La techno reste une musique largement diffusĂ©e Ă  travers le monde. Sa variante commerciale, l’Ă©lectro, est devenue incontournable. Mais les origines de la techno reste mĂ©connue. Cette musique Ă©merge dans la ville ouvriĂšre de DĂ©troit, Ă©galement berceau de la contre-culture. 

Les origines de la musique techno restent mĂ©connues. Ce style, largement diffusĂ© en Europe, provient pourtant de DĂ©troit. Cette ville industrielle des Etats-Unis reste un berceau du blues et du jazz, de la soul avec la Motown et du punk rock avec les MC5. Mais DĂ©troit voit Ă©galement naĂźtre la techno.

En raison de l’absence de chansons avec des paroles, le genre de la techno reste le plus mal interprĂ©tĂ©. Son histoire provient de la Motor City avant de se diffuser en Grande-Bretagne, puis en Allemagne avant de revenir aux Etats-Unis. Mais la techno devient une musique formatĂ©e pour se fondre dans l’électro, assimilĂ©e Ă  la dance pop. Le journaliste Dan Sicko retrace cette histoire dans le livre Techno Rebels.

 

                     

 

Origines de la techno

 

Le terme « Ă©lectro Â» s’impose dĂ©sormais dans les mĂ©dias pour dĂ©finir la musique pop Ă  la mode qui a dĂ©finitivement dĂ©trĂŽnĂ© le rock’n’roll sclĂ©rosĂ©. L’électro comprend des styles aussi variĂ©s que le disco revisitĂ©, le hip hop instrumental ou la synth-pop mĂ©lodique. « Si “Ă©lectro” convient bien Ă  la catĂ©gorisation, au marketing, et permet de se faire du fric sur le dos du phĂ©nomĂšne des musiques Ă©lectroniques en gĂ©nĂ©ral, il Ă©carte la possibilitĂ© d’une vĂ©ritable comprĂ©hension des spĂ©cificitĂ©s, anecdotes et menus dĂ©tails de la musique Â», souligne Dan Sicko.

La techno est devenue reconnue pour devenir une musique lĂ©gitime. Elle accompagne le cinĂ©ma avec des films comme Trainspotting en 1996. Elle figure Ă©galement dans les publicitĂ©s tĂ©lĂ©visĂ©es. En 2006, le documentaire High Tech Soul de Gary Bredow revient sur la contribution de techno dans cette histoire. L’électro devient une recette facile pour vendre de la techno. Comme la culture hip hop, la techno s’apparente surtout Ă  un nouveau moyen d’expĂ©rimenter, d’interprĂ©ter et de distribuer la musique. La techno se dĂ©veloppe en marge de l’industrie du disque, Ă  travers les clubs et les raves. Mais elle s’ancre dans la musique populaire Ă  travers des liens avec le disco, la soul et le rythm’n’blues.

 

Pour les adolescents, la musique reste une Ă©chappatoire avec l’expĂ©rience d’une forme d’émancipation. A la fin des annĂ©es 1970 et au dĂ©but des annĂ©es 1980, la jeunesse afro-amĂ©ricaine se tourne vers la musique techno. DĂ©troit offre alors peu de possibilitĂ©s de rencontres. Les boĂźtes de nuit pour jeunes ont disparu. Les centres commerciaux restent les seuls refuges. Mais des bandes de lycĂ©ens organisent des soirĂ©es dansantes, les party clubs de DĂ©troit. Ils programment des DJs, s’occupent du matĂ©riel et des Ă©clairages, louent des espaces. Des associations organisent des soirĂ©es de plus grande ampleur.

Des frontiĂšres traversent les couches sociales de DĂ©troit. Les divisions de classes reprennent celles de la gĂ©ographie. Les « preps Â» sont des jeunes collectifs d’élĂšves issus des classes moyennes supĂ©rieures des quartiers du nord-ouest de DĂ©troit. Les « jits Â» sont des jeunes branchĂ©s mais moins aisĂ©s. Des soirĂ©es Ă©litistes sont rĂ©servĂ©es aux quartiers du nord-ouest. Mais, avec la dĂ©sindustrialisation et l’appauvrissement de la ville, les collectifs se mĂ©langent progressivement. L’Est abrite les soirĂ©es Ă©lectro funk, popularisĂ©es ensuite par Afrika Bambaataa, qui se rĂ©vĂšlent plus ouvertes.

La disco italienne se renouvelle avec le synthĂ©tiseur et l’instrument Ă©lectronique. Cette musique dĂ©bouche vers la « new wave Â» qui comprend divers genres comme le post-punk, la synth-pop, le ska ou le rockabilly. Tout comme la disco, la new wave enflamme le public afro-amĂ©ricain de DĂ©troit. Le groupe Depeche Mode incarne bien cette mouvance. Mais la musique europĂ©enne Ă©coutĂ©e Ă  DĂ©troit reste influencĂ©e par la soul et la musique amĂ©ricaine. « Dans les annĂ©es 1980, DĂ©troit a servi de carrefour Ă  de tels liens, permettant un Ă©change constant d’influences musicales entre les Etats-Unis et le reste du monde Â», observe Dan Sicko. 

