Septembre 9, 2021
Par Les mots sont importants
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« Tout détruire et repeupler autrement » : en quelques mots, c’est toute idée de l’intervention sociale dans les quartiers populaires qui se trouve, dans une version ultra brutale, résumée par Manuel Valls, interrogé sur les quartiers nord de Marseille. Détruire depuis une quinzaine d’années, mais surtout depuis des décennies déjà, repeupler, au nom d’une mixité tenue pour le remède aux problèmes sociaux. Dans la bouche de l’ex premier ministre de François Hollande aujourd’hui rallié à Valérie Pécresse, et cherchant désespérément à se recaser où il peut après des plantades électorales qu’on ne compte plus, cela dit surtout une chose : quand il y a trop de Noirs, trop d’arabes, trop de musulmans (ou alors, comme le disait déjà il y a quelques années le même Valls, « pas assez de white, pas assez de blancos »), ça ne va pas. Un simulacre de projet social au service d’une idéologie raciste, que l’on dénonçait déjà il y a plus de 10 ans – y compris quand elle se formulait sous une forme moins grossière et brutale.


La notion de mixité sociale connaît depuis trois décennies un engouement croissant et quasi-consensuel. La notion n’est pas nouvelle, mais le début des années 1990 marque un tournant, quand sont mis en place des dispositifs visant à assurer une meilleure répartition des populations au sein du logement social. Or plusieurs études l’ont montré : ce mot d’ordre vient légitimer des pratiques discriminatoires largement répandues [1]. D’abord, l’idée qu’il faudrait répartir plus « équitablement » les populations défavorisées dans l’espace et éviter ainsi la formation de « ghettos », renforce l’usage du critère du revenu dans la sélection des candidatures.

Mais plus encore que le revenu, la « mixité sociale » vient cautionner la recherche d’une répartition en fonction de critères éthniques. En effet, avec ce concept, le regroupement spatial de populations étrangères ou supposée telles est posé comme un problème ou une source de problèmes à éviter. Rien de surprenant, donc, que des refus soient adressés à des candidats étrangers au nom de la mixité sociale, au motif que « trop » d’étrangers habitent déjà dans l’immeuble ou le quartier en question. Le même concept vient parfois masquer des politiques de quotas, menées le plus souvent dans le secret et de manière informelle (les quotas de populations désirables et indésirables pouvant varier selon les fractions du parc social), mais qui peuvent se traduire par des recommandations en termes de pourcentages acceptables de populations étrangères ou supposées telles dans certains immeubles.

Le souci du bon dosage des populations ne participe pas nécessairement d’une volonté consciente de relégation ou de contrôle social, et l’alourdissement des budgets sociaux qu’entraîne la concentration de populations démunies dans une commune est une préoccupation légitime. On ne peut toutefois qu’insister sur les dangers de l’inscription de cette notion dans la loi et sur sa réappropriation par les différents acteurs du logement social. Le consensus que recueille ce mot d’ordre entérine au nom d’un certain réalisme l’idée que la répartition des populations dans l’espace est un objectif légitime, prioritaire même par rapport au principe constitutionnel d’égalité de traitement.

Une gestion harmonieuse de la misère

Si la mixité est une mauvaise réponse, ce n’est donc pas simplement parce qu’elle a été dévoyée ou détournée de son sens originel. C’est avant tout parce que, couplée avec la notion de « ghetto », elle fait passer l’impératif de la répartition avant d’autres : l’égalité mais aussi la lutte contre la pauvreté. Si l’on prend soin d’éviter les amalgames ou les rapprochements hâtifs avec « les ghettos à l’américaine », parler de « ghettos » n’est pas forcément problématique car il y a bien des quartiers dans lesquels se concentrent des ouvriers et des chômeurs, notamment des étrangers ou des Français issus de l’immigration.

