Octobre 2, 2020
Par Zones Subversives
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La techno reste une musique largement diffusée à travers le monde. Sa variante commerciale, l’électro, est devenue incontournable. Mais les origines de la techno reste méconnue. Cette musique émerge dans la ville ouvrière de Détroit, également berceau de la contre-culture. 

Les origines de la musique techno restent méconnues. Ce style, largement diffusé en Europe, provient pourtant de Détroit. Cette ville industrielle des Etats-Unis reste un berceau du blues et du jazz, de la soul avec la Motown et du punk rock avec les MC5. Mais Détroit voit également naître la techno.

En raison de l’absence de chansons avec des paroles, le genre de la techno reste le plus mal interprété. Son histoire provient de la Motor City avant de se diffuser en Grande-Bretagne, puis en Allemagne avant de revenir aux Etats-Unis. Mais la techno devient une musique formatée pour se fondre dans l’électro, assimilée à la dance pop. Le journaliste Dan Sicko retrace cette histoire dans le livre Techno Rebels.

 

                     

 

Origines de la techno

 

Le terme « électro » s’impose désormais dans les médias pour définir la musique pop à la mode qui a définitivement détrôné le rock’n’roll sclérosé. L’électro comprend des styles aussi variés que le disco revisité, le hip hop instrumental ou la synth-pop mélodique. « Si “électro” convient bien à la catégorisation, au marketing, et permet de se faire du fric sur le dos du phénomène des musiques électroniques en général, il écarte la possibilité d’une véritable compréhension des spécificités, anecdotes et menus détails de la musique », souligne Dan Sicko.

La techno est devenue reconnue pour devenir une musique légitime. Elle accompagne le cinéma avec des films comme Trainspotting en 1996. Elle figure également dans les publicités télévisées. En 2006, le documentaire High Tech Soul de Gary Bredow revient sur la contribution de techno dans cette histoire. L’électro devient une recette facile pour vendre de la techno. Comme la culture hip hop, la techno s’apparente surtout à un nouveau moyen d’expérimenter, d’interpréter et de distribuer la musique. La techno se développe en marge de l’industrie du disque, à travers les clubs et les raves. Mais elle s’ancre dans la musique populaire à travers des liens avec le disco, la soul et le rythm’n’blues.

 

Pour les adolescents, la musique reste une échappatoire avec l’expérience d’une forme d’émancipation. A la fin des années 1970 et au début des années 1980, la jeunesse afro-américaine se tourne vers la musique techno. Détroit offre alors peu de possibilités de rencontres. Les boîtes de nuit pour jeunes ont disparu. Les centres commerciaux restent les seuls refuges. Mais des bandes de lycéens organisent des soirées dansantes, les party clubs de Détroit. Ils programment des DJs, s’occupent du matériel et des éclairages, louent des espaces. Des associations organisent des soirées de plus grande ampleur.

Des frontières traversent les couches sociales de Détroit. Les divisions de classes reprennent celles de la géographie. Les « preps » sont des jeunes collectifs d’élèves issus des classes moyennes supérieures des quartiers du nord-ouest de Détroit. Les « jits » sont des jeunes branchés mais moins aisés. Des soirées élitistes sont réservées aux quartiers du nord-ouest. Mais, avec la désindustrialisation et l’appauvrissement de la ville, les collectifs se mélangent progressivement. L’Est abrite les soirées électro funk, popularisées ensuite par Afrika Bambaataa, qui se révèlent plus ouvertes.

La disco italienne se renouvelle avec le synthétiseur et l’instrument électronique. Cette musique débouche vers la « new wave » qui comprend divers genres comme le post-punk, la synth-pop, le ska ou le rockabilly. Tout comme la disco, la new wave enflamme le public afro-américain de Détroit. Le groupe Depeche Mode incarne bien cette mouvance. Mais la musique européenne écoutée à Détroit reste influencée par la soul et la musique américaine. « Dans les années 1980, Détroit a servi de carrefour à de tels liens, permettant un échange constant d’influences musicales entre les Etats-Unis et le reste du monde », observe Dan Sicko. 

