de dĂ©ployer un paradigme anarchiste rĂ©novĂ©, capable de tonifier les muscles de nouveaux dĂ©veloppements thĂ©orico-pratiques avec une vocation pour le prĂ©sent; c’est-Ă -dire, conscients que le passĂ© est un ensemble d’habitudes dont nous n’avons rien Ă  apprendre et encore moins Ă  imiter. Il appartient Ă  ce paradigme de montrer ses prĂ©Ă©minences en termes d’actualitĂ©, d’extension et de profondeur dans un nouvel ordre tripolaire imposĂ© par le capitalisme hyper-technologique.

Les mobilisations de raz-le-bol, la rage du dĂ©sespoir et les rebellions de la misĂšre ne font que rĂ©affirmer la continuitĂ© de la domination, c’est-Ă -dire, elles produisent plus de capitalisme. Seul le feu pourra nous offrir l’Anarchie, en s’emparant du seul poids de ce mot. C’est-Ă -dire, sans approximation, substituts ou synonymes qui n’expriment pas ni s’approchent – vaguement – de la fougue de nos passions.

Gustavo RodrĂ­guez
PlanĂšte Terre,
1er septembre 2020
Extrait de la brochure El aroma del fuego: la rabia de la desesperanza en un mundo tripolar (L’arĂŽme du feu: la rage du dĂ©sespoir dans un monde tripolaire)
https://es-contrainfo.espiv.net/files/2020/11/El-aroma-del-fuego.pdf

Notes :

1 Marx, K., Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, 1852.
2 Film espagnol rĂ©alisĂ© en 1996 par Vicente Aranda, et basĂ© sur le roman La nonne libertaire (1981) d’Antonio Rabinad.
3 Série de télévision argentino-espagnole, réalisée par le péroniste Juan José Campanella (2006).
4 L’action insurrectionnelle – aussi Ă©mancipatrice soit-elle d’un point de vue subjectif – se satisfait d’elle-mĂȘme mais est incapable de dĂ©passer l’obsolĂšte, rĂ©cidivant de façon irrĂ©flĂ©chie dans des gestes caducs.
5 La lutte pour le contrĂŽle des nouvelles techniques de conditionnement, Internationale Situationniste, NÂș 1, juin 1958.
6 Halberstam, Jack, The Queer Art of Failure, 2011 (oĂč est Ă©voquĂ©e la low theory NdT).
7 Du grec ancien Ï„Î­Î»ÎżÏ‚, fin ou finalitĂ©, et qui Ă©tait pour Aristote la cause finale (NdT).

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Source: Attaque.noblogs.org