Juin 26, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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” L’échec de la gauche radicale, notamment en GrĂšce, est attribuĂ© Ă  son attachement Ă  l’Europe. Pour de nombreux observateurs, il semble indispensable de rompre avec l’Union europĂ©enne et avec la monnaie de l’euro pour relancer l’économie et sortir de la crise. Cette fausse solution se banalise aujourd’hui chez de nombreux intellectuels, sans mĂȘme parler de Jacques Sapir. L’économiste d’Etat FrĂ©dĂ©ric Lordon s’est fait le chantre de cette voie de garage. Mais ses textes confus privilĂ©gient le bavardage spinoziste sur l’histoire du mouvement ouvrier. Ce qui devrait suffire Ă  le discrĂ©diter. AurĂ©lien Bernier propose au contraire un discours clair qui permet de saisir la rĂ©flexion de toute cette mouvance. En 2014, il propose ses analyses dans son livre La gauche radicale et ses tabous.

AurĂ©lien Bernier observe que les Ă©lections ne dĂ©bouchent vers aucun succĂšs de la gauche radicale. MĂȘme si son livre est publiĂ© avant l’arrivĂ©e au pouvoir de Syriza en GrĂšce et le succĂšs de Podemos en Espagne, son constat reste implacable pour la France. Le Front national et l’abstention semblent privilĂ©giĂ©s. La gauche radicale n’oppose Ă  la montĂ©e du Front national qu’un antifascisme moral devenu inefficace. « Elle rĂ©pond au racisme par l’antiracisme, au nationalisme par l’universalisme, et ce Ă  juste titre
 mais elle ne rĂ©pond pas Ă  la cause principale Ă  la montĂ©e de Jean-Marie Le Pen : la destruction de la souverainetĂ© nationale par l’oligarchie financiĂšre Â», estime AurĂ©lien Bernier.

Cet intellectuel propose alors une politique protectionniste et un renforcement de l’État-nation. Il regrette que le Parti communiste (PCF) abandonne cette dĂ©fense de la souverainetĂ© nationale. Il dĂ©nonce Ă©galement le trotskisme et l’altermondialisme qui insistent sur la dimension internationaliste. Inversement, le Front National abandonne son libĂ©ralisme conservateur pour se lancer dans la dĂ©nonciation de l’Union europĂ©enne.

Gauche radicale face à l’Europe

Les Ă©lections europĂ©ennes de 1984 marquent un tournant. Le PCF s’effondre tandis que le FN amorce son ascension. Le rĂ©sultat est analysĂ© comme conjoncturel par la presse d’extrĂȘme gauche. Le vote FN n’est qu’un avertissement. Tandis que les Ă©lecteurs traditionnels du PC dĂ©sapprouvent la participation du parti au gouvernement. Mais le phĂ©nomĂšne semble, avec le recul, bien plus profond.

« Contrairement Ă  ce que dĂ©clare le PCF, le Front national n’est pas crĂ©Ă© par la droite, mais bien par le renoncement du Parti socialiste Ă  mener des politiques de gauche Â», analyse AurĂ©lien Bernier. Les socialistes acceptent le capitalisme et l’économie de marchĂ©. La politique du gouvernement socialiste se heurte au contexte de la crise et du libre-Ă©change. PlutĂŽt que de revenir Ă  une politique protectionniste, le gouvernement dĂ©cide un tournant de la rigueur en 1983.

En 1992, le traitĂ© de Maastricht prĂ©pare la monnaie commune. Le Front national abandonne son discours libĂ©ral d’affaiblissement de l’État pour dĂ©noncer la perte de souverainetĂ© nationale. La droite de Le Pen et Seguin prend la tĂȘte du combat contre le traitĂ© de Maastricht. En 1994, le Parti communiste de Robert Hue dĂ©cide au contraire de se moderniser et accepte progressivement l’Union europĂ©enne. Les communistes ne dĂ©fendent plus le prolĂ©tariat et la classe ouvriĂšre, mais recherchent le rassemblement le plus large. Ils participent mĂȘme Ă  un gouvernement de gauche plurielle, entre 1997 et 2002, qui privatise de nombreux services publics. Aux Ă©lections prĂ©sidentielles de 2002, Jean-Marie Le Pen accĂšde au second tour.

