Janvier 18, 2021
Par Paris Luttes
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Fondation et idéologie de l’Action française

L’Action française est un mouvement nationaliste et royaliste fondé en 1898, en pleine Affaire Dreyfus (1894-1906), qui revendique le retour du roi et l’instauration d’une monarchie héréditaire, fédéraliste et décentralisée. Pour y parvenir, elle a historiquement prôné le coup d’État. Orléaniste, l’Action française soutient les prétentions au trône de la descendance de Louis-Philippe II. On distingue les orléanistes des légitimistes, également royalistes, mais soutiens de la descendance de la Maison de Bourbon. Il existe un troisième courant monarchiste qu’on appelle « bonapartiste », qui souhaite une restauration impériale et le retour de la dynastie Bonaparte au pouvoir.

Sommairement, l’Action française défend le corporatisme et oppose à la lutte des classes une solidarité nationale avec le roi comme clef de voûte. Contrairement au fascisme italien, l’Action française n’aspire pas à la création d’un mouvement de masse. Ce rejet n’est pas sans lien avec la conception royaliste de la politique, considérée comme une science qui, dans l’état actuel de la société, dépasserait largement les capacités et les moyens intellectuels des masses. À cet égard, le projet royaliste prévoit d’ailleurs de réduire le suffrage universel à l’élection d’une représentation, et non d’un gouvernement, assuré par le Roi.

Le principal théoricien de l’Action française est Charles Maurras (1868-1952), fondateur de la doctrine du nationalisme intégral et antisémite notoire, dont les thèses ont largement inspiré le Statut des Juifs instauré par Vichy en octobre 1940.

Dans son Enquête sur la monarchie publiée en 1900, Maurras développe la doctrine du nationalisme intégral et oppose un « pays légal », incarné par la République et ses institutions jugées illégitimes et décadentes, à un « pays réel » (ou « pays vrai ») enraciné dans les provinces. Maurras décrit le « pays réel » comme le « pays qui travaille et qui ne politique pas », à qui la monarchie décentralisée doit permettre de s’imposer face au « pays légal ».

Le nationalisme intégral traduit la volonté de restaurer un pouvoir fort, chargé de régénérer la nation en rétablissements les fondements de son État, de son armée, de sa magistrature et de l’Église. La réalisation de ce projet nationaliste réside nécessairement par le retour de la monarchie, et à l’exclusion de ce que Maurras appelle les « Quatre États confédérés » juif, protestant, franc-maçon et métèque. L’expression vient d’Henri Vaugeois, militant nationaliste et co-fondateur de la Revue d’Action française (1899), qui deviendra l’organe du mouvement en 1908. Maurras considère ces « Quatre États » comme des États dans l’État, défendant des intérêts contraires à ceux de la nation.

En conséquence, il théorise l’antisémitisme d’État, qu’il définit comme un antisémitisme politique plutôt que biologique ou religieux, et qu’il oppose à l’antisémitisme allemand. Dans les années 1930, il écrit : « ‘A bas les Juifs’, parce qu’ils sont montés trop haut chez nous. Notre antisémitisme d’État consiste à leur reprendre, à leur interdire ce qu’ils ont pris de trop et en premier lieu, la nationalité française, alors qu’ils en ont une et indélébile, et qu’ils gardent toujours en fait. » (Maurras, L’Action française, 25 mars 1937, repris dans « Racisme », Dictionnaire politique et critique. Complément établi par les soins de Jean Pélissier, Paris, 1960-1969).

L’Action française et le fascisme

L’Action française et le fascisme français

Georges Valois, figure centrale du Cercle Proudhon, a fondé en 1920 la « Confédération de l’Intelligence et de la Production française » (CIPF), un organe économique qui avait pour vocation d’organiser la production sur une base corporative. En 1924, la CPIF est renommée « Union des Corporations françaises ». Ce projet corporatiste est un échec. L’année suivante, les divergences entre Maurras et Valois poussent ce dernier à s’écarter de l’Action française. En 1925, Valois fonde Le Faisceau (1925-1928), premier parti fasciste de France.