L’usage de la notion est même justifié s’il sert à évoquer tous les problèmes que cela implique pour eux : le chômage, la précarité, mais aussi les problèmes de papiers, la discrimination et la pression policière. Le mot ghetto est alors un moyen de résumer, pour la dénoncer, la situation sociale, économique, politique et juridique qui est faite à une partie des habitants du pays. Mais loin de jouer ce rôle, le concept de ghetto brouille et occulte plus de choses qu’il n’en éclaire, et cela dans la plupart des discours, les plus bienveillants comme les plus malveillants. Le ghetto apparaît en effet le plus souvent comme un faux problème qui occulte la véritable urgence : la lutte contre la pauvreté. Au lieu de mener une politique économique et sociale permettant de la supprimer ou au moins de la réduire, les gouvernements, y compris de gauche, se contentent désormais d’accompagner et de gérer la misère en se s’efforçant simplement de la répartir de manière plus « harmonieuse », « équitable » et « équilibrée ». Cette nouvelle orientation de la gauche se trouve tout entière résumée dans une affiche des Verts placardée sur les murs de Paris lors des élections municipales de 2001 : « Mixité. La diversité sociale est une richesse ». On est certes loin de la guerre aux pauvres des discours sécuritaires, mais dans l’échelle du progressisme social, n’y a-t-il pas mieux à dire que : « il y a des riches et des pauvres et c’est formidable » ?

Dans le domaine plus spécifique du logement, l’insuffisance de logements sociaux par rapport aux besoins passe alors au second plan. L’alternative « ghettos ou mixité sociale » passe sous silence l’ampleur de ce problème quantitatif pour accorder une importance démesurée à une autre question, qualitative : où doit-on construire des logements sociaux, comment doit-on les répartir ?

Le souci du peuplement a certes entraîné l’adoption de lois prévoyant une politique de construction plus offensive, mais ciblée avant tout sur les villes n’ayant que peu de logements sociaux. C’est en effet au nom de « l’équilibre » que la loi Solidarité et Renouvellement Urbain de 2000 a imposé à toute commune de prévoir au moins 20% de logement social sur son territoire. Mais le volet quantitatif de ces politiques n’a eu que peu d’impact. Les mesures coercitives sont insuffisantes, et certaines municipalités riches préfèrent payer les amendes prévues plutôt que respecter la loi. Moyennant quoi la notion de mixité sociale a finalement permis de justifier l’ouverture du parc de logements sociaux déjà existant aux « classes moyennes » au détriment des ménages les plus précaires tandis que, de leur côté, les communes les plus riches restaient inaccessibles aux classes populaires. Et ce qui a finalement disparu du débat public, c’est l’idée simple de construire en quantité suffisante des logements sociaux dans toutes les communes, riches ou pauvres – quitte à ce que, si des logiques sociales aboutissent à des concentrations des populations les plus précaires, on développe davantage de services sociaux à l’endroit où elles se sont regroupées. Déplacer l’argent plutôt que les populations : n’est-ce pas la solution la plus juste et la plus respectueuse des habitants ?

Qui décide ?

La mixité sociale telle qu’elle est conçue par les dirigeants a en effet ceci de commun avec les logiques de « ségrégation » ou de « ghettoïsation » auxquelles elle prétend s’opposer qu’elle fait fi de la volonté des principaux concernés. À aucun moment les promoteurs de la mixité ne songent à consulter les habitants dont ils prétendent faire le bonheur : tous tiennent pour évident que les pauvres préfèrent vivre dispersés et mélangés avec des riches plutôt que regroupés dans des villes ou des quartiers populaires.

Or, cela ne va pas de soi : si certains habitants manifestent effectivement leur désir de quitter leur cité et d’aller voir ailleurs, de nombreux autres n’ont aucune envie de s’installer à Neuilly ou au Raincy. Être pauvre au milieu des riches n’est pas nécessairement plus agréable, épanouissant et émancipateur que vivre pauvre au milieu d’autres pauvres. En tout cas pas pour tout le monde. De nombreux adolescents ont par exemple un double discours sur leur quartier : tantôt un discours à tonalité protestataire soulignant tout ce que le quartier peut avoir de délabré, de « pourri » ou de « merdique », tantôt un discours beaucoup plus positif manifestant un réel attachement à leur territoire, à la sociabilité et à la culture spécifique qui s’y développe [2].

