Surnommée la « mama d’Action directe » par les médias et par les flics, Hellyette Bess
est surtout l’infatigable animatrice de la bibliothèque Le Jargon libre. Portrait.

Les hauts de Ménilmontant. Lundi 7 mars 2016. Les modestes locaux du Jargon libre donnent sur l’angle de la très animée rue Henri-Chevreau, où les élèves du collège Jean-Baptiste-Clément – du nom du poète communard auteur du Temps des cerises – chahutent à la sortie des classes. Au coin, un bidasse piétine devant une crèche juive. Sur la vitrine de la bibliothèque anarchiste, une affichette annonce la couleur : « Lieu d’archives, d’études et de conspirations ». Les étagères sont bien garnies et rangées selon les thématiques : « Lutte armée, résistance, autonomie, prison, etc. » On n’est pas chez Mémé, ici ! Hellyette Bess rit volontiers quand on lui annonce qu’on va la faire parler. De quoi ? Des livres, de l’aventure du Jargon libre, de son engagement, un peu d’elle. « Je n’ai absolument aucune conscience des dates ou des chiffres », précise-t-elle d’emblée.

Quand commence son rapport aux livres ? « Dès l’enfance, j’ai eu envie de tout lire. Je prenais les classiques de mon frère et de ma soeur aînés, Le Cid, Roméo et Juliette, etc. Je trouvais ça extraordinaire, alors que pour eux, c’était la corvée. Je ne savais pas ne pas lire : si j’épluchais des légumes sur un journal, je m’arrêtais pour lire le journal d’abord. » Durant la Seconde Guerre mondiale, la famille Bess s’éloigne de Paris et rejoint Grenoble : « À l’époque, j’étais chez les éclaireuses israélites de France, puis chez les éclaireuses laïques, parce qu’on ne s’est pas “déclarés” [en tant que juifs auprès des autorités de Vichy]. Je lisais Saint-Exupéry et les poèmes d’Aragon, puis, après la guerre, Malraux et Camus. » C’est le père d’une amie, militant communiste, qui l’initie à une littérature plus révolutionnaire : « Je me pensais communiste par rapport au fascisme et à la Résistance. Le père de mon amie me donnait des livres et me demandait ce que j’en pensais. Au bout de deux ou trois bouquins, il m’a dit : “Mais Hellyette, t’es pas communiste, t’es anarchiste !” C’est donc un communiste qui m’a donné mon premier livre anarchiste : La Liberté de Bakounine ! »

Passée à l’anarchie, elle s’affranchit au passage de son premier mariage. « Je lisais énormément d’ouvrages anarchistes et aussi surréalistes. À l’époque, André Breton écrivait dans Le Libertaire. » Les jeunes libertaires qu’elle fréquente sont espérantistes et « ajistes » – du Mouvement indépendant des auberges de jeunesse (Miaj), qui scissionne en 1951 de la Fédération nationale des auberges de jeunesse, trop institutionnelle à leur goût. Ainsi se constitue un réseau autogéré d’usagers, sans subventions, « très solidaires, très internationalistes », dans lequel Hellyette voit « les ancêtres des autonomes » : « Pour un franc de location par an, on trouvait des baraques à la campagne qu’on remontait complètement. On soutenait les insoumis des guerres coloniales. On animait des ciné-clubs. Il y avait beaucoup d’échanges. Pour moi, c’est là que tout a germé. »

En 1968, suite aux grèves de mai, Hellyette « tombe malade officiellement » et ne se rend plus au boulot, ce qui lui permet de se dégager du temps libre. Elle s’occupe alors de Publico, la librairie de la Fédération anarchiste (FA). Mais les rapports avec certains membres parisiens de la FA se détériorent, tandis qu’elle accueille des révolutionnaires de toutes sortes dans la librairie : « On m’a même traitée de maoïste ! » Elle se souvient d’une empoignade très vive avec Maurice Joyeux, alors membre influent de la FA, qui mène une traque contre les déviances « marxistes » au sein du mouvement : « On n’osait pas se frapper, mais on se tenait l’un l’autre, et on tournait en rond comme dans une danse… » Hellyette bénéficie du soutien de figures du mouvement comme May Picqueray ou l’historien marseillais René Bianco. « Tout ça a foutu une merde noire, il a fallu que je me barre parce que j’avais tout le temps quelqu’un sur le dos. »

Une nouvelle librairie ouvre au début des années 1970, rue de la Reine-Blanche dans le 13e – « C’est l’UMP maintenant », rigole-t-elle : le premier Jargon libre, dont les initiales rappellent celles des Jeunes libertaires. Durant une dizaine d’années, on y croise « des anars de tout poil, depuis les communistes libertaires jusqu’aux individualistes, des situationnistes autour de la revue L’Assommoir, les Gouines rouges, les homosexuels du FHAR [1] ou encore les autonomes de Jussieu ». L’histoire de la librairie se mêle aussi avec celles de certains courants clandestins de lutte armée, et des « prisonniers révolutionnaires » : les Gari [2] ou Action directe (AD). « C’était une époque très bouillonnante et joyeuse », rappelle Hellyette. Le collectif se divise bientôt sur le soutien à apporter aux militants d’Action directe. Gilbert Roth [3], alors compagnon d’Hellyette, publie en 1982 une tribune dans Le Monde appelant à se désolidariser des moyens violents employés. Hellyette, elle, reste sur la même ligne : la fidélité aux amis.

