Janvier 31, 2021
Par Archives Autonomie
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On connaît la nouvelle politique dont se réclame l’Espagne républicaine en ce qui concerne la religion, le clergé et l’exercice des cultes. C’est la politique de la “main tendue”, rendue fameuse en France par les déclarations de Maurice Thorez, en Espagne par la rentrée en masse de 14.000 prêtres émigrés et par la restitution à l’Eglise d’une bonne partie de ses biens et de son pouvoir temporel.

Cette politique ne saurait avoir l’assentiment d’aucun antifasciste sincère et conscient du rôle joué dans le monde par la religion en général et l’Eglise catholique en particulier. La religion est la domination de l’homme par ses propres fantômes, l’essence même de toute servitude, politique, économique ou morale. Le fascisme est essentiellement religieux. Il est de plus, du moins en Espagne, essentiellement clérical. Nous entendons bien que la désintoxication d’un peuple qui a compris qu’on l’empoisonnait n’est pas une opération aussi simple qu’on l’imagine. Il ne suffit pas de briser la pipe d’opium, il faut encore apprendre à vivre sans opium. C’est précisément ce que le peuple espagnol était en train de faire après avoir constaté que les trafiquants de la drogue céleste profitaient de sa torpeur pour préparer le poignard de l’assassinat.

Que s’est-il passé depuis la fuite des prêtres et la fermeture des Eglises — depuis que, pour parler comme M. Paul Claudel, “la CNT, brute immonde, en grognant de délice, a mêlé sa bave et son groin” dans le vase consacré où l’Evêque de Barcelone sirotait le vin de messe à la santé d’un populo crevant de misère ? Est-ce que l’ouvrier, le paysan, le marin, le milicien,la femme du peuple ont réclamé une nouvelle dose de stupéfiant ? S’il en était ainsi, il ne conviendrait pas de condamner l’initiative du gouvernement rétablissant la liberté des cultes et restituant leurs biens aux émigrés réintégrés ; il faudrait, plutôt, constater une fois de plus, qu’on ne s’émancipe de la religion ni par la raison, ni par la législation, mais par l’action constructive, consciente et libre, par la révolution sociale.

Mais, il faut dire à l’honneur du peuple espagnol que sa volonté n’est pour rien dans ce retour des prêtres. Prêt à accepter sans illusion la lutte tragique où il se débat, prêt à créer avec son sang et sa chair un monde nouveau où l’illusion deviendrait inutile, il n’a nullement succombé à cette hantise de la soutane et de l’hostie qui marque l’affaiblissement des moribonds. On a parlé en son nom, et cela pour satisfaire, non pas à ses dernières volontés de pêcheur repentants, mais aux exigences des “protecteurs”, des “patrons”, des soi-disants “amis” de l’Espagne républicaine à l’étranger.

C’est tellement vrai que le parti communiste espagnol lui-même, dont on connaît le recrutement social et l’opportunisme sans limite, sentant mise en péril sa popularité pour avoir participé au rétablissement de l’Eglise catholique, doit maintenant rétablir l’équilibre en manifestant un anti-cléricalisme de façade. Les mesures prises pour assurer la célébration “publique” du culte (sous la protection de gardes d’assaut armés jusqu’aux dents) ressemblent à celles que le gouvernement français devait prendre à Clichy et ailleurs, pour assurer aux provocateurs du PPF et aux tristes suiveurs de Casimir de la Roque la possibilité de tenir leurs assises à l’abri de la colère des masses travailleuses. Et ce qui précisément nous intéresse, en tant que prolétaires français, c’est bel et bien la France républicaine et son alliée l’Angleterre démocratique, ce sont bel et bien nos Thorez, nos Blum et nos Jouhaux qui ont, avec Staline, Roosevelt, Eden, Prieto et leurs complices, IMPOSÉ aux travailleurs espagnols la réouverture des maisons d’illusions, le retour des trafiquants de miracles, la réimportation à dose massive de l’Opium du peuple.

Cette pression était, paraît-il, conforme aux besoins de la politique du Front populaire de pause, dans le pays où nous vivons. Elle était exigée par le chant britannique, par la pudeur helvétique, par la tartufferie franco-belge, par le conformisme nord-américain. Le flirt entre Moscou et le Vatican faisait un devoir aux fantoches du gouvernement de Barcelone de tendre, à son tour, “la main à la religion”.

La faute en est, non pas à la CNT et à la FAI, ni aux socialistes et esquerristes espagnols, ni même aux travailleurs neutralisés par le stalinisme, mais à imbécillité soigneusement cultivée dans les milieux de gauche, par une certaine presse à grand tirage qui a cru devoir porter aux nues le désintéressement du clergé basque, le libéralisme de Valence en matière de religion, etc. et, de fil en aiguille, a créé en Espagne même l’illusion que les foules démocratiques, debout comme un seul homme, réclamaient la rentrée de l’antifascisme ibérique dans le giron de l’Eglise romaine.

Nous savons fort bien qu’aux yeux des instigateurs de cette campagne, il s’agissait de rouler les jésuites en étant plus jésuites qu’eux. Etrange aberration, car pour la duplicité, le dernier des curés “à la soutane verdie” l’emporte de beaucoup sur le politicien radical le plus accompli ou sur le plus fin limier de la Guépéou.

Et la morale de cette histoire est fort bien tirée par les cléricaux français eux-mêmes, dont le journal La France Réelle — organe fasciste d’extrême-droite — interprète clairement les intentions en approuvant en ces termes la politique de la main tendue :

“Tout ce que M. Thorez et ses amis voudront bien rendre de puissance à l’Eglise de France, nous l’emploierons très résolument à les combattre et à les détruire. Vous nous offrez la liberté, Messieurs ? Sachez que nous en userons pour vous enlever au plus tôt la vôtre.”

À bon entendeur, salut.




Source: Archivesautonomies.org