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Le nouveau numéro de la Mouette Enragée sera bientôt disponible dans les kiosques de Boulogne-sur-mer et de ses environs.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient se le procurer en nous contactant, il suffit d’écrire à l’adresse suivante : La Mouette Enragée BP 403, 62206 Boulogne-sur-mer cedex. Ou en nous envoyant un courriel ici

Au sommaire de ce numéro de 32 pages :

  • Edito : Vous avez dit « République Française »
  • Capital Côte d’Opale : seconde partie de la cartographie économique et sociale de la région boulonnaise.
  • Dossier sur l’industrie des centres d’appels et témoignages d’enquête auprès d’une vingtaine d’opératrices et d’opérateurs du secteur.
  • Crise sanitaire et casse sociale : retour sur les dernières attaques en date du capital et de l’Etat contre le travail.
  • Lutte dans les établissements privés de la santé : témoignages d’enquête de sages-femmes travaillant et luttant en clinique privée.
  • Enquêtes sur les métamorphoses de la classe ouvrière : retour au travers de quelques axes significatifs sur le travail d’enquête du sociologue Michel Pialoux.

Sans oublier les rubriques : « A lire… », « Emissions de radio » et le rappel de l’enquête ouvrière du blog La Classe.


ÉDITORIAL


Vous avez dit : « République Française »

« Nous ne sommes pas dans le même camp… » Didier Lallement, Préfet de Paris, le 16 novembre 2019, à l’adresse d’une manifestante gilet jaune.

« La bourgeoisie et le prolétariat de France poursuivent des buts non seulement différents, mais absolument opposés, par quel miracle une union réelle et sincère pourrait-elle s’établir entre eux ? Il est clair que cette conciliation tant prônée, tant prêchée, ne sera jamais rien qu’un mensonge. » Mickaël Bakounine. Lyon, le 29 septembre 1870.

Daniel Guérin affirmait qu’en France, dès l’instant où elle s’empare du pouvoir la bourgeoisie s’approprie sans partage la notion de « souveraineté populaire », en conséquence de quoi, jamais elle ne sut admettre que le peuple prétende l’exercer à sa place [1]. Et lorsque sous la pression des événements, elle se vit contester son hégémonie, en aucune circonstance son bras ne faiblit ; à tel point qu’il est loisible d’affirmer que la régulation des rapports sociaux par le régime d’exception n’est en rien dérogatoire au parlementarisme républicain, elle lui est consubstantielle. Cette plasticité, ces ondulations, là où certains n’entrevoient que rupture ou anomie, autorisent depuis deux siècles la société bourgeoise à se reproduire et les républiques successives à se laver de leurs crimes.

L’avalanche de mesures sécuritaires qui aujourd’hui restreignent les libertés publiques et individuelles s’inscrit scrupuleusement dans ce legs des siècles précédents. L’état d’urgence sanitaire et le Comité de défense pour ne s’en tenir qu’à ces deux expressions du recours à la force par le pouvoir macronien eurent leur pendant, et ce dès la première révolution. Nous nous proposons donc d’établir à partir de quelques événements choisis une critique de la mystification républicaine.

La première république

Durant le cours de la première révolution, la bourgeoisie prescrit à l’égard du prolétariat une règle de conduite qu’elle observera rigoureusement jusqu’à nos jours [2]. Afin d’asseoir son autorité et garantir ses intérêts, elle courtise d’abord les « bras nus », ces prolétaires organisés au sein des sociétés populaires et des sections des quartiers ouvriers qui promeuvent leurs intérêts de classe face à l’assemblée du nouveau pouvoir en place. Pour autant, la bourgeoisie n’entend ni céder, ni même partager la position qu’elle vient d’acquérir ; surgit inévitablement une forme de « double pouvoir », si caractéristique des phases révolutionnaires aigües et qui en aucun cas ne perdure. Camille Desmoulin ironisera : « Le domestique opinera-t-il avec le maître ? » [3] Dès les prémisses de ce face à face entre deux classes dont l’une d’elle est encore en devenir, l’autre se devait d’évincer sa concurrente.