En 1984, elle se fait arrêter pour sa participation au groupe Action directe. « C’est une suite logique, quand on milite à côté de la légalité, on prend des risques, et on se doute qu’un jour ou l’autre, ça va arriver. C’est aussi pour ça que j’ai décidé que je n’aurai jamais d’enfants. » Le Jargon libre est fermé par décision du juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière. Hellyette reste en prison jusqu’en 1989.

À sa sortie, après une interdiction de séjour de cinq ans, elle rentre à Paris et ouvre un nouveau Jargon libre à proximité du boulevard Voltaire. À l’époque, beaucoup craignent sa fréquentation : « On n’osait pas trop me tourner le dos ouvertement, mais je sentais bien que j’avais la gale AD. » Durant une quinzaine d’années, le Jargon libre change de lieux au gré des opportunités d’accueil. Du rez-de-chaussée de la Cité de l’Espoir à Montreuil, Hellyette se souvient d’une cohabitation parfois compliquée avec les jeunes des tours : « Les plus grands n’étaient pas contents que j’habite là parce que ça les gênait, alors ils menaçaient les copains qui venaient me voir. Je leur ai parlé un par un, ils ont vu qu’il y avait des affiches pour Mumia, des trucs sur la prison, ils ont compris et ils ne m’ont plus jamais fait chier. Les ados, il n’y avait rien à faire, ils pissaient sur la vitrine tous les jours. Les filles, elles, ont été charmantes avec moi, elles venaient se réunir au fond du local, je leur prêtais des livres dont je n’attendais pas le retour… Le seul problème, c’est quand elles téléphonaient en Afrique : j’ai jamais pu payer les factures ! »

Le Jargon est ensuite accueilli aux Condensateurs, grand lieu collectif du bas-Montreuil, puis dans les locaux de la revue Tiqqun, à côté de l’église Saint-Ambroise à Paris, et à nouveau à Montreuil, à La Parole errante. Des lieux avec beaucoup de passage et des centaines d’emprunts « sauvages » : « À part au local de Tiqqun, où les gens respectaient le principe, il y a eu énormément de vols ! J’ai réalisé que je venais d’une autre époque, où les gens ne se piquaient pas entre eux. Là, sous prétexte que “la propriété c’est le vol”, on piquait les bouquins du Jargon pour les revendre. Mais bon… »

Le dernier Jargon libre en date ouvre ses portes en octobre 2011. Ne bénéficiant d’aucune subvention ni recettes, le lieu a besoin de soutien pour payer le loyer, et organise des bourses aux livres ou des concerts, comme le 22 mars, à La Parole errante, avec la représentation du spectacle musical Putain de guerre, de Dominique Grange et Tardi, amis constants d’Hellyette. « Pour faire vivre le lieu, le mieux c’est de venir consulter. Maintenant, il y a des vieilles personnes du quartier qui viennent juste pour s’asseoir un peu. La première personne du quartier à être entrée dans le local, c’est un Black qui revient régulièrement pour consulter les livres sur le colonialisme. Je reçois aussi des jeunes chercheurs qui travaillent sur la violence politique des années 1970-1980 à travers mes archives. »

Avant de nous quitter, nous commentons un bouquin sur le négationnisme dans les rayonnages. Hellyette nous confie à propos de l’antisémitisme, sans jamais prononcer le mot, que « “ça” [la] rend dingue » : « Je ne vais jamais plus dans une manif pour la Palestine, parce que j’ai déjà entendu des trucs horribles, et je deviens folle… Même si c’est un copain qui gueule “ça”, il prend mon poing dans la gueule ! Je suis contre tous les États et Israël est un État impérialiste ; on peut le critiquer, OK, mais faut pas dérailler, et souvent ça glisse trop facilement… »


[1] Front homosexuel d’action révolutionnaire.

[2] Groupes d’action révolutionnaires internationalistes, qui luttaient contre le franquisme.

[3] Notre ami Gilbert, qui animait le Centre international de recherches sur l’anarchisme de Marseille, nous a quittés le 14 avril 2015.

Source: http://cqfd-journal.org/La-mama-du-Jargon -