Détroit décline dans les années 1980. La Motown, figure de l’industrie musicale, disparaît en 1972. Les usines automobiles emblématiques ferment progressivement. Les émeutes de 1967 marquent encore les esprits et font craindre de nouvelles révoltes sociales. La ville s’apparente à un désert industriel. La population quitte Détroit. Mais la vieille ville du Midwest continue d’inspirer des artistes. « Conscients à la fois de la gloire passée de la ville et de ses possibilités futures, ces artistes ont trouvé l’espoir dans une infrastructure en décrépitude là où il n’en existait apparemment aucun », décrit Dan Sicko.

               

  detroit techno

Influences et voyages musicaux

 

Une nouvelle scène musicale se développe. Fantasy et Cybotron se tournent vers un univers futuriste. Ils participent à l’émergence de l’electro, raccourci d’electronic-funk. Ce style devient une des évolutions de la dance music dans les années 1980. Des figures de l’electro, comme Afrika Bambaataa, ouvrent la porte à la scène hip hop des années 1980. Ils proposent des soirées de musique et de danse. Jeff Mills mixe des disques avec un style hip hop excentrique. Il passe des disques d’electro, de new wave et de house music.

La techno se diffuse au Royaume-Uni et reste proche de la house music voire de la soul. Mais, à la fin des années 1980, les différences deviennent plus marquées. La techno se distingue de la house à travers une instrumentation de plus en plus expérimentale. A partir de 1985 se développe l’acid house, avec des sons psychédéliques. Ce style est associé à la drogue et accompagne le mouvement rave à Londres.

La techno se développe progressivement en Belgique avec un nouveau style musical, le « new beat », avec des structures d’acid house sur un rythme plus lent et les effets de manche de la new wave européenne. A Manchester, la techno se développe dans le club de la Hacienda, ouvert à toutes les nouvelles musiques. L’acid house influence le rock indépendant avec des groupes comme Happy Mondays ou les Stones Roses. La techno revient aux Etats-Unis à travers la culture rave.

 

Des artistes de Détroit refusent la récupération commerciale de la techno par l’industrie culturelle. Underground Resistance (UR) s’oppose à l’intégration de la techno dans le mainstream. Leur position est comparée à celle de Public Enemy, les révolutionnaires du hip hop. « Le son d’UR avait beau être agressif, leur attitude se caractérisait davantage par l’attention portée à leur propre territoire, au son de la techno de Détroit et par le souci de le protéger », indique Dan Sicko.

Dans les années 1990, la techno épouse diverses trajectoires. Une musique commerciale accompagne la pop et se moule dans les codes de l’industrie du disque. La techno se popularise surtout à travers les raves. Mais des auditeurs perdent le goût ou l’endurance pour les soirées hardcore. Les disques Artificial intelligence renouent avec une techno plus mélodieuse et sophistiquée.

Durant cette période des années 1990, la techno devient très populaire en Europe. En Angleterre, la scène rave atteint son apogée. Mais c’est en Allemagne qu’émerge un nouveau mouvement techno. A partir de 1989, après l’effondrement de l’URSS et la chute du mur, des soirées s’organisent dans des bâtiments abandonnés à la frontière de Berlin Ouest et de Berlin Est. Les jeunes se réunissent autour d’un style basé sur les sons minimalistes de Détroit.

 

Depuis la fin des années 1990, la techno semble surtout menacée par la récupération marchande. C’est devenu une musique formatée et aseptisée. « En tentant d’atteindre de plus larges publics ici, la musique a perdu trop de plumes, la faute à de top nombreux compromis. Et après plusieurs tentatives d’intégrer la techno à ses projets, l’industrie du disque des Etats-Unis n’a pas franchement concédé grand-chose de son côté », déplore Dan Sicko. La techno préfère rompre avec les techniques de marketing traditionnelles qui repose sur la promotion d’individualités.

Le drum & bass associe la techno avec la musique jamaïcaine. Mais ce style comprend différend sous-genres avec diverses inflexions musicales. Des croisements avec la pop permettent de faire découvrir ce style au grand public. Surtout, la scène drum & bass permet d’intégrer des styles et goûts différents. La techno peut se rapprocher du jazz avec des sonorités be pop. L’expérimentation et l’improvisation relient également les deux styles musicaux.