1831-1834

Ces années sont celles des premières coalitions et mutuelles ouvrières, mais aussi des révoltes lyonnaises et parisiennes. Gouvernement et patrons les condamnent et les répriment. Aussi ignorants à l’époque qu’aujourd’hui, ils croient percevoir en sous main l’influence de l’église Saint-Simonienne. Une autre fraction, républicaine celle là, composée essentiellement d’intellectuels et d’étudiants cherche à se concilier les ouvriers en intégrant à son programme politique quelques promesses de réformes sociales. Ces tentatives d’instrumentalisation du mouvement ouvrier se répéteront jusqu’à trouver leur dénouement tragique à l’issue des convulsions à venir …

Juin 1848

En 1848, les ouvriers parisiens chassent le roi Louis-Philippe de son trône qui s’enfuit en Angleterre. Rapidement, une bourgeoisie industrielle, commerçante et financière ravit la victoire aux prolétaires puis les massacre et les déporte dans les colonies. Bientôt, elle portera le futur Napoléon III à la présidence de la république. Avant La Commune, la révolution de 1848 écrit le scénario d’une pièce qui, hélas, se rejouera à de multiples reprises par delà les seules frontières de la France et dont, à l’heure actuelle, nous n’avons toujours pas tiré tous les enseignements. Mais, arrêtons-nous un instant pour apprécier le rôle qu’endossa durant ces journées révolutionnaires une figure olympienne du panthéon républicain. Comme nombre de petits bourgeois de son époque, Victor Hugo sera « tour-à-tour bonapartiste, légitimiste, orléaniste » et … républicain ! Et à l’instar de ses pareils, il appela et participa à la répression de l’insurrection ouvrière déclenchée par la fermeture des Ateliers Nationaux, en juin de cette même année. L’auteur des Misérables poussera l’audace jusqu’à se vanter dans une lettre adressée à sa femme d’avoir lui même ordonné la mitraille « des ouvriers égarés » [4].

La Commune

Avec la chute du second empire, la république est proclamée d’abord à Lyon puis Marseille et ensuite Paris. Un gouvernement de « défense nationale », véritable marais dans lequel patouillent bonapartistes ralliés, républicains de toutes obédiences et monarchistes aux aguets accouche d’un régime d’exception qui perdurera jusqu’en 1876. Durant ces années, « l’Etat de siège » et « l’Unité Nationale » délimiteront le cadre et borneront l’horizon auquel chaque ouvrier aura l’obligation de se conformer. Le massacre des Communards et leur déportation puis l’interdiction des associations ouvrières et la répression de leurs activités nous éclairent, tout comme en 1848, sur la qualité de ces républicains et la nature du régime politique auquel ils aspirent. Une fois encore, cette expérience exceptionnelle dévoilera le véritable visage de quelques idoles de l’époque, celle notamment du républicain Emile Zola pour qui « le bain de sang était nécessaire, l’abominable holocauste, le sacrifice vivant, au milieu du feu purificateur » mais aussi de la très socialiste et féministe Georges Sand qui durant la semaine sanglante fut soulagée d’apprendre que « Dieu soit loué,[son] mobilier est intact », quand aux « exécutions [elles]vont bon train. C’est justice et nécessité… » [5]

La III° république

Actuellement encore, le souvenir de La Commune demeure vivace à l’esprit de certains prolétaires. Pour la bourgeoisie il s’agira d’effacer des mémoires ce que Kristin Ross nomme « l’imaginaire profondément non national » de La Commune. Ses protagonistes constituèrent selon elle « une communauté locale qui se met dans un horizon international » [6]. En voilà une prétention politique irrecevable pour des républicains qui fondent leur hégémonie à partir d’un récit exclusivement fictionnel et patriotique, multipliant les expéditions coloniales et les menées impérialistes.

Après l’écrasement militaire de La Commune, une fraction du mouvement ouvrier représentée avant tout par des intellectuels œuvre à légitimer au sein du prolétariat les règles d’un jeu édictées par et au seul profit de la bourgeoisie. La Première Internationale est en crise et certains invitent les ouvriers à rejoindre les urnes. Redoutant un séparatisme prolétarien qui jamais ne disparaîtra totalement, la bourgeoisie républicaine tente de s’en prémunir à défaut de pouvoir l’éradiquer. Pour se faire, elle concède quelques réformes, déploie l’enrégimentement scolaire et surtout réprime avec un acharnement zélé les révoltes sociales. Ce sera le massacre de Fourmies, en 1895, puis la série des fusillades sous les ordres du si « de gauche » Georges Clémenceau : la révolte des vignerons de 1907, la grève de Draveil et de Villeneuve-Saint-Georges en 1908, la répression des grèves de 1919. Entre temps, la boucherie impérialiste de 1914 signe l’effondrement physique et moral du mouvement ouvrier international dont nous payons toujours le prix aujourd’hui.

Une bourgeoisie criminelle, arrogante et livrée à elle même ouvre grandes les portes à des formes de barbarie jusqu’alors inédites dans l’histoire de l’humanité.

Vichy

Le dernier gouvernement de la troisième république est un gouvernement que l’on qualifierait aujourd’hui « d’Union Nationale » et auquel se joignent des socialistes. Il organise la passation des pleins pouvoir à Pétain à qui Blum garde sa confiance et gratifie de « plus illustre de nos chefs militaire ». A sa suite, nombre de responsables de la SFIO rallieront le discours du chef de « l’Etat français ». Si des historiens insistent aujourd’hui encore sur la césure qui dissocierait la III° république du régime qui voit le jour, ils admettent que de tous les bords parlementaires le consensus fut unanime afin de remettre les clés du pouvoirs entre les mains du « Maréchal ». Mais pour qu’un basculement de cette nature se réalise dans un laps de temps aussi bref et sans rencontrer d’opposition, l’argument des circonstances, à lui seul, paraît proprement insuffisant. Pétain se contente en réalité de ramasser un fruit mûri au cœur même des institutions républicaines. Ses homélies sur le « redressement national », d’autres que lui, tous parlementaires, les ont prononcées sur les bancs de la III°. Dès 1938, les gouvernements qui se succèdent n’ont pas attendu Vichy pour dénoncer chacun à tour de rôle : « les revendications ouvrières, les grèves, le relâchement, l’esprit de jouissance » et en appeler au « redressement intellectuel et moral » …

Les grèves de 1947-1948 et les massacres d’octobre 1961

Nous conclurons cette évocation éditoriale en remémorant deux épisodes marquants de l’après-guerre qui à eux seuls confirment que le rhabillage des institutions bourgeoises par le passage à la IV° puis à la V° république ne modifie en rien leur nature profondément de classe et anti-prolétarienne. Le premier, celui des grèves de 1947 et plus encore celles des mineurs de 1948. Elles renferment tous les dispositifs dont la bourgeoisie au pouvoir use et abuse encore en 2021 : complotisme aux plus hauts sommets de l’Etat [7], répression policière, militaire, judiciaire et professionnelle féroces, orchestration et financement de la division syndicale … Des procédés qu’ont découvert stupéfaits nombre de travailleurs engagés dans les dernières luttes, notamment celles contre la « loi travail » ou la casse des régimes de retraites, sans oublier le mouvement des gilets jaunes. Quand au massacre des algériens mené en octobre 1961 par les policiers parisiens avec à leur tête le préfet Maurice Papon, il résonne aujourd’hui comme un de ces retours ponctuels du défoulement meurtrier que la république a toujours laissé faire et absout. Quatre mois plus tard, ce sera le métro Charonne …

Et demain ?

Une Mouette Enragée n° 37



Source: Oclibertaire.lautre.net