Avril 14, 2021
Par À Contretemps
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■ AgustĂ­n GARCÄșA CALVO
QU’EST-CE QUE L’ÉTAT ?
Traduit de l’espagnol par Manuel Martinez
et Marjolaine François
Lyon, Atelier de création libertaire, 2021, 86 p.

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AgustĂ­n GarcĂ­a Calvo est un penseur subversif vĂ©ritablement original. Ce qui, dans sa rĂ©flexion, provoque encore un grand Ă©tonnement parmi les militants, c’est qu’elle ne parte pas de la RĂ©volution française, ni des communes mĂ©diĂ©vales, ni mĂȘme de la guerre civile espagnole, choses dont il n’était pas fin connaisseur, mais de bien plus loin, du monde grec, qu’il connaissait sur le bout des doigts. Plus concrĂštement, de ce moment oĂč l’hĂ©ritage de la pensĂ©e prĂ©socratique Ă©tait combattu par un savoir encyclopĂ©dique dĂ©sordonnĂ© qui prĂ©tendait expliquer et ordonner la nature et la conduite humaine dans tous leurs aspects. Platon tenta de clore l’affaire en suggĂ©rant un ensemble de rĂšgles rationnelles pour codifier la vie sociale ; il aboutit ainsi Ă  une thĂ©orie dialectique de l’État qui scandalisa notre grĂ©co-latiniste Ă©rudit. Pour Platon, les individus atteignaient leur plĂ©nitude dans un État parfait, oĂč tous accompliraient au pied de la lettre une fonction fixĂ©e au prĂ©alable. AgustĂ­n ne pouvait pas ĂȘtre plus en dĂ©saccord avec l’aberration d’aprĂšs laquelle les personnes et les choses se conformeraient peu Ă  peu Ă  des moules rĂ©glementaires jusqu’à ressembler Ă  des idĂ©es. Les idĂ©es Ă©taient le fondement du Pouvoir ; il n’y avait pas de Pouvoir sans idĂ©ologie. Et ainsi nous lisons dans son opuscule Qu’est-ce que l’État ? qu’il qualifie l’État d’idĂ©e dominante « prĂȘte Ă  ĂȘtre utilisĂ©e comme arme Â», Ă  la fois mensongĂšre et rĂ©elle. MensongĂšre en tant qu’elle englobe un tas de concepts incompatibles entre eux comme, par exemple, « gouvernement Â» et « peuple Â» ; le mensonge est la base de la rĂ©alitĂ© politique. RĂ©elle, du fait d’accomplir en tant que mensonge un pouvoir reconnaissable qui s’exerce contre la sociĂ©tĂ©. Pour Platon, les idĂ©es constituaient le monde vĂ©ritablement authentique, dont l’autre monde, le monde sensible, n’était qu’une mauvaise copie. Dans ce monde platonique, l’État Ă©tait l’idĂ©al d’organisation politique, quelque chose de nĂ©cessaire pour Ă©lever le peuple informe et inestimable au rang d’« Homme Â», de « Citoyen Â» ou de « Sujet Â», d’autres idĂ©es encore – qu’AgustĂ­n Ă©crivait toujours avec une majuscule – avec lesquelles remodeler l’indĂ©finissable ĂȘtre populaire et composer la « RĂ©alitĂ© Â», c’est-Ă -dire ce que l’État et ses mĂ©dias prĂ©sentent comme telle. Or, la rĂ©flexion anti-idĂ©ologique agustinienne consistera Ă  dĂ©faire une si grande mystification et Ă  montrer que derriĂšre l’abstraction Ă©tatiste il n’y a que renoncement, soumission, travail, rĂ©signation et mort.