En 2005, un rĂ©fĂ©rendum sur le TraitĂ© constitutionnel europĂ©en est organisĂ©. Le Front national abandonne dĂ©finitivement ses lubies libĂ©rales pour affirmer un positionnement « antimondialiste Â». La gauche radicale, au-delĂ  de ses divisions, dĂ©nonce l’Europe libĂ©rale. Le traitĂ© est rejetĂ©. Mais ses opposants de gauche se trouvent sans la moindre perspective politique. Pire, ils se tournent vers les soutiens du traitĂ©, notamment le Parti socialiste, dans l’espoir grotesque de rĂ©former l’Europe.

En 2007, l’extrĂȘme gauche rĂ©alise toujours un score ridicule. Sarkozy est Ă©lu en reprenant la rhĂ©torique sĂ©curitaire du Front national. Il fait voter le traitĂ© europĂ©en de 2005, en changeant l’emballage, par les Ă©lus parlementaires. Marine Le Pen arrive Ă  la tĂȘte du Front national en 2009. Elle reprend un discours national socialiste qui dĂ©fend l’État-nation et dĂ©nonce l’euromondialisme.

La mascarade du nationalisme de gauche : Protectionnisme et chauvinisme

Le Front de gauche apparaĂźt comme un cartel de partis de gauche radicale qui fait de bons scores Ă©lectoraux. Il valorise la dĂ©sobĂ©issance europĂ©enne, mais sans traduire ce concept par des mesures concrĂštes. « Il faut donc s’empresser de reprendre au Front national ce que la gauche radicale n’aurait jamais dĂ» lui abandonner Â», estime AurĂ©lien Bernier.

En 1981, le Parti communiste de Georges Marchais placarde des affiches avec le slogan « Produisons français Â». Un drapeau tricolore est mĂȘme placĂ© aux cĂŽtĂ©s du drapeau rouge. Contre le libĂ©ralisme Ă©conomique, des mesures protectionnistes doivent permettre de dĂ©fendre les emplois nationaux. Aujourd’hui, cette idĂ©e est laissĂ©e Ă  l’extrĂȘme droite.

Le protectionnisme s’oppose au libre-Ă©change. Il vise Ă  rĂ©guler le commerce international par des taxes, des quotas et des rĂšglementations. En 1957, la CommunautĂ© Ă©conomique europĂ©enne (CEE) introduit une zone de libre Ă©change. Cette politique libĂ©rale baisse les coĂ»ts de production et met les travailleurs des diffĂ©rents pays en concurrence.

En 1981, la gauche française au pouvoir met en Ɠuvre une politique de relance par la consommation. Mais, sans mesure protectionniste, ce sont les produits des entreprises Ă©trangĂšres qui sont consommĂ©s. En 1983, face Ă  l’échec de cette politique, Mitterrand dĂ©cide un « tournant de la rigueur Â».

L’extrĂȘme gauche propose des mesures classiquement rĂ©formistes et keynĂ©siennes, mais sans le moindre protectionnisme. Ce qui condamne ce nĂ©o-rĂ©formisme Ă  l’échec. Au contraire, une politique protectionniste empĂȘche le chantage aux dĂ©localisations et la fuite des capitaux. Ce cadre politique semble donc indispensable pour imposer la redistribution des richesses chĂšre Ă  l’extrĂȘme gauche. Ce protectionnisme n’empĂȘche pas la coopĂ©ration entre les peuples, en dehors du cadre marchand. Son refus moral par la gauche semble donc incohĂ©rent.