 Movement Detroit 2018 Claude VonStroke

Culture techno

 

Le livre de Dan Sicko permet de découvrir tout un univers. Il peut plaire aux fins connaisseurs de techno à travers les groupes et DJ mythiques. Mais ce livre peu également faire découvrir la culture techno aux personnes qui en restent éloignées. C’est l’exploration de toute une culture musicale, de ses origines et de ses influences, qui permet de se plonger dans tout un pan de la culture populaire.

Dan Sicko rappelle les origines sociales et historiques de la techno. C’est dans la ville de Détroit que cette musique émerge. Bastion des luttes ouvrières, Détroit incarne la ville industrielle. Le secteur automobile est resté longtemps le moteur du capitalisme américain et occidental. Mais, au début des années 1980, Détroit est frappé par la désindustrialisation. Le chômage de masse favorise la soumission des ouvriers et brise leur insubordination.

C’est dans ce contexte que se développe la musique techno. La jeunesse issue des classes populaires semble désenchantée et sans avenir avec la fermeture des usines. Le chômage et la précarité se développent. La jeunesse de Détroit un peu plus favorisée est également plongée dans le désarroi avec l’absence de perspectives d’emploi. Des soirées se lancent pour échapper à la dure réalité par la musique et la fête.

Dan Sicko montre également les influences nombreuses de la techno. Ce mouvement émerge dans une ville bercée par de nombreux styles musicaux. Détroit est autant un bastion de la contre-culture que des luttes sociales. La jeunesse afro-américaine semble particulièrement tournée vers la musique. La techno s’inscrit dans une longue histoire d’innovations musicales. Elle se développe dans la ville du blues et de la soul. Inversement, la techno va également faire le tour du monde et influencer d’autres styles musicaux. A commencer par le hip hop qui va également se nourrir de soirées sauvages et d’improvisation musicale. La techno peut évidemment accompagner la musique pop, mais aussi des sonorités moins commerciales.

Dan Sicko montre également les tensions qui existent entre l’industrie culturelle et l’expérimentation musicale. La techno peut suivre diverses trajectoires. Les artistes les plus connus, à l’image de Madonna, s’emparent rapidement de la techno. Mais cette musique rythme aussi les soirées underground et les raves. La techno doit également permettre une expérimentation musicale pour découvrir de nouveaux sons. Néanmoins, les ordinateurs et les logiciels peuvent aussi modeler une musique formatée. Une partie de la scène techno refuse de se faire étouffer par l’industrie du disque pour garder le goût de l’expérimentation, de la créativité, de la fête et de la liberté.

 

Source : Dan Sicko, Techno Rebels. Les pionniers de la techno de Détroit, traduit par Cyrille Rivallan, Allia, 2019

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Jeff Mills – La plus grande légende de la techno EVER, diffusé sur Konbini le 18 novembre 2019

Radio : “Techno Rebels”, un livre de référence qui célèbre les pionniers de Detroit, émissions Pony Express diffusée sur RTS le 20 septembre 2019

Radio : Pourquoi être terre à terre alors qu’on peut surfer sur les ondes #11 TECHNO REBELS, émission diffusée sur Radio Campus Bruxelles

Revue de presse publiée sur le site des éditions Allia

Jean Rouzaud, Techno rebelles : les pionniers de la techno, publié sur le site de Nova le 4 novembre 2019

Benoît Carretier, «Techno Rebels» La révolution Detroit, publié sur le site du journal Libération le 6 septembre 2019

Smaël Bouaici, Jeff Mills : “les soirées techno de Detroit, c’était comme aller à l’église, c’était une extension de la religion, publié sur le site du magazine Trax le 9 décembre 2019

Dans l’antre d’Underground Resistance, publié sur le site du magazine Tsugi le 27 mai 2016

Isadora Dartial & Adrien Gingold, Underground Resistance, publié sur le site de Nova le 10 avril 2013




Source: Zones-subversives.com