DĂ©troit dĂ©cline dans les annĂ©es 1980. La Motown, figure de l’industrie musicale, disparaĂźt en 1972. Les usines automobiles emblĂ©matiques ferment progressivement. Les Ă©meutes de 1967 marquent encore les esprits et font craindre de nouvelles rĂ©voltes sociales. La ville s’apparente Ă  un dĂ©sert industriel. La population quitte DĂ©troit. Mais la vieille ville du Midwest continue d’inspirer des artistes. « Conscients Ă  la fois de la gloire passĂ©e de la ville et de ses possibilitĂ©s futures, ces artistes ont trouvĂ© l’espoir dans une infrastructure en dĂ©crĂ©pitude lĂ  oĂč il n’en existait apparemment aucun Â», dĂ©crit Dan Sicko.

               

  detroit techno

Influences et voyages musicaux

 

Une nouvelle scĂšne musicale se dĂ©veloppe. Fantasy et Cybotron se tournent vers un univers futuriste. Ils participent Ă  l’émergence de l’electro, raccourci d’electronic-funk. Ce style devient une des Ă©volutions de la dance music dans les annĂ©es 1980. Des figures de l’electro, comme Afrika Bambaataa, ouvrent la porte Ă  la scĂšne hip hop des annĂ©es 1980. Ils proposent des soirĂ©es de musique et de danse. Jeff Mills mixe des disques avec un style hip hop excentrique. Il passe des disques d’electro, de new wave et de house music.

La techno se diffuse au Royaume-Uni et reste proche de la house music voire de la soul. Mais, Ă  la fin des annĂ©es 1980, les diffĂ©rences deviennent plus marquĂ©es. La techno se distingue de la house Ă  travers une instrumentation de plus en plus expĂ©rimentale. A partir de 1985 se dĂ©veloppe l’acid house, avec des sons psychĂ©dĂ©liques. Ce style est associĂ© Ă  la drogue et accompagne le mouvement rave Ă  Londres.

La techno se dĂ©veloppe progressivement en Belgique avec un nouveau style musical, le « new beat Â», avec des structures d’acid house sur un rythme plus lent et les effets de manche de la new wave europĂ©enne. A Manchester, la techno se dĂ©veloppe dans le club de la Hacienda, ouvert Ă  toutes les nouvelles musiques. L’acid house influence le rock indĂ©pendant avec des groupes comme Happy Mondays ou les Stones Roses. La techno revient aux Etats-Unis Ă  travers la culture rave.

 

Des artistes de DĂ©troit refusent la rĂ©cupĂ©ration commerciale de la techno par l’industrie culturelle. Underground Resistance (UR) s’oppose Ă  l’intĂ©gration de la techno dans le mainstream. Leur position est comparĂ©e Ă  celle de Public Enemy, les rĂ©volutionnaires du hip hop. « Le son d’UR avait beau ĂȘtre agressif, leur attitude se caractĂ©risait davantage par l’attention portĂ©e Ă  leur propre territoire, au son de la techno de DĂ©troit et par le souci de le protĂ©ger Â», indique Dan Sicko.

Dans les annĂ©es 1990, la techno Ă©pouse diverses trajectoires. Une musique commerciale accompagne la pop et se moule dans les codes de l’industrie du disque. La techno se popularise surtout Ă  travers les raves. Mais des auditeurs perdent le goĂ»t ou l’endurance pour les soirĂ©es hardcore. Les disques Artificial intelligence renouent avec une techno plus mĂ©lodieuse et sophistiquĂ©e.

Durant cette pĂ©riode des annĂ©es 1990, la techno devient trĂšs populaire en Europe. En Angleterre, la scĂšne rave atteint son apogĂ©e. Mais c’est en Allemagne qu’émerge un nouveau mouvement techno. A partir de 1989, aprĂšs l’effondrement de l’URSS et la chute du mur, des soirĂ©es s’organisent dans des bĂątiments abandonnĂ©s Ă  la frontiĂšre de Berlin Ouest et de Berlin Est. Les jeunes se rĂ©unissent autour d’un style basĂ© sur les sons minimalistes de DĂ©troit.

 

Depuis la fin des annĂ©es 1990, la techno semble surtout menacĂ©e par la rĂ©cupĂ©ration marchande. C’est devenu une musique formatĂ©e et aseptisĂ©e. « En tentant d’atteindre de plus larges publics ici, la musique a perdu trop de plumes, la faute Ă  de top nombreux compromis. Et aprĂšs plusieurs tentatives d’intĂ©grer la techno Ă  ses projets, l’industrie du disque des Etats-Unis n’a pas franchement concĂ©dĂ© grand-chose de son cĂŽtĂ© Â», dĂ©plore Dan Sicko. La techno prĂ©fĂšre rompre avec les techniques de marketing traditionnelles qui repose sur la promotion d’individualitĂ©s.