Sortir de l’Union europĂ©enne

Le cadre de l’Union europĂ©enne, fondĂ© sur le libre Ă©change et la concurrence, empĂȘche toute forme de protectionnisme. La politique ne peut plus intervenir dans l’économie, sinon dans un sens libĂ©ral. La dĂ©valuation monĂ©taire pour relancer l’investissement et la production devient impossible. Mais la gauche et le Parti communiste abandonnent le discours souverainiste. Ils rĂȘvent d’une autre Europe. Au contraire, AurĂ©lien Bernier propose de sortir de l’ordre juridique et monĂ©taire europĂ©en.

Le libre Ă©change et l’Europe empĂȘchent les États de mener des politiques de gauche pour les enfermer dans un carcan libĂ©ral. « Ces outils techniques et juridiques visent la fin de la souverainetĂ© nationale sur les grandes questions Ă©conomiques et sociales Â», estime AurĂ©lien Bernier. Mais les Ă©cologistes et les trotskistes considĂšrent que les problĂšmes politiques ne peuvent se rĂ©gler uniquement Ă  l’échelle internationale. L’État national ne permet pas de lutter contre le capitalisme ou contre la destruction de la planĂšte. Les trotskistes ne cessent de fustiger le chauvinisme du Parti communiste.

L’altermondialisme Ă©voque le local et le global, mais dĂ©laisse l’échelon national. Au contraire, des personnalitĂ©s comme Bernard Cassen ou Arnaud Montebourg avancent le concept de dĂ©mondialisation. C’est l’État qui doit permettre le changement politique Ă  l’échelle nationale. AurĂ©lien Bernier se dĂ©fend de tout chauvinisme. Il propose une souverainetĂ© nationale, populaire et internationaliste. L’échelle de la politique se situe au niveau de l’État et de la Nation. C’est donc le point de dĂ©part indispensable. Mais les rĂšgles de la concurrence internationale doivent Ă©galement changer.

Nationalisme de gauche

AurĂ©lien Bernier a le mĂ©rite de proposer un discours clair et cohĂ©rent. Pour le combattre, le gauchisme moral semble moins efficace que l’analyse critique. Ce discours du souverainisme de gauche est emmenĂ© Ă  se dĂ©velopper fortement, surtout au regard de la situation en GrĂšce. Des Ă©conomistes comme Lordon ou Sapir, des intellectuels comme Emmanuel Todd, portent dĂ©jĂ  ce discours avec un Ă©cho toujours plus important. Les antifascistes et les anarchistes tentent de s’y opposer. Mais de maniĂšre particuliĂšrement maladroite et inefficace. Le site Confusionisme.info se spĂ©cialise dans la dĂ©nonciation morale de cette gauche souverainiste. L’anthropologue Jean-Loup Amselle fustige Ă©galement les « nouveaux rouges-bruns Â».

Au-delĂ  de la vacuitĂ© de la disqualification morale, cette critique passe Ă  cĂŽtĂ© de l’essentiel. Le nationalisme de gauche n’est pas confus. C’est au contraire une idĂ©ologie particuliĂšrement cohĂ©rente qui prend racine dans un Parti communiste alors au sommet de son influence. Ce nationalisme de gauche semble plus cohĂ©rent que le prĂ©tendu internationalisme des trotskistes qui Ă©laborent pourtant des programmes pour des Ă©lections nationales. L’analyse critique de cette gauche du capital semble plus pertinente que sa banale disqualification morale au nom d’un prĂ©tendu antifascisme.