Le raisonnement agustinien rĂ©vĂšle l’évidence de l’essence totalitaire de l’État, Ă©tant donnĂ© que sa rĂ©alisation parfaite comme organisation politique concrĂšte n’est possible que s’il constitue un espace fermĂ© mesurable, un Tout quantifiĂ©. Quand celui-ci apparaĂźt, le peuple – dĂ©fini en nĂ©gatif comme « ce qui n’est pas gouvernement Â» – s’annule. AgustĂ­n signale ensuite la relation intrinsĂšque entre l’État et le Capital, pour conclure finalement que tout État est capitaliste, puisque que toute richesse sous sa domination prend la forme d’Argent, et, par consĂ©quent, de Temps, « la vĂ©ritable monnaie du Capital Â». Avec un exemple de Foi comme l’est le CrĂ©dit, l’État se confond avec l’organisation religieuse, avec Dieu, autre projet totalitaire. Le fait que tous deux, État et Capital, aient besoin d’un public croyant, est la preuve qu’ils ne sont que « les Ă©piphanies politique et Ă©conomique de Dieu lui-mĂȘme Â». La libertĂ© et la jouissance de la vie seront seulement possibles hors de la portĂ©e de toutes ces abstractions civilisatrices. LĂ  se trouve un point de contact avec un autre ennemi de l’État dont la critique partait de positions aussi Ă©loignĂ©es d’HĂ©raclite que l’est la philosophie idĂ©aliste allemande ; nous parlons de Bakounine, pour qui l’idĂ©e gĂ©nĂ©rale Ă©tait toujours « une abstraction, et, par cela mĂȘme, en quelque sorte, une nĂ©gation de la vie rĂ©elle Â». Dans l’intention de dĂ©montrer que l’État moderne est l’institution la plus adĂ©quate pour le Pouvoir, AgustĂ­n a recours Ă  des exemples historiques d’échecs d’autres tentatives unitaires comme le furent les Empires, du fait de n’avoir pas disposĂ© de frontiĂšres dĂ©finies, d’une unique langue officielle construite par le biais d’une combinaison arbitraire de variĂ©tĂ©s dialectales et d’une culture nationale normalisĂ©e, autrement dit d’une idĂ©ologie patriotique – une idĂ©e de Peuple – justifiĂ©e par la Science et le Droit, bien mieux que par la Religion. VoilĂ  un nouveau point commun avec la mise en garde bakouninienne contre le gouvernement des hommes de science. Parvenus Ă  ce point, il devient nĂ©cessaire de prendre position face aux rĂ©gionalismes et sĂ©paratismes actuels, qu’AgustĂ­n perçoit comme des tentatives de constituer de nouveaux États – petites Espagnes – en tout point semblables aux États originaux et, par consĂ©quent, capitalistes et totalitaires bien qu’à moindre Ă©chelle.

Une nĂ©cessitĂ© essentielle pour la constitution de l’État est celle du Centre, de la Capitale, d’oĂč sont dirigĂ©es les opĂ©rations de surveillance et d’unification, surtout linguistique. Comme le rappelle AgustĂ­n quelque part, la normalisation n’est que la prison oĂč l’on met les mots afin d’assurer la foi en la RĂ©alitĂ©. En effet, l’importance de la fabrication de la langue Ă  partir d’en haut est Ă©norme, Ă©tant donnĂ© qu’un peuple qui obĂ©it Ă  une norme fixĂ©e pour toujours dans quelque chose d’aussi fondamental que la langue, n’est plus peuple, et un État qui ne possĂšde pas un jargon propre – une langue officielle – propagĂ© par les Écoles et les MĂ©dias, ne peut dĂ©velopper une bureaucratie capable d’ordonner la vie des citoyens dans le moindre dĂ©tail. Prenons en compte que sans bureaucratie il n’y a pas d’État qui tienne. Rien ne doit Ă©chapper au contrĂŽle, Ă  la mesure, et en somme, Ă  la dĂ©finition. AgustĂ­n termine son exposĂ© Ă  propos de l’idĂ©e mĂ©taphysique d’État, en avouant que son intention premiĂšre Ă©tait de dĂ©monter l’idĂ©ologie Ă©tatique, « part nĂ©cessaire de sa RĂ©alitĂ© Â», afin que ce qui reste de peuple vivant dirige son comportement contre l’Ordre rĂ©el, les femmes en particulier, puisque dans le fĂ©minin rĂ©side la scandaleuse vĂ©ritĂ© d’en bas : « la peur de votre amour dĂ©sordonnĂ© fut le ciment et le commencement de cet Ordre des PĂšres et des Patries Â».

Miguel AMORÓS




Source: Acontretemps.org