Le drum & bass associe la techno avec la musique jamaĂŻcaine. Mais ce style comprend diffĂ©rend sous-genres avec diverses inflexions musicales. Des croisements avec la pop permettent de faire dĂ©couvrir ce style au grand public. Surtout, la scĂšne drum & bass permet d’intĂ©grer des styles et goĂ»ts diffĂ©rents. La techno peut se rapprocher du jazz avec des sonoritĂ©s be pop. L’expĂ©rimentation et l’improvisation relient Ă©galement les deux styles musicaux.

 Movement Detroit 2018 Claude VonStroke

Culture techno

 

Le livre de Dan Sicko permet de dĂ©couvrir tout un univers. Il peut plaire aux fins connaisseurs de techno Ă  travers les groupes et DJ mythiques. Mais ce livre peu Ă©galement faire dĂ©couvrir la culture techno aux personnes qui en restent Ă©loignĂ©es. C’est l’exploration de toute une culture musicale, de ses origines et de ses influences, qui permet de se plonger dans tout un pan de la culture populaire.

Dan Sicko rappelle les origines sociales et historiques de la techno. C’est dans la ville de DĂ©troit que cette musique Ă©merge. Bastion des luttes ouvriĂšres, DĂ©troit incarne la ville industrielle. Le secteur automobile est restĂ© longtemps le moteur du capitalisme amĂ©ricain et occidental. Mais, au dĂ©but des annĂ©es 1980, DĂ©troit est frappĂ© par la dĂ©sindustrialisation. Le chĂŽmage de masse favorise la soumission des ouvriers et brise leur insubordination.

C’est dans ce contexte que se dĂ©veloppe la musique techno. La jeunesse issue des classes populaires semble dĂ©senchantĂ©e et sans avenir avec la fermeture des usines. Le chĂŽmage et la prĂ©caritĂ© se dĂ©veloppent. La jeunesse de DĂ©troit un peu plus favorisĂ©e est Ă©galement plongĂ©e dans le dĂ©sarroi avec l’absence de perspectives d’emploi. Des soirĂ©es se lancent pour Ă©chapper Ă  la dure rĂ©alitĂ© par la musique et la fĂȘte.

Dan Sicko montre Ă©galement les influences nombreuses de la techno. Ce mouvement Ă©merge dans une ville bercĂ©e par de nombreux styles musicaux. DĂ©troit est autant un bastion de la contre-culture que des luttes sociales. La jeunesse afro-amĂ©ricaine semble particuliĂšrement tournĂ©e vers la musique. La techno s’inscrit dans une longue histoire d’innovations musicales. Elle se dĂ©veloppe dans la ville du blues et de la soul. Inversement, la techno va Ă©galement faire le tour du monde et influencer d’autres styles musicaux. A commencer par le hip hop qui va Ă©galement se nourrir de soirĂ©es sauvages et d’improvisation musicale. La techno peut Ă©videmment accompagner la musique pop, mais aussi des sonoritĂ©s moins commerciales.

Dan Sicko montre Ă©galement les tensions qui existent entre l’industrie culturelle et l’expĂ©rimentation musicale. La techno peut suivre diverses trajectoires. Les artistes les plus connus, Ă  l’image de Madonna, s’emparent rapidement de la techno. Mais cette musique rythme aussi les soirĂ©es underground et les raves. La techno doit Ă©galement permettre une expĂ©rimentation musicale pour dĂ©couvrir de nouveaux sons. NĂ©anmoins, les ordinateurs et les logiciels peuvent aussi modeler une musique formatĂ©e. Une partie de la scĂšne techno refuse de se faire Ă©touffer par l’industrie du disque pour garder le goĂ»t de l’expĂ©rimentation, de la crĂ©ativitĂ©, de la fĂȘte et de la libertĂ©.

 

Source : Dan Sicko, Techno Rebels. Les pionniers de la techno de DĂ©troit, traduit par Cyrille Rivallan, Allia, 2019

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Pour aller plus loin :

VidĂ©o : Jeff Mills – La plus grande lĂ©gende de la techno EVER, diffusĂ© sur Konbini le 18 novembre 2019

Radio : “Techno Rebels”, un livre de rĂ©fĂ©rence qui cĂ©lĂšbre les pionniers de Detroit, Ă©missions Pony Express diffusĂ©e sur RTS le 20 septembre 2019

Radio : Pourquoi ĂȘtre terre Ă  terre alors qu’on peut surfer sur les ondes #11 TECHNO REBELS, Ă©mission diffusĂ©e sur Radio Campus Bruxelles

Revue de presse publiée sur le site des éditions Allia

Jean Rouzaud, Techno rebelles : les pionniers de la techno, publié sur le site de Nova le 4 novembre 2019

Benoßt Carretier, «Techno Rebels» La révolution Detroit, publié sur le site du journal Libération le 6 septembre 2019

SmaĂ«l Bouaici, Jeff Mills : “les soirĂ©es techno de Detroit, c’était comme aller Ă  l’église, c’était une extension de la religion, publiĂ© sur le site du magazine Trax le 9 dĂ©cembre 2019

Dans l’antre d’Underground Resistance, publiĂ© sur le site du magazine Tsugi le 27 mai 2016

Isadora Dartial & Adrien Gingold, Underground Resistance, publié sur le site de Nova le 10 avril 2013


Article publié le 02 Oct 2020 sur Zones-subversives.com