Le nationalisme de gauche s’appuie sur l’État-nation. Une analyse marxienne peut permettre de montrer que la composition sociale de ce courant reflĂšte ses intĂ©rĂȘts de classe. Le nationalisme de gauche regroupe surtout la petite bourgeoisie d’État avec les cadres de la fonction publique. Il semble donc logique que cette composante de la population propose de donner un rĂŽle central Ă  l’État, donc Ă  elle-mĂȘme. L’influence intellectuelle de la petite bourgeoisie lui permet d’entraĂźner derriĂšre la dĂ©fense de ses intĂ©rĂȘts une partie des classes populaires. AurĂ©lien Bernier adopte, pour cela, un discours bien rĂŽdĂ© : l’État dĂ©fend l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Dans le monde rĂ©el, ce sont surtout les cadres de la fonction publique qui bĂ©nĂ©ficient de l’État social, Ă  travers leur emploi Ă  vie Ă©videmment mais aussi par la protection sociale et les mutuelles corporatistes. Cette analyse de classe du nationalisme de gauche peut permettre de lever sa part d’idĂ©alisme et d’utopie pour le ramener Ă  sa rĂ©alitĂ© matĂ©rielle.

Mais ce discours, bien que cohĂ©rent, rĂ©vĂšle Ă©galement certaines faiblesses argumentatives. L’Union europĂ©enne ne s’oppose pas forcĂ©ment aux Etats. Sur le plan politique et institutionnel, ce sont les États qui prennent les dĂ©cisions europĂ©ennes. La France et l’Allemagne peuvent facilement s’affranchir de contraintes. Les gouvernements français, loin d’ĂȘtre de pauvres victimes, ont mis en Ɠuvre la politique europĂ©enne. Le nationalisme, de gauche comme de droite, se contente de dĂ©crire l’Europe comme une entitĂ© mĂ©taphysique, alors qu’il s’agit d’une production des États.

Impasse réformiste

AurĂ©lien Bernier insiste sur l’importance du changement par l’État, les Ă©lections et le gouvernement. Ce discours repose sur une absence d’analyse critique de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative. Ce rĂ©gime repose sur la sĂ©paration entre gouvernants et gouvernĂ©s. Seule une mĂȘme classe dirigeante se partage le pouvoir. Évoquer une souverainetĂ© populaire Ă  travers l’État-nation relĂšve de la blague. Les Ă©lections n’ont jamais permis le moindre changement. En revanche, AurĂ©lien Bernier ironise sur l’échec des luttes sociales. Pourtant ce sont bien les mouvements de contestation, et non la gĂ©nĂ©rositĂ© des États, qui ont permis les rĂ©formes sociales majeures.

Enfin, AurĂ©lien Bernier ne fait que renouveler la vieille social-dĂ©mocratie avec toutes ses illusions. La sortie de l’euro ne change rien aux rapports d’exploitation et de domination. Les conditions de vie des classes populaires ne vont pas s’amĂ©liorer avec le retour au franc ou Ă  la drachme. AurĂ©lien Bernier nous dit : ce n’est qu’une Ă©tape indispensable mais nĂ©cessaire pour permettre une rupture avec le capitalisme. L’histoire du mouvement ouvrier montre malheureusement que les Ă©tapes sont amenĂ©es Ă  s’éterniser, sans amĂ©liorer la vie quotidienne des exploitĂ©s. Un État renforcĂ© ne peut pas dĂ©pĂ©rir, mais risque de continuer son rĂŽle de maintien de l’ordre social et politique.

LĂ  aussi, l’analyse de l’État semble courte. Un État-nation n’est pas une transcendance mĂ©taphysique comme le prĂ©tendent les souverainistes. C’est une administration, une organisation hiĂ©rarchisĂ©e, une logique bureaucratique et un fonctionnement autoritaire. Dans ces conditions, le « pouvoir au peuple Â» ne risque pas de passer par un renforcement de l’État. De toute maniĂšre AurĂ©lien Bernier propose surtout de rompre avec l’Europe, mais pas vraiment avec le capitalisme et la logique marchande. Il reprend le vieux discours keynĂ©sien d’une rĂ©gulation du commerce international et d’une relance Ă©conomique. Il propose d’amĂ©nager l’exploitation avec la consommation de produits fabriquĂ©s en France, mais pas de dĂ©passer le capitalisme pour ouvrir d’autres possibilitĂ©s d’existence. “




Source: Demainlegrandsoir.org