Quant aux adultes, nombreux sont ceux qui ne refuseraient pas de déménager si cela leur permettait de se loger dans de meilleures conditions, mais leur motivation première n’est pas forcément l’envie de fuir leurs voisins pauvres et immigrés, ni même le ras-le-bol des violences ou des désordres que provoquent certains jeunes – et encore moins le désir éperdu d’aller se mêler aux classes moyennes et supérieures. Quoi qu’il en soit, c’est aux habitants eux-mêmes de dire où ils veulent vivre.

Dès lors qu’on admet ce principe, le problème se pose très différemment : en elle-même, la mixité n’est ni bonne ni mauvaise, de même que les ghettos de pauvres ou d’immigrés ne sont en eux-mêmes ni bons ni mauvais. On peut en effet débattre longtemps des mérites respectifs de la mixité et des ghettos, on peut vanter les bienfaits du métissage et de l’ouverture à d’autres milieux sociaux ou au contraire souligner les risques de dispersion et de division que la mixité entretient au sein des classes populaires  [3], on peut mettre en avant la solidarité de proximité que permet le ghetto et même le foyer de résistance qu’il peut constituer ou au contraire insister sur les problèmes que peut créer l’entassement dans des habitats surpeuplés – mais quel que soit l’intérêt de ce débat, il laisse de côté une question essentielle : qui prend part au débat ? Qui décide ?

Du bastion au ghetto

Parmi les effets de cette nouvelle évidence de la mixité sociale, il faut enfin souligner l’immense régression qu’elle opère dans la représentation des classes populaires. Car ce qu’on stigmatise aujourd’hui sous le nom de ghetto, de la droite parlementaire jusqu’à la gauche et parfois l’extrême gauche, c’est ce que le Parti communiste avait su valoriser sous le nom de bastion pendant l’entre-deux-guerres, mais surtout après la deuxième guerre mondiale lorsqu’il a pris la tête de nombreuses mairies. Les regroupements de pauvres ont alors été valorisés, sous ce nom de bastion, en tant que foyers potentiels de résistance et de lutte politique mais aussi en tant que lieux d’accès à la dignité et à la modernité.

Ces banlieues rouges ne doivent certes pas être idéalisées : les formes d’encadrement assurés notamment par le Parti communiste étaient loin d’être démocratiques, et l’accès des classes populaires à la « ville moderne » n’a pas empêché la relégation dans des bidonvilles des immigrés et des populations les plus précarisées. Mais sans idéaliser ce passé, il faut prendre la mesure du changement qui s’opère dans les représentations lorsqu’on passe d’une dialectique de la stigmatisation et de la valorisation à une stigmatisation unilatérale et hégémonique : en érigeant ces quartiers et leurs habitants en problèmes, les discours actuels ont fortement modifié le regard porté sur les classes populaires. Ces dernières cessent d’être une avant-garde politique possible et redeviennent aux yeux de tous ce qu’elles ont toujours été aux yeux de la bourgeoisie : un objet de commisération, de crainte ou de haine – et dans tous les cas un fardeau qu’il faut se « partager équitablement » [4].

Tout se passe en somme comme si le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! » s’était transformé, lorsqu’une large fraction de la classe ouvrière s’est avérée noire ou maghrébine, en un nouveau mot d’ordre : « Prolétaires d’une même commune, dispersez-vous ! ». Que les principaux partis de gauche – et beaucoup d’élus du Parti communiste, censé incarner la fierté ouvrière – se soient ralliés à cette vision est lourd de sens et de conséquences.




Source: Lmsi.net