En 1935, ce sont encore des anciens du mouvement qui fondent l’Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale, un groupe terroriste fasciste surnommé La Cagoule (1935-1939). Bien que dénoncée par l’Action française, la Cagoule n’en partageait pas moins son nationalisme, son anti-républicanisme, son anticommunisme et son antisémitisme.

Du point de vue de la politique extérieure, Maurras s’est fait le défenseur d’une union latine réunissant la France, l’Italie, l’Espagne de Franco et le Portugal de Salazar pour lutter contre les velléités allemandes. Ce projet pousse certains militants de l’Action française à s’associer à des Croix-de-Feu en 1937 pour fonder la Bandera Jeanne d’Arc, un bataillon de 300 à 500 volontaires (dont des Suisses et des Belges) partis combattre aux côtés des troupes de Franco pendant la guerre civile espagnole.



L’Action française et le fascisme italien

Léon Daudet exprimait son admiration devant la prise de pouvoir de Mussolini en Italie en affirmant que « l’Action française, elle aussi, s’emparerait du pouvoir par la force, et que l’épuration faite par les fascistes ne serait rien à côté de ce dont la France serait témoin alors. »

Du point de vue idéologique, la dictature fasciste est d’abord bien accueillie par le mouvement, car elle conserve la monarchie, renforce les relations entre l’État et l’Église et s’attaque avec virulence au mouvement ouvrier et aux organisations révolutionnaires. Mais en 1932, quand Mussolini déclare que rien d’humain ou de spirituel n’a de valeur en dehors de l’État, Maurras dénonce ce qu’il voit comme une idolâtrie de l’État (« statolâtrie »). Pour Maurras, la fortification de l’État ne doit pas entraver la liberté des groupes sociaux intermédiaires, ni marginaliser la monarchie. Le centralisme de Mussolini constitue à cet égard le principal point de désaccord entre nationalisme intégral et fascisme.



L’Action française et le national-socialisme allemand

Pendant les années 1920, l’Action française s’est positionnée contre le national-socialisme, qu’elle considérait comme une menace géopolitique pour la France, et dont elle a dénoncé l’antichristianisme, l’antifédéralisme, mais aussi, dès 1924, le racisme et l’antisémitisme biologique. En 1937, l’Action française soutient l’encyclique du pape Pie XI contre l’antisémitisme nazi. Dans les années 1930, l’Action française se rapproche d’officiers d’état-major pour obtenir des renseignements sur le budget militaire allemand, et milite en faveur de l’armement préventif français. En 1934, Maurras convainc l’éditeur Fernand Sorlot d’éditer une traduction complète non autorisée de Mein Kampf, dont la traduction autorisée était alors expurgée de certains passages pour ne pas effrayer le lectorat français. Maurras considère cette publication comme un geste préventif visant à informer les Français des dangers du projet nazi. En 1936, elle réclame une intervention militaire française contre l’occupation allemande de la Rhénanie. En 1938, constatant la supériorité militaire allemande, elle accueille favorablement les Accords de Munich. En 1939, Maurras écrit au général Franco pour lui demander de faire pression sur l’Italie afin de la détourner de son alliance avec l’Allemagne. Mais Franco, dont le pouvoir est indiscuté au lendemain de la guerre civile espagnole, se contentera de refuser à Hitler la possibilité de traverser l’Espagne pour envahir l’Afrique du Nord.

Toutefois, la dénonciation du national-socialisme par l’Action française semble s’être arrêtée à la frontière : la politique intérieure allemande n’intéressait pas le mouvement, pourvu que les nazis répriment les communistes. Quand Léon Blum proposa un boycott économique contre l’Allemagne, en 1933, Léon Daudet le traita d’ « Hébreu sanguinaire ». Pour l’Action française, les premières victimes du nazisme réfugiées en France à partir de juin 1933 incarnaient le péril d’une « invasion judéo-maçonnique ». Les camps de concentration étaient une affaire interne, qui concernait l’Allemagne et elle seule, et il n’était pas question pour l’Action française de voir la France sauver des Juifs et des communistes.

La contradiction de Maurras, anti-germaniste mais incapable d’accepter la moindre alliance avec les ennemis de l’Allemagne, a poussé une partie des membres de l’Action française à dévier du pétainisme maurrassien, et à s’engager soit dans la résistance, soit dans la collaboration. Ce choix de « la seule France » (ce sera d’ailleurs le titre d’un ouvrage publié par Maurras en 1941) fut lourd de conséquences pour l’Action française, assise le cul entre deux chaises au regard de sa théorie et son action.

L’Action française dans le paysage réactionnaire contemporain

Affinités souverainistes

L’Action française aspire à la création d’un « État souverain exerçant pleinement ses fonctions régaliennes ». Leur projet est celui d’une monarchie à la fois héréditaire et représentative : héréditaire pour permettre le « juste exercice d’une puissance durable » ; représentative pour ne pas incarner un retour à l’ordre ancien et mieux répondre aux questions actuelles. Logiquement, la dénonciation royaliste de la République s’accompagne d’une dénonciation de l’Union Européenne. Cette dénonciation est pensée à travers le prisme de la souveraineté nationale, que l’Action Française considère comme prise en otage par les institutions de l’Union Européenne. Il n’est pas exclu que ce sentiment soit renforcé par des restes d’anti-germanisme, sans doute ravivé par le poids de l’Allemagne dans l’UE. À ce titre, l’Action française peut se trouver des positions communes avec la droite et l’extrême-droite parlementaires. En témoigne la sympathie de Pierre Pujo pour Jean-Marie Le Pen, ou plus récemment, la participation de Marion Maréchal Le Pen à certaines conférences organisées par l’Action française ou certains de ses groupes amis. Marion Maréchal qui, lors d’une conférence sur le conservatisme national organisée à Rome le 4 février de cette année en présence du gratin de la droite radicale européenne, défendait un projet d’ « alliance latine », véritable topos maurrassien. Moins récemment, des militants royalistes avaient été photographiés en train de féliciter Stéphane Ravier, élu frontiste, pour son élection dans le 7e secteur de Marseille (il est également sénateur et conseiller municipal de Marseille depuis 2014).

L’Action française n’a jamais cessé de considérer la puissance américaine comme un danger pour la souveraineté nationale française. Ainsi, le samedi 30 novembre 2019, douze militants de la section toulousaine occupent une usine de l’entreprise Latécoère, sur laquelle ils hissent leur drapeau, pour protester contre le rachat américain de l’entreprise. La vente de ce géant dans le domaine de l’équipement aéronautique, qui travaillait sur plusieurs modèles d’avions militaires français, est dénoncée comme « l’abandon d’un fleuron de notre industrie à un pays étranger ».



Affinités néofascistes

Les formations fascisantes et néofascistes ne peuvent être considérées isolément : si l’on peut distinguer leurs spécificités idéologiques, on remarque cependant la facilité avec laquelle leurs militants peuvent passer d’une organisation à une autre. En 2018, des militants royalistes marseillais ont rejoint d’anciens membres du GUD pour fonder la Bastide, une section du Bastion social, en en profitant pour tisser des liens avec Casapound, le mouvement néofasciste italien qui a inspiré l’initiative. La Bastide réunissait également des militants du Parti nationaliste français, de Dissidence française et de Génération identitaire.

Quatre ans plus tôt, ces mêmes royalistes célébraient l’élection du frontiste Stéphane Ravier. En 2017, la police saisit plusieurs armes à feu chez Logan Alexandre Nisin, un néo-nazi passé par l’Action française, où il s’est fait remarquer pour ses appels au meurtre et à la haine raciale. Rien d’étonnant quand on sait que Jérémy Bizu (Palmieri pour les intimes), alors responsable de l’Action française à Marseille, affichait des portraits de Pétain et de Mussolini dans son appartement.

À Paris, l’Action française s’associe régulièrement aux identitaires et aux « Zouaves », groupe ultra-violent se réclamant du GUD. On a pu voir ce beau monde défiler bras dessus bras dessous pendant la marche « Paris fierté », ou encore aux manifestations des gilets jaunes, d’où les militants antifascistes ont fini par les exclure.

Le mot de la fin

À travers son attachement particulier aux spécificités culturelles françaises, à la défense d’un modèle d’organisation spécifique à l’État français et à des traditions de la droite française, antirépublicaines et réactionnaires, nous estimons que l’Action française a rempli le rôle qui incombe aux principales organisations « fascistes » d’Occident lors de la période allant du Traité de Versailles à l’Occupation.

Pour nous, le terme fascisme ne renvoie pas tant à une idéologie qui aurait pour berceau l’Italie qu’à un stade du développement du capital où, pour défendre leurs intérêts de classe, les franges les plus réactionnaires de la bourgeoisie monopoliste d’une métropole impérialiste s’organisent pour défaire le statu quo de la démocratie bourgeoise et la remplacer par leur dictature terroriste sur l’ensemble de la population.

Dans la période d’apparition du fascisme en Occident, les monopolistes ont utilisé des organisations partisanes d’extrême-droite, dont ils financèrent les activités, pour atteindre cet état de fait (on notera quelques exceptions, comme le Portugal, mais cela ne remet pas en cause le modèle général d’avènement du fascisme à cette période). Ainsi fleurirent en Europe des organisations très diverses ayant pour point commun populisme, nationalisme et rejet de la démocratie. En France, ce fut l’Action française qui fut de loin la plus importante. Son journal fut la principale caisse de résonance de la droite antiparlementaire de l’entre-deux-guerres ; pas un intellectuel ou homme politique conservateur ou réactionnaire français n’échappa à l’influence de la pensée de Charles Maurras. Cette influence s’est également manifestée dans la rue, où les Camelots du Roi eurent pendant un temps la prétention de servir de troupe de choc pour le coup de force.

Ce « coup de force » n’eut jamais lieu, et l’Action française ne parvint pas à accomplir sa tâche historique. Plusieurs raisons permettent d’expliquer cet échec. D’abord du fait de la désunion qui régnait au sein de la droite extraparlementaire dès les années 1920. Ensuite, les jeunes militants nationalistes, issus de la génération postérieure à celle des militants d’Action française, reprochaient au mouvement de s’enfermer dans un intellectualisme synonyme d’abandon vis-à-vis des perspectives d’action. Il y eut aussi la condamnation de Maurras et de l’Action française par le Pape, qui aliéna au mouvement la plupart des milieux catholiques, soit son cœur de cible, et la majorité du public de la droite française. Enfin, c’est la puissance du mouvement ouvrier et antifasciste qui plantera le dernier clou au cercueil des ambitions de pouvoir d’Action française, et du reste de l’extrême droite. C’est aussi cette puissance du mouvement antifasciste qui poussera la bourgeoisie monopoliste française à ne pas se défendre et accueillir à bras ouvert l’envahisseur.

Le « fascisme », compris comme l’importation du modèle politique italien, a existé en France sous la forme de groupes à l’influence assez restreinte, à l’image du faisceau de Georges Valois ou du Parti Franciste de Marcel Bucard. Principalement motivé par un rejet et un sentiment de déception vis-à-vis du manque d’initiative et de la tendance à l’intellectualisme de l’Action française, ces courants directement inspirés de l’expérience italienne n’auront de véritable écho dans la société française que grâce à l’Occupation, qui rendit nécessaire l’adoption des formes d’organisation et des spécificités idéologiques de l’occupant. Malgré cela, la « révolution nationale » resta profondément influencée par le « nationalisme intégral » développé par l’Action française.

Après la « Libération », l’Action française, comme toutes les autres organisations d’extrême-droite, entre dans une période de crise et de discrédit dont elle ne sortira que grâce à un changement profond d’orientation. À partir de ce moment, le rôle de l’Action française n’est plus celui d’une organisation de conquête du pouvoir, mais celui d’une école de formation des intellectuels et cadres de l’extrême-droite du Capital en France.

Aujourd’hui, on peut vraisemblablement écarter l’éventualité d’un « coup de force » dirigé par le CRAF et mettant sur le trône de France la maison d’Orléans. Néanmoins, l’Action française reste une organisation à surveiller, du fait de son activisme et de son aspect formateur pour ceux qui, plus que probablement, seront à la manœuvre du mouvement de fascisation de notre temps.



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Source: Paris